t> *c c <-.e:T ^Wù>iï yww-vvuw ■ s - y v ^i tftfkl iV^^W, ffvW.j-yy WM4 ^»#! :<&* $tm. ^WvWvvCv^ :ï ^ v ^":- #«: [ îi iJ\Jl- ,\J. V NliW* «AN* 1 w* MÉi* /g^ywg^ lP.VyL .jttiWrfSM v- '• ki »' à _ ^^SSiPi Pisp^r* iVte?^©^! 'Vv^v. f^vV^ \* , w . v , v w y *» nî l ku^.. 1B!B 1842 par la note suivante : « Anthémis parthenioides Bernh. , donné par M. de 1 II est bon de noter qu'entre 1809 et 1837, la connaissance de ces faits avait commencé à se répandre dans le monde bota- nique; et je trouve dans un ouvrage peu connu, mais fait avec soin {Flore d'Indre-et-Loire, 1833, «p. 136, en note), ces mots : « On cultive,., le Chrysanthenium indicum... Ses fleurs... ont presque tous les fleurons développés en ligules ou en tuyaux. Dans ce cas, le réceptacle est garni de paillettes, ce qui avait d'abord fait nommer cette plante Anthémis grandi flora... » Les auteurs de cette Flore mentionnent ensuite le Chrysan- thenium parthenioides, plante « qu'il faut aussi rapporter à ce genre..., assez voisine du C. Parlhenium, et appelée aussi Ma- tricaire. Ses fleurs, très-doubles, formées de ligules, sont d'un blanc pur. » Ils paraissent n'avoir pas observé les paillettes du sou réceptacle, 10 Rabar. — Il faut bien que oui* puisque toutes les fleu- rettes du capitule ont leur paillette ! Ainsi vous m'en- voyez un fait très-instructif et que j'ai vainement cher- che ailleurs! » M. de Rabar était déjà mort à cette époque, et je ne pouvais ni avoir recours à son herbier pour savoir s'il avait observé le réceptacle paléacé, ni savoir si la plante s'était perpétuée dans son jardin. Je continuai à la croire très-rare; mais mon erreur ne dura pas longtemps. En juin de la même année 1842, je vins du Péri- gord à Bordeaux , et j'eus la joie d'y retrouver ma plante. L'aimable et savant bibliothécaire de la ville, notre honoré collègue feu Jouannel, avait l'habitude, presque la manie, d'avoir toujours quelque fleur ou un bout de rameau à la main, à la bouche ou à la bou- tonnière, et j'obtins un jour de lui l'abandon de ce trésor, qui provenait tout simplement d'un pot acheté au marché aux fleurs. Je m'en procurai bientôt un semblable; je cultivai la plante à Bordeaux et à Lan- quais pendant plusieurs années; j'en desséchai bon nombre d'échantillons, et c'est alors que je vis que les paillettes ne se montrent pas au début de la floraison , mais seulement à mesure que la capitule vieillit. Celte observation ne portait que sur des fleurs parfaitement doubles; je ne les connaissais encore ni semi-doubles, ni simples; mais je ne pus pas douter alors que la plante ne dût rester dans le genre Anthémis. Il n'y a rien de bien extraordinaire, en effet (quoique ce soil fort in- solite), dans l'apparition tardive des paillettes, sur- 11 tout de celles-ci, qui ne sont que des diminutifs des écailles du péricline. Que sont , en effet , des paille) les, des écailles? Rien autre chose que des feuilles florales, des bradées, bien moins déformées assurément , bien moins détournées de leur nature appendiculaire , et même de leurs fonctions habituelles, que ne le sont les feuilles dites carpellaires. Or, dans un même genre, la naissance de la feuille ne précède pas toujours, et suit quelquefois de plus ou moins loin , le développe- ment de la fleur {Magnolia, Calycanthus, Daphne, la plupart des drupacées, en un mol les filètes antc palrem de nos anciens ). \J Anthémis parthenioides était devenu alors une des plantes d'ornement vulgaire les plus à la modo dans notre sud-ouest , et elle conserva sa vogue pen- dant plusieurs années, jusqu'à ce que l'impulsion vi- goureuse donnée par les Sociétés d'Horticulture eut remplacé les vieilles conquêtes du jardinage tradition- nel par des nouveautés rapportées de la Californie et des climats tempérés de l'Amérique et de la Chine. A Saintes, par exemple, en juin 1844, je me souviens d'avoir vu un délicieux reposoir de la Fête-Dieu, abon- damment et exclusivement orné de pots d' Anthémis parthenioides , mêlés à des draperies blanches. J'ai rarement vu, en ce genre, quelque chose de plus élé- gant et de meilleur goût. Dès le mois de juillet 1842, le zélé collaborateur de notre Flore périgourdine, M. de Dives, avait remar- qué dans son jardin de Manzac, près Saint-Aslier, que cette plante, qui s'y reproduisait naturellement depuis 12 quelques années à l'élut double, commençait à donner de.-, pieds à capitules semi-doubles cl à capitules sim- ples. C'était une dégénérescence de la plante en tant que cultivée, un retour vers son étal primitif et nor- mal. M. de Di\e> m'envoya de bous échantillons des trois états, et il se trouva que les fleurettes des capi- tules très-doubles riont pas toutes des paillettes; mais ces paillettes, très-caduques, s'y rencontrent en grand nombre. Il y en a moins dans les capitules semi-dou- bles, il n'y en a plus dans les capitules simples. En juin 1843, la plante double était abondante et garnie de paillettes dans le jardin du Petit-Séminaire de Bergerac, où M. l'abbé Kevel et M. l'abbé Flamand en récollèrent pour moi. Depuis celle époque, aucun document nouveau ne m'est parvenu sur Y Anthémis parlhenioides, dont le rè- gne horlicole, dans le sud-ouesl , parait à peu près fini. Mais en revanche, la lumière commença, cinq ans après, à se faire sur une autre plante, et c'est de là que date la preuve de l'opportunité qu'il y a à considé- rer la section Dendranthema DC. comme un genre distinct. Le 28 septembre 1848 , deux archéologues justement aimés et appréciés en Périgord, servaient de guides à quelques amis au milieu des curiosités de tout genre qui abondent autour du château de Puyraseau, pro- priété de leur respectable père. MM. Félix ei Jules de Verneilh bous lirenl vUilcr le donjon romande Piégul, l'une des n>er\ cilles les plus pittoresques du .\ou!ro- nais. Tout en faisan! le métier d'antiquaire, je n'avais garde (l'oublier relui de botaniste, el je lis une razzia aussi complète que possible des chélifs échantillons en- core fleuris du Pyrethrum Parthenium Sm., DC. Prodr. ( Chrysanthemum Pas., Koch. ), qui avaient pullulé, dans une saison moins avancée, parmi les dé- combres, dans les fentes et au pied des murs de cette telle ruine. J'avais d'autant plus d'intérêt à m'emparer du peu qui en restait encore dans de bonnes conditions d'étude, que le premier capitule avancé ) que j'avais ouvert d'un coup d'ongle el soumis sur place à la loupe, m'avait montré des paillettes sur le réceptacle! el , dans celle localité, tous les capitules sont simples! Ces paillettes , que je n'ai pu retrouver dans les jeunes capi- tules encore existants en très-petit nombre, sont ciliées au bout comme les écailles du péricline, el irrégulière- ment entremêlées aux fleurettes des vieilles calathides. Je crus alors, ou que j'avais retrouvé, revenu à un état presque sauvage, l' Anthémis parthenioides, chez lequel seul j'avais jusqu'alors vu des paillettes et dont les feuilles auraient présenté une forme insolite, — ou que celle plante el le Pyrethrum Parthenium devaient désormais être considérés comme des formes d'une nou- velle espèce. Mon étiquette provisoire fut ainsi libellée : Pyrethrum Parthenium ( par ses feuilles); Anthémis parthenioides ( par ses paillettes ). Mais l'étude et la comparaison sont venues plus lard, el m'ont prouvé indubitablement que les deux espèces (.iandolliennes sont distinctes el légitimes. Il n'y a pas île passage d'une forme de feuilles à l'autre, et le Py- rethrum Parthenium esl le seul des deux végétaux 14 qui, à ma connaissance, ait été jusqu'ici trouvé à l'é- lat aussi sauvage que l'Eriyeron Canadensis ou toute autre plante d'origine historiquement étrangère. Les descriptions du Prodromus sont rigoureusement exactes. Pour le Pyrelhrum Parlhenium : foins peliolaiis pinnaiiseclis, see/menlis pinnalifidis denlah's, ulli- mis confluenlibus. Pour ï Anthémis parlhenioides : foins peliolaiis pinnaiiseclis , segmentis basi cuneatis pinnalifidis, lobis ovatis mucronatis s^epè trifidis. On dirait un feuillage Japotoicum Tlmnb. » Iripuiiitum Sweet. Pyrethrum fndicum DC. Prodr. \rcfotis elegans Thunb. Cultivé en France. C'est celui de nos Chrysanthèmes d'automne qui offre une taille moins élevée, des Heurs moins grandes, mais plus régulièrement doubles, et souvent des fleurs multicolores très-petites et très- jolies dans la variété dite ('hrijsnnthi'me-Pompon des jardiniers. 4. I). SiiNF.iNSis Sabin. ( sub Chrysanthemo). Nob. Pyrethrum Sinense DC. Prodr. Chrysanthemutn fndicum Thunb. — Lour. — Pers. Anthémis grandiflora Ramat. » artemisiœfolia Willd. * stipulacea Moench. Cultivé en France. Celui-ci, plus grand, plus fort, très- variable dans se> couleurs, mais non multicolore dans le même capitule, a souvent ses languettes en tuyaux et très-longues; c'est le plus anciennement cultivé dans nos jardins. M ETUDE LITTERAIRE LIVRE DE JOB; PAR M. CIROT DE LA VILLE, Chanoine honoraire, professeur à la Faculté de Théologie. Qui ne connaît le Livre de Job? quelle langue ne l'a rep rod nie? quel génie ne lui a rendu hommage? ïoui lui a été prodigué : traductions, commentaires, ana- lyses, imitations dramatiques. Le luthérien Carpsow et le calviniste Bèze l'ont divisé en scènes; Rosenmuller lui a fait un cadre de sa riche philologie; Lowlh lui a réservé la place d'honneur de ses leçons; Herder l'a chanté en dialogues; La Harpe, Kollin , l'ont classé dans leur musée littéraire; Calten l'a traduit en prose; le comte de Peyronuet, noire honorable et regretté collègue, après tant d'autres, l'a traduit en vers; Cha- teaubriand lui a consacré deux pages plus pleines de leur sujet que les deux Entreliens où M. de Lamar- tine a eu le malheur de prendre sa propre philoso- phie pour celle du patriarche arabe. Aurai-je tort de m'inscrire au bas de ce catalogue? Est-ce tenter l'im- possible ou l'inutile? Non; le Livre de Job, semblable i 18 au sol où il est né, est comme une de ces terres vierges qui ne refusent jamais ce qu'on leur demande, parce qu'elles ne s'épuisent jamais à donner. Toutes les fois qu'on y porte la main, on cueille un fruit mûr. C'est un ciel choisi, où les effets de lumière varient avec les points de vue, avec le cours du soleil, avec le cycle des jours, avec le cycle des mois; où l'on saisit le len- demain une teinte différente de la veille. Job a quelque chose de plus aujourd'hui qu'hier, ne serait-ce qu'un jour d'existence, ne serait-ce qu'un nouveau terme de comparaison avec ces littératures nationales qui, à mesure qu'elles sortent de leurs ténèbres, et portent devant lui leurs meilleurs chefs-d'œuvre, sont forcées de s'incliner devant son incomparable figure. Avant d'entrer en matière, il faudrait apprécier à leur juste valeur les ressources de la langue hébraïque; l'exactitude rigoureuse de ses termes unie à une am- pleur qui agrandit et élève la pensée; la simplicité sé- vère de ses formes unie à une majesté naturelle sous laquelle on sent vivre toutes les grandes choses de Dieu, de l'homme et de l'univers. 11 faudrait définir par des lignes bien tranchées le caractère de Job; ne pas en faire un de ces vagabonds delà pensée, un de ces touristes de l'opinion, qui passent de la foi au doute, du doute au blasphème, du blas- phème à la certitude, et du désespoir d'esprit à une ré- signation raisonnée; mais lui conserver celle rectitude morale qui ne change point lorsque tout change, qui ne plie pas lorsque tout se brise, qui reste debout lors- que tout s'affaisse; qui n'est pourtant ni l'insensibilité 19 stoïque, ni la raideur empesée du sage d'Horace; mais la légère oscillation du cœur religieux entre la crainte et l'espérance, entre la prière et les pleurs, entre la nature humaine et la Providence divine; celle recti- tude morale sans laquelle s'évanouit l'unité, et avec l'unité, la vraie beauté littéraire du drame et du héros. Il faudrait fixer le Lui de ce livre sans pareil; pré- venir toute confusion dans les rôles qu'y jouent la litté- rature, la philosophie el la foi; ne pas introduire sur la scène la littérature comme personnage premier, tan- dis qu'elle n'est que suivante; et la philosophie ou la foi comme suivantes, lorsqu'elles sont maîtresses; ren- dre clair comme le jour que l'auteur du livre n'a voulu écrire ni un poème, ni un drame, ni une élégie, ni une ode, ni un discours, ni de la prose, ni des vers, mais un grand exemple de vertu; et que, parce qu'il a raconté un grand exemple de vertu, il a fait tout cela à la fois, poème, drame, élégie, ode, discours, prose et vers. Il ne pensait qu'à une œuvre de piété, il a produit un chef-d'œuvre littéraire; il n'avait en vue que le vrai, il en a trouvé la splendeur; il ne voulait qu'être bon , il a été sublime. Il faudrait lire, relire et lire encore le livre de Job, non en un jour, jour de jeunesse, d'inexpérience, d'eni- vrement, où l'on ne cherche que des fleurs; non à une heure de marasme crispé où l'on s'en prend à tout, à soi-même, à l'humanité, à Dieu; non dans une phase de scepticisme inquiet et lorsque l'intelligence flottant entre ses propres idées court risque de retrouver par- tout le doute qui l'agite; mais à tel jour, a telle heure, 20 à tel moment que vous voudrez de douleur, de dégoùl, d'affaissement, de désespoir même, pourvu que voire àme se laisse ouverte à la lumière, à l'espérance cal- mante, à l'arôme fortifiant de sa lecture. Alors elle n'ira pas se heurter à un Job imaginaire, alliée, blasphé- mateur, scandalisé de sa dégradation, perverti par sa misère et enflé du souvenir de sa propre vertu; mais elle verra le Job réel de toute la Bible; le Job de l'Hé- breu, des Septante et de laVulgate; le Job de Schmidi, de Schultens, de Rosenmuller, de Duguet et de Sacy; e Job vainqueur de Satan; le Job qui ne pécha point par ses lèvres, qui craignit, pleura et expia pour les plus légères offenses de ses fils; le Job qui aurait laissé s'échapper la vie plutôt que la résignation. Il faudrait accepter la condition indispensable d'une appréciation exacte de tout livre, prendre celui-ci en son entier, n'en séparer ni l'exorde, ni la péroraison historique, vraies narrations en prose où nous voyons l'origine, la fortune, la piété de Job, les efforts de Sa- tan contre lui, ses revers, enfin sa patience récom- pensée par une prospérité plus complète que jamais; ne rien détacher de ce milieu d'indigence et de dou- leur où se placent ses dialogues avec ses trois amis Eliphaz, Bildad et Zophar; dialogues laissés et repris en trois réunions différentes , suivis du jugement d'Elihu trois fois interrompu par Job, et clos par un discours de Dieu lui-même; dialogues, dit Herder, dont les vers ressemblent à des perles précieuses négligemment en- filées, mais qu'un fil délicat unit étroitement entre eux; dialogues à transitions brusques et inattendues, mais 21 (|iii, étudiés dans le cadre qui les renferme, forment un loul magnifique : y épopée de l'humanité el la Théo- dicée de Dieu '. Ces prémices posées, nous voici en présence d'un homme malheureux qui égale ses lamentations à ses douleurs. Pleurer n'est pas chose rare ni diflicile; mais traduire les pleurs, mais mettre les sanglots en paroles, mais chanter les gémissements, mais tenir la note do- minante de la tristesse profonde et légitime; mais pleu- rer sans orgueil, sans faiblesse, sans atonie, sans pré- tention; mais pleurer sans ajouter une larme affectée aux larmes de la nature; mais faire une élégie sans défaut, qui y a réussi? Ce n'est pas que beaucoup ne l'aient tenté. Pindare n'y a pas renoncé au milieu même de l'ivresse des triomphes olympiques. Dans la gloire, on a besoin du souvenir des maux qui ne sont que voilés el endormis. « Des tourbillons de peines et » de plaisirs, dit-il, viennent assaillir tour à tour les » faibles humains... Qui peut dire quand s'achèvera » leur carrière, el si nos jours, enfants du soleil, se- » ront finis par un jour de bonheur ! ?... Celui dont un » avantage récent a enflé le cœur, vole plein d'espé- » rance à de plus hautes destinées, et par de nouveaux » efforts aspire au comble du bonheur et des richesses. » Mais si un court moment a pu élever sa fortune, un » moment aussi l'ébranlé el la renverse. Hommes éphé- » mères! songe d'une ombre ! qui peut dire ce que vous 1 Herder; Poésie sacrée des Hébreux, p. 70, 107 et 109. ' Pindare; 1™ Olynth. » êtes et ce que vous n'êtes pas? Mais lorsque un éclair » de Dieu \ieni d'en haut, il répand sur vous la bril- » lanle lumière et la douceur de l'éternité '. » Sophocle, en introduisant sur la scène, dans OEdipe, le type des plus atroces réalités et des plus sinistres pré- sages, lui prèle ces cris pressés et déchirants : « Périsse celui qui dans les forêts délia les cordons » funestes dont mes pieds furent percés! Il m'arracha » des bras de la mort. Pitié barbare ! Pour prix de ce » cruel service, puisse-t-il périr! Qu'en mourant alors » j'aurais épargné de maux à moi et à mes amis!... Ah ! » que ne puis-je encore me priver de l'usage des oreilles » aussi bien que des yeux! Que bientôt, également sourd » et aveugle, je fermerais cette entrée à de nouvelles » douleurs! Il est doux, dans les maux, de s'en épargner » ou d'en adoucir au moins le sentiment. Cithéron! » pourquoi me reçùles-vcus dès le berceau , ou pour- » quoi ne me donnàtes-vous pas la mort après m'avoir » reçu dans votre sein? Que ne dérobiez-vous mon sort » à la connaissance des hommes! Polybe! ô Corin- » the! ô palais que je crus la maison de mon père, » quel monstre, quel assemblage de maux avez-vous » nourri sous l'apparence d'un fils de roi? De cette an- » cienne splendeur, que resle-t il? Le plus méchant » des hommes, issu de la plus abominable race qui fui » jamais. O chemin de Daulie! ô forêts! ô buisson! ô «sentier étroit! vous qui avez bu le sang d'un père «qui coulait par mes mains, avez-vous marqué par 1 Pindare ; 8 e Pyth. » des traits ineffaçables le souvenir des forfaits que je » commis alors'?... » Et ces forfaits énumérés, il ajoute : «Au nom des dieux, chers amis, cachez-moi dans » quelque terre écartée ou donnez-moi la mort, et pré- » cipilez-moi dans les gouffres de la mer pour ne plus » profaner vos regards. Approchez donc, rendez-moi » par pitié ce dernier office. Osez loucher un malheu- » reux. Que craignez-vous? mes maux ne retomberont » point sur vos têtes, et je suis le seul mortel qui puisse » jamais en être accablé '. » Ces plaintes, affaiblies par leur excès même, ont leur écho dans le camp. Écoutons Achille, louché de compassion et relevant l'ennemi prosterné à ses pieds : « Ah! malheureux Priam, par quelles épreuves ter- » ribles avez-vous passé? Comment avez-vous osé venir » seul dans le camp des Grecs, et soutenir la présence » d'un homme qui a ôlé la vie à un si grand nombre » de vos enfants dont la valeur était l'appui de vos peu- » pies? Mais asseyez-vous sur ce siège, et donnons » quelque trêve à notre affliction. A quoi servent les » regrets et les plaintes? Les dieux ont voulu que les » chagrins et les larmes composassent le tissu de la vie » des misérables mortels, et seuls ils vivent exempts de » toutes sortes de peines. » Après avoir louché, sous l'image des deux tonneaux dans lesquels Jupiter garde les maux et les biens, à cette idée d'une Providence, qui, quoique obscurcie, prèle toujours à la douleur un ton plus sympathique et plus pénétrant, le guerrier grec cite habilement l'exemple de son père, atteste ses 1 Sophocle; OEdipe-Rui, act. V, se. II. propres revers el ajoute : « Les dieux ont versé sur » nous un déluge de maux. Depuis ce moment, vous » n'avez vu autour d'ilion que combats, que meurtres, » que carnage; mais supportez courageusement votre » sort, el ne vous abandonnez point à un deuil sans » bornes. Vous n'avancerez rien quand vous vous dé- » sespérerez pour la mort de votre (ils, et vous ne le » rappellerez point à la vie; mais vous Tirez rejoindre » après avoir achevé de vider la coupe de la colère des » dieux '. » La douleur d'Achille est voisine du désespoir d'I - lysse, qui semble s'augmenter des horreurs de la tem- pête el du naufrage : « Ah! malheureux que je suis, » quels malheurs m'attendent encore?... De quels nua- » ges noirs Jupiter a couvert le ciel! Quel mugissement » atlïeux des flots! Tous les venls ont rompu leurs bar- » rières; on ne voit qu'orages atl'reux de tous côtés, je » ne dois plus attendre que la mort. Heureux el mille » fois heureux les Grecs qui, pour la querelle des Alri- » des, sont morls sous les murs de la superbe ville de » Pria m! Eh! pourquoi les dieux ne me laissèrenl-iis » pas périr aussi le jour où les Troyens, dans une sor- » lie, tirent pleuvoir sur moi une si furieuse grêle de » traits autour du corps d'Achille! On m'aurait fait des » funérailles honorables, el ma gloire aurait élé célé- » brée par lous les Grecs, au lieu que présentement je » péris d'une mort triste et malheureuse \ » Nous voilà bien loin de l'Idumée et de la terre de 1 Iliade, oh. XXIV. 3 Odyssée, ch. V. 25 Hus, bien loin du désert, bien loin de Job; je me «rompe : nous ne l'avons pas quitté. Priam, Achille , Ulysse, assis sur leur fumier (x«t« Ko^ov , dit Homère), nous le représentent. Toutes les calamités sont sœurs, toutes les douleurs se ressemblent, excepté cette subli- mité de situation qui fait du solitaire arabe le modèle et le roi des infortunés. Lui qui a adoré, lui qui a dit sous les premiers coups du malheur : « Nu je suis sorti » du sein de ma mère, nu j'y retournerai. Le Seigneur » m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout été; il n'est » arrivé que ce qu'il lui a plu. Que le nom du Seigneur » soit béni M » lui qui, pendant sept jours, a com- primé dans le silence le flux et le reflux d'une affliction grossie par l'outrage, comme pour prouver qu'il en était maître; lui, l'écho de l'humanité déchue, le té- moin du passé, le prophète de l'avenir, le résumé de toutes les misères, le portrait de toutes les patiences, il n'a plus à craindre l'exagération de la plainte, l'ap- parence du blasphème, l'hyperbole du langage, le pa- roxysme de l'affaissement. Il a posé des barrières sa- crées; quoiqu'il dise, il ne les passera pas. Sa voix est la voix des siècles; elle ne saurait être trop vibrante. Ses cris sont les cris de détresse du genre humain; faut-il s'étonner qu'ils soient si aigus? « Périsse le jour où je suis né et la nuit où l'on a » dit : Un homme a été conçu. » Que ce jour se change en ténèbres. Que Dieu du » haut du ciel ne le regarde non plus que s'il n'avait » jamais été... 1 Job. 1, 21. 26 » Celle nuil! qu'un tourbillon ténébreux la possède! » quelle ne soit plus comptée parmi les jours de l'an- » née, ni mise au nombre des mois. » Que cette nuit soit triste et solitaire, privée de la » louange donnée au bonheur... » Pourquoi ne suis-je point mort dans le sein de ma » mère? » Pourquoi n'ai-je point cessé de vivre aussitôt que » j'en suis sorti? » Pourquoi celle qui m'a reçu en naissant m'a-t-elle » tenu sur ses genoux? Pourquoi ai-je été nourri du » lait de la mamelle? » Car je dormirais maintenant dans le silence et je » me reposerais dans mon sommeil... » Pourquoi donc la lumière a-l-elle été donnée au » malheureux, et la vie à ceux qui sont plongés dans » l'amertume du cœur?... » A un homme qui marche dans une route qui lui » est inconnue et que Dieu a environné de ténèbres? » Aussi, avant de manger, je soupire, et tel le bruit » des eaux débordées, tel mon rugissement; » Parce que ce qui faisait le sujet de ma crainte » m'est arrivé, et que les maux que j'appréhendais sont » tombés sur moi. » N'ai-je pas pourtant conservé la patience et la re- » tenue? N'ai-je pas gardé le silence? Ne suis-je pas » demeuré en repos? El la colère de Dieu a fondu sur » moi '. » A ces accents, on reconnaît une nouvelle lyre. C'est • Job. II. 3. — ... 26. 27 bien encore la félicité de Pindare emportée par le tour- billon des peines, et sa fortune écrasée sous le poids des revers; c'est bien encore le cri spontané, l'apostro- phe à la nature de Sophocle ; c'est bien encore la coupe de la colère céleste d'Homère; mais dans ces jours changés en ténèbres, dans ces ténèbres condensées et silencieuses, dans ce repos des ruines où toute gran- deur est confondue , tout travail arrêté , tout bruit éteint; dans ces dégoùls de la vie si amèrement sentis et pourtant si raisonnes, si raisonnes et pourtant si soumis, il y a plus que Pindare, Homère et Sophocle. Ils n'ont pas trouvé ces notes sympathiques de la tris- tesse qui font tout à coup languir le cœur, et que no- tre poète sacré a su si souvent frapper sans répétition, si longtemps soutenir sans amoindrissement , si sou- vent ramener sans fatigue. C'est ainsi que, dans le cours de ses discussions, il s'écrie encore : « L'homme né de la femme vit très-peu de temps et » il est rempli de beaucoup de misères. » Semblable à une fleur, qui n'est pas plus tôt éclose » qu'elle est foulée aux pieds, il fuit comme l'ombre et » ne demeure jamais dans le même état... » Ses jours sont courts; le nombre de ses mois et de » ses années est entre vos mains (Seigneur); vous lui » avez marqué des bornes qu'il ne peut passer. » Retirez-vous un peu de lui, aiin qu'il ait quelque » repos jusqu'à ce qu'il trouve, comme le mercenaire, » la fin désirée de tous ses travaux '. 1 Job. XIV. 1,6. 28 » Mes jours ont passé , mes pensées se soûl évanouies, » mais en me déchirant le cœur. » Elles ont changé la nuit en jour, de sorte que j'ai* » tends avec impatience la lumière qui suit les ténèbres. » El quand j'aurais d'autres espérances, le tombeau » est ma maison ; j'ai préparé mon lit dans les ténèbres. » J'ai dit à la pourriture : Vous êtes mon père; et » aux vers : Vous èles ma mère et ma sœur '. » Où Irouverions-nous ailleurs ce pinceau sûr, ce style de fer par son énergie et sa hardiesse? Ovide et Horace ont fait de beaux vers sur les calamités humaines. Vous y trouverez peut-être la nature quelque peu apprêtée; vous ne vous y reconnaîtrez pas vous-même. Après les avoir lus, vous direz : C'est beau! Après avoir lu Job, vous direz : C'est moi ! Mais ce qui assure la supériorité de la partie élégia- que de Job, c'est son dernier trait. Cet homme renversé par le malheur, mis en pièces parla maladie, conspué par l'amitié; cet homme « dont l'haleine fait horreur » même à sa femme 2 ; » cet homme qui vient de dire : «Quand l'homme est mort, et que, dépouillé de son » esprit, il est réduit en cendres, je vous en prie, où » est-il? Pensez-vous que l'homme, une fois mort, re- » vive 3 ? » Cet homme, si abattu, si désolé, craintif comme l'infortune, timide comme l'indigence, incer- tain comme sa vie; cet homme se relève tout à coup, délie ses maux, secoue ses haillons, et, saisi d'enthou- 1 Job. XVII. il, u. : Id, XIX. 17. * U. XIV, 10, 14. siasme comme devant une vision d'en haut, s'écrie : Scio quod Redemplor meus vivil ' ; non pas comme l'a traduit M. de Lamartine : « Je sais qu'il y a une «justice el une réhabilitation dans le ciel, » ce n'est qu'un débris de la pensée; mais comme l'ont traduit les plus habiles philologues, comme l'ont traduit les plus heureux poètes : Je sais où mon Sauveur réside ; Qu'au dernier jour mon corps livide De la terre encor sortira ; Que ma peau doit eucor vêtir ma chair grossière , Et que mon œil éteint , retrouvant la lumière , Pour voir son Dieu se rouvrira. Oui, j'irai; dans ce jour suprême, Je le contemplerai moi-même ; Mon œil reverra le Dieu saint ; Oui, l'œil vivant de Job, et non pas l'œil d'un autre. Ce glorieux salaire, un jour sera le nôtre; C'est l'espoir qui dort dans mon sein *. Dans quel transport pindarique le lyrisme passa-l-il jamais avec plus de véhémence et d'impétuosité des dégradations et des misères de l'homme, aux sommets de sa gloire el de sa félicité? Job, en effet, n'est pas seulement le poète de la dou- leur; il est aussi le poète de la joie, de la magnificence 1 Job. XIX. 25, 27. 8 Traduction de M. de Peyronnet. 30 bruyante et de la majesté paisible, de la nature, en un mot, prise sur le fait, dans les secrets et l'explosion de ses innombrables phénomènes. Mélancolique penseur, rêveur profond et solide, il ne refuse pourtant jamais un regard, et un regard qui se repose, à ces specta- cles devant lesquels il passe, ou qui plutôt passent de- vant lui en imprimant leur ima^e dans son âme et sa parole. L'homme aime à peindre la nature; mieux encore, il la trouve toute peinte en lui. Son intelligence est un miroir où elle se reflète; et comme il la voit toujours, toujours il produit ses reflets. Alors, donnez-lui la lan- gue, la plume ou le pinceau, et il produira instincti- vement au dehors l'image du dedans. Mettez-le au mi- lieu des gloires, des révolutions, des ruines de 1 his- toire; tout à coup, pour reposer son regard ébloui, ou pour reposer ses douleurs, il revient à la nature. Nul épique qui ne l'ait appelée au secours de son génie fa- tigué, et qui n'ait trouvé des charmes jusque dans ses fureurs. Ainsi, peu de poèmes où l'on ne rencontre des descriptions de la tempête. Si vous ouvrez X Enéide, rien ne manque au tableau : la cohorte serrée des vents qui s'élance sur la terre et sur la mer, les cieux assom- bris, les profondeurs de l'abime bouleversées, les flots amoncelés en montagnes d'écume et poussés vers le rivage, la nuit qui s'abaisse, le tonnerre qui gronde, les éclairs qui sillonnent la nue, l'aquilon qui déchire les voiles, la mort présente partout. Et tout cela, vous le voyez, vous l'entendez dans les vers les plus connus du monde; dans des vers qui parlent autant à vos 31 oreilles qu'à votre imagination, parle choix de l'ex- pression , la vérité de la pensée et l'harmonie des mots, el même par la rudesse ou la douceur des syllabes. Parcourez X Iliade, vous n'y trouverez la tempête au premier plan d'aucun tableau; mais derrière les armées qui en viennent aux mains, les boucliers qui se heur- tent, les lances qui se croisent, l'haleine et les soupirs des combattants qui se mêlent, apparaissent, comme termes de comparaison , des bruits et des Curies effroya- bles '. La littérature Indienne n'est pas restée étrangère à cette scène, l'une des plus solennelles de la nature, mais en y mêlant tout ce qui peut en diminuer l'hor- reur : l'éclair doré qui ceint avec pompe le nuage noir qui s'avance; les gouttes argentées qui descendent ra- pides de son sein, et qui, pareilles à une frange ma- gnifique, se détachent de la robe du ciel \ Pour met- tre en ligne des termes de comparaison de toute lan- gue , il faudrait ne pas oublier les traits que Barthélémy, dans le Voyage d'Anacharsis; Bernardin de Sainl- Pierre, dans les Harmonies de la nature; Raynal, dans YOuragan des Antilles, ont ajouté à celte des- cription : ce ciel tendu et fermé de toutes parts, la foudre qui le brise à coups redoublés, les collines aqua- tiques à divers étages, les crinières d'écume, le siffle- ment aigu des vergues et des cordages, les sons rau- ques des flots, les tourbillons, les bruits, les ruines, quelque chose comme les dernières convulsions et l'a- gonie de la nature. 1 Iliade, ch. II, IV. 8 Le Chariot d'enfant, acte I er . Eh bien ! je n'hésile pas à l'affirmer : tous ces bruits, depuis le mugissement des ondes, le roulement du ton- nerre et le sifflement des vents, jusqu'à la dernière plainte du naufragé qui expire; toutes ces nuances d'obs- curité que l'orage diversifie en modifiant son vêlement de nuages; toutes ces lueurs d'éclairs, de pluies argen- tines semées sur les grandes routes du ciel, Job les dit, les peint, les chante mieux que personne. S'il faut en charger les horreurs, son àme répand sur ce spectacle l'effroi dont elle est remplie : « Mon cœur est saisi » d'effroi et sort (il bal, il saule) comme hors de lui- » même '. » Mais s'il faut peindre le calme après l'o- rage, celle joie de la nature qui sort brillante el rassé- rénée de la tourmente qui l'avait saisie, qui a jamais osé, comme lui, donner des bandeletles à l'océan, un lien si faible à une force si terrible; des portes et des verroux à la tempête; le grain de sable pour barrière à la vague? Quel Xeplune armé de son trident, quel Éole relenanl l'haleine des vents, eurent un langage pareil à celui-ci : « Tu viendras jusque-là et lu ne pas- » seras pas plus loin; tu briseras ici l'orgueil de les » Ilots? » Dites moi une autre tempête qui meure ainsi au rivage par un baiser de l'Océan. Le quatrième chapitre de Job renferme le songe sui- vant : « C'était dans l'horreur d'une vision de nuit , » lorsque le sommeil assoupit davantage les hommes. » Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la » frayeur pénétra jusque dans mes os. 1 Job. XXXVII. I. 33 » Un esprit vint se présenter devant moi , et les che- » veux m'en dressèrent à la tête. » Je vis quelqu'un dont je ne connaissais point le vi- » sage; un spectre parut devant mes yeux, et j'enlen- » dis cette voix faible comme un petit souffle : » Un liomme osera-l-il se dire juste en se comparant /> à Dieu? et un mortel sera-t-il plus pur que celui qui » l'a créé ' ? » Le poète du désert n'est pas le seul visité par les songes. Qui ne les a vus beaux et riants aux jours de ses joies, tristes et voilés dans les nuits de ses dou- leurs? L'homme aime le mystère et le secret de ces phénomènes qui s'accomplissent aux contins inconnus du monde des corps et du monde des esprits. Quand il ne les voit pas, il les imagine. Sénèquc, dans son Hercule sur le mont OEta, en a peint les terreurs, les palpitations pressées, les secousses désordonnées, les effrois glacés. Enée en ressent les tristesses incon- solées, en même temps qu'il en voit dans Hector les spectres sanglants ! . Achille, endormi sur le rivage, au bruit des flots et sous le poids de sa douleur, en goûte les joies calmantes à la vue de lame de Patrocle, belle comme au jour du combat. Les personnages du théâtre indien ont aussi leurs songes, où se confondent les bruits des conversations de cimetière et le cliquetis des armées de fantômes. Volney, dans ses Ruines, ou- vrage où il n'est permis de rien prendre en fait de doc- » Job. IV. 14, 17. * Enéide, liv. II, 270. u trines, parce qu'il les a loules mises en débris, mais d'où nous pouvons tirer un nouveau terme de compa- raison littéraire, Volney, au chapitre III , intitulé : Fantôme, imagine la vision suivante : « Cependant, » un bruit frappa mon oreille, semblable à l'agitation » d'une robe flottante et d'une marche à pas lents sur » des herbes sèches et frémissantes. Inquiet, je soule- » vai mon manteau; et jetant de tous côtés un regard » furtif, tout à coup, à ma gauche, dans le mélange du » clair-obscur de la lune, au travers des colonnes et )> des ruines d'un temple voisin, il me sembla voir un » fantôme blanchâtre , enveloppé d'une draperie im- » mense, tel que l'on peint les spectres sortant des » tombeaux. Je frissonnai; et tandis qu'agité j'hésitais » de fuir ou de m'assurer de l'objet, de graves ac- » cents, d'une voix profonde, me firent entendre ce » discours... » Littérairement, ce qui distingue Job, ce n'est donc pas d'avoir décrit un songe, mais de l'avoir environné d'une terreur religieuse que n'ont pas atteint ou qu'ont forcée toutes les descriptions antiques et modernes. Quand on invente un songe, on se croit obligé à faire grand fracas de chaînes, de spectres hideux, de fan- tômes menaçants, de cris désespérés. Plus il y a de bruit, plus on s'imagine produire d'effet. Parmi les au- teurs dont nous avons cité les exemples, Yolney est le seul qui n'ait pas embrassé ce système d'épouvante, et encore n'a-l-il pas pu résister au besoin de prêter à son fantôme une voix grave et des accents profonds. Dans Job, au contraire, rien d'exagéré; tout est naturel : 35 les ténèbres qui couvrent la terre, le sommeil qui lient los hommes, la frayeur, le frémissement, l'apparition, et surtout cette voix faible, ce .souffle qui vient à peine effleurer l'oreille. Mais que ce souffle est terri- ble! Représentez -vous vous-même réveillé en sursaut [tondant la nuit; votre œil inquiet cherche dans les ténèbres; votre oreille attentive interroge au loin le si- lence. Tout à coup passe une image incertaine; vous attendez un bruit, un cri qui la révèle : ce n'est qu'un souffle qui passe. N'avez-vous pas frissonné jusqu'à la moelle des os? Quelle anxiété vague! quel effroi indé- lini! Tout cela est simple; ce simple est naturel; mais avec ce simple et ce naturel, Job fait le sublime du terrible, le seul terrible digne du Dieu qui s'annonce, du Dieu qui n'a pas même besoin des petites choses pour en faire de grandes. La Mort et les Tombeaux ouvrent à la littérature un monde nouveau; aussi l'a-l-elle parcouru. Elle compte par milliers les Enée qui descendent aux enfers et se plaisent parmi les sépulcres. Il ne faut pas croire pour- tant qu'il soit facile d'en saisir les couleurs sombres et sévères. Ne prend pas qui veut le visage de la mort. Un a toujours à craindre de manquer ses proportions et de les faire trop petites ou trop grandes, trop terri- bles ou trop faibles; de compter trop ou pas assez avec elle. Ces défauts opposés se rencontrent dans un grand nombre de pages, d'ailleurs célèbres, et jusque dans ce fragment d'un poème arabe sur la mère d'un héros : « Que la douce pluie échappée de la nuée matinale, » douce comme le fut naguère ta main, arrose la terre » devenue ton lit de repos. 36 » Tu es partie pour le rendre dans un lieu où ni le » vent du nord ni le vent du midi ne pourront t'appor- » 1er ni un souffle rafraîchissant ni la suave fumée des » parfums. » Tu t'es rendue dans une demeure où chaque habi- » tant est toujours un étranger. Là, éternellement ban- » nie de ton pays, tous les liens qui t'y attachaient sont » rompus. «Nous nous ensevelissons tous les uns les autres; » le monde à venir monte sur la tête du monde passé. » Malgré les traits délicats de ce morceau, que le re- pos de la mort, son silence, son attente solennelle et mystérieuse sont bien mieux exprimés par ces vers de Job : « C'est là que les impies ont cessé d'exciter des lu- » multes, et que se reposent les conquérants fatigués. » C'est là que ceux qui étaient autrefois enchaînés » ensemble ne souffrent plus aucun mal et n'entendent » plus la voix de l'oppresseur. » C'est là que se trouvent le grand et le petit , et que » l'esclave est affranchi de la domination de son maître '. » Donnez-moi donc, Seigneur, quelque relâche, afin » que je puisse un peu respirer dans ma douleur; » Avant que j'aille, sans espérance de retour, en » cette terre ténébreuse qui est couverte de l'obscurité » de la nuit; » Celle terre de misère et de ténèbres où habite l'om- » bre de la morl , où tout est sans ordre et dans une » éternelle horreur. 2 1 Job. III. 17, 19. » Id. X. 20, 22. 37 » Retirez-vous donc un peu de l'homme, afin qu'il » ait quelque repos, jusqu'à ce que, comme le merce- » uaire, il trouve dans la morl la fin désirée de ses » travaux '. » Je ne serai bientôt que pourriture et je deviendrai » comme un vêtement mangé des vers ! . » Mais alors, Seigneur, vous m'appellerez et je vous » répondrai ; vous tendrez la main droite à l'ouvrage de » vos mains 3 . » Je sais que vous me livrerez à la morl, où est mar- » quée ht maison de ceux qui vivent ; » Mais je sais aussi que vous n'étendez pas votre main » sur eux jusqu'à une consomption complète; et lors- » qu'ils seront tombés, vous les sauverez \ » Il faudrait citer le livre tout entier pour y revoir sans cesse la morl , non sous des images fantastiques et ri- dicules; non avec des regrets désespérés et des blas- phèmes, mais la mort en lutte avec la vie; la vie à l'élat de travail, d'épreuve, de lassitude et de dégoût; la mort à l'état de repos, de grenier où l'on recueille, de trophée qui ombrage, de port qui abrite; la mort engloutissant la vie comme l'Océan engloutit un fleuve tari; mais, à son tour, la vie absorbant la morl dans un autre océan de lumière et d'action; la vie comme une voie ouverte, exposée à toutes les violences; la morl comme une forteresse euvironnée de tranchées profondes que l'ennemi ne franchit pas; la vie et la 1 Job. XIV. 4. * Id., XVII. 28. 3 Id., XIV. 19. ♦ Id., XXX. 23, 24. 38 mort , double sommeil dont l'un n'a trop souvent que des rêves, que des illusions amères et coupables, dont l'au- tre est vide de souvenirs comme de pressentiments; la vie et la mort , double réveil dont l'heure est incertaine, le coup décisif, les joies ou les douleurs sans retour. Faites silence, génies de la Grèce ou de l'Italie, bardes Celtiques ou Indiens; vous n'avez jamais su m'ouvrit- ainsi les royaumes de la mort; seul, l'Arabe inspiré de la terre de Hus en a trouvé les portes sous les sables de son désert. A côté de ces grandes scènes où la philosophie se mêle à la littérature el lui prête ses immenses horizons, on est étonné de la simplicité savante avec laquelle Job saisit tantôt les espèces, tantôt les individus du règne animal. Que de détails profonds et délicats dans les descriptions du Coq , de la Chèvre , de la Biche , de l'Ane sauvage et de l'Autruche! Les Abeilles de Virgile et de Delille ont-elles plus de grâce, d'activité et d'industrie? Le Cheval a-l-il été plus sûrement et plus magnifique- ment caractérisé quelque part? Sa beauté a attiré tous les génies et ne les a pas trompés. Tout le monde connaît la description de Billion. L'auteur de Y Histoire naturelle ne pouvait pas échap- per à la nécessité de décrire le Cheval; il le trouvait sur sa route obligée. Mais tant d'autres pouvaient évi- ter cette lutte de l'art avec la nature, s'ils n'eussent été amorcés par les charmes du sujet. Virgile et Delille se rencontrent encore ici dans une heureuse traduction : L'Etalon généreux a le port plein d'audace: Sur ses genoux pliants se balance avec grâce : 39 Aucun bruit ne L'émeut. Le premier du troupeau, Il fend Fonde écumante, affronte un pont nouveau. Il a le ventre court, l'encolure hardie, Une tète effilée, une croupe arrondie. On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler, Et ses nerfs tressaillir et ses veines s'enfler. Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille, Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille ; Son épine se double et frémit sur son dos ; D'une épaisse crinière il fait bondir les flots; De ses naseaux brûlants il respire la guerre ; Ses yeux roulent du feu , son pied creuse la terre. Et après avoir été ainsi naturaliste, poète et peintre, Delille s'avoue, avec son original, inférieur à Job. Pour Voltaire, le cheval est le type de l'intrépidité, de la valeur et de l'audace : Tel qu'échappé du sein d'un riant pâturage, Au bruit de la trompette animant son courage, Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux , Indocile, inquiet, plein d'un feu belliqueux, Levant les crins mouvants de sa tête superbe , Impatient du frein, vole et bondit sur l'herbe, Tel, etc. Sans parler d'Homère, qui avait devancé les auteurs de Y Enéide et de la Henriade, avec la naïveté de sa langue et de son génie; ni du Tasse, qui n'a que tra- duit l'épique grec, Bossuel lui-même, a trouvé une admirable description du cheval, à propos d'une leçon morale plus admirable encore : 40 « Voyez ce cheval ardent, si impétueux pendant que » son écuyer le conduit et le dompte. Que de mouve- » menls irréguliers! C'est un effet de son ardeur, et » son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal » réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous » l'éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à » droite et à gauche, le pousse, le relient comme elle » veut. A la fin, il est dompté, il ne fait que ce qu'on » lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non «plus avec celte activité qui l'épuisait, par laquelle » son obéissance était encore désobéissante : son ardeur » s'est changée en force; ou plutôt , puisque celte force » élail en quelque façon dans cette ardeur, elle s'esl » réglée. Remarquez, elle n'est pas détruite , elle se rè- » gle. Il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride; » car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal » fougueux; par un petit mouvement, qui n'est que » l'indication de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit » plutôt qu'elle ne le force, et le paisible animal ne fail » plus, pour ainsi dire, qu'écouler. Son action est lel- *> lemenl unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne » s'ensuil plus qu'une seule et même action '. » Je ne transcrirai pas la description de Job à la suite de celles que nous lui comparons : elle trouvera bien- tôt sa place dans l'élude dos traductions. Un mol suflil pour en constater la supériorité, d'ailleurs avouée de tous. Ni Buffon , qui a si habilement fondu dans le ca- raclère du cheval l'énergie et la docilité, la promptitude 1 Méditations sur l'Évangile. 41 et la précision des mouvements, la spontanéité et l'a- bandon à la volonté qui le guide; ni Virgile, Homère, Le Tasse, Voltaire, Delille, dont les coursiers légers, fiers, pleins de feu, ne semblent le céder en rien à leurs héros en amour de la victoire et en mépris de la mort; ni Bossuet, dans cette ardeur tempérée, n'ont atteint celte odeur du combat, celte force assouplie, cette fougue retenue, celte course rapide qui dévore la terre, celte adresse du coursier de la description de Job, Il donne la même concision el la même vérilé à la peinture des animaux, dans lesquels la nature apparaît terrible el irritée. Là se rencontrent des difficultés avec lesquelles les poètes aimenl à se mesurer. On sait com- ment Racine en a triomphé dans la description du monstre marin dont le fils de Thésée devient la vic- time, et dans des vers Irop fameux pour avoir besoin d'être redits. Ce qui est moins connu el mérite aussi moins de l'être, c'est, dans une pièce du théâtre indien, la des- cription du Tigre, qui perd d'ailleurs son brillant orien- tal sous la langue par laquelle nous sommes obligés de la faire passer : « Prenez garde, prenez garde; dans ses ébats vio- » lents, le jeune tigre enchaîné a brisé sa cage de fer; » il bondit eà et là, large , robuste el vigoureux. Il par- » court le bosquet en ce moment. Son pied aussi terri- » ble que le tonnerre foule un amas de membres déchi- » les... broie les os qui craquent en se brisant, en- » gloutit la chair palpitante. Les hommes, les animaux » fuient tremblants au bruit de son rugissement... Sa 42 » rage est insatiable et ses pas apportent la mort. » Il faudrait prendre d'une main Phèdre ou le Chariot d'enfant, et de l'autre le poêle arabe, comparer cha- que image, chaque trait, les tourner et retourner au point de vue philologique el moral autant que littéraire, pour apprécier la supériorité des deux descriptions sui- vantes. L'auteur les met dans la bouche de Dieu lui- même, comme si Dieu seul pouvait parler avec tant de majesté : « Considérez Béhémol que j'ai créé avec vous : il » mangera le foin comme le bœuf. » Sa force est dans ses reins; sa vigueur est dans les » nerfs de son ventre. » Sa queue se serre el s'élève comme un cèdre; les » nerfs de sa poitrine sont entrelacés l'un dans l'autre, » de manière à lui donner une force extraordinaire. » Ses os sont comme des tuyaux d'airain; ses carli- » lages sonl comme des lames de fer. » 11 est le commencement des voies de Dieu. Celui » qui l'a fait dirigera son glaive. » Les montagnes lui produisent des herbages; et c'est » là (pie toutes les bètes des champs viendront se jouer » avec lui. » Il dort dans l'ombre, dans le secret des roseaux et » dans des lieux humides. » Les arbres le protègent de leur ombre; les saules » du torrent l'environnent. » S'il boit, il absoibera le flteuveel il croira (pie c'est » peu encore; il se promet même que le Jourdain \ien- » dra couler dans sa gueule. o On le prendra par les yeux comme un poisson 43 » qu'on prend à l'hameçon, et on lui percera les nari- » nés avec des pieux '. » Voilà le roi des animaux terrestres, Éléphant ou Hip- popotame; voici le roi des eaux, baleine ou crocodile : ainsi deux Césars qui se disputent le globe, trop sou- vent pour le dévorer, et dont l'art de l'historien établit le parallèle pour en agrandir les portraits : « Pourriez-vous enlever Léviathan à l'hameçon et » lier sa langue avec une corde? » Lui meltrez-vous un cercle aux narines et lui per- » cerez-vous la mâchoire avec un anneau? » Le réduirez-vous à vous taire d'instantes prières et » à vous dire des paroles douces? » Fera-t-il un pacte avec vous et le recevrez-vous » comme votre esclave à jamais? » Vous jouerez-vous de lui comme d'un oiseau et le » lierez-vous pour servir de jouet à vos servantes? » Vos amis le couperont-ils par pièces et les mar- » chauds le diviseront-ils par morceaux? » Remplirez-vous de sa peau les filets des pécheurs » et , de sa tête, le réservoir des poissons? » Mettez votre main sur lui; mais souvenez-vous du » combat et ne parlez plus d'oser l'attaquer. » Voici que l'espérance de celui qui croit le saisir » sera trompée; et à la vue de tous, le monstre se pré- » cipilera au fond de l'abîme *. Ne semble-t-il pas que l'écrivain biblique a égalé à la hardiesse des jeux de la nature la hardiesse des jeux 1 Job. XL. tO, 19. * Td, XL. 20. 28. 44 de sa pensée el de son style? L'auteur de Phèdre a pu, en parlant de son dragon marin , employer ces figures : Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ; La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le flot qui l'apporta recule épouvanté. Aurait-il osé dire : // absorbera un fleuve et croira que c'est peu encore? C'eût été ridicule pour Racine; c'est sublime dans Job. Grâce à la philosophie, dont il ne se sépare jamais, sous le phénomène physique res- pire le phénomène moral; derrière le monstre altéré de l'océan, le monstre plus insatiable de l'enfer; au delà des éléments qui s'équilibrent, les luttes incessantes du bien et du mal. Lorsque vous croyez avoir tout em- brassé de votre regard, une main invisible déchire le rideau, el vous voyez encore fuir au loin les perspec- tives illimitées des mondes surnaturels. C'est là, du reste, une des causes générales des beautés du livre de Job comme de toute la Bible. M. de Humboldl, qui, dans sa savante élude des lois du Cos- mos, a tristement séparé leur action de toute puis- sance divine qui la dirige, et l'univers, du Dieu qui l'a créé; M. de Humboldl rend pourtant cet hommage à la poésie de la nature chez les Hébreux : « Reflet du monothéisme , elle embrasse toujours le » monde dans son imposante unité, comprenant à la » fois le monde terrestre et les espaces lumineux du » ciel... La nature n'y est pas représentée comme ayant » une existence à part et ayant droit aux hommages » par sa beauté propre; elle apparaît toujours aux poè- 45 » les Hébreux dans sa relation avec la puissance spiri- » luelle qui la gouverne d'en haul. La nature est pour » eux une œuvre créée et ordonnée, l'expression vivante » d'un Dieu partout présent dans les merveilles du » monde sensible. Aussi, à en juger seulement par son » objet, la poésie lyrique des Hébreux devait-elle être » imposante, majestueuse... Il est remarquable aussi » que celte poésie, malgré sa grandeur, et au milieu » même de l'enivrement causé par la musique, ne tombe » jamais dans les proportions démesurées de la poésie » Indienne. » Puis, parlant de Job en particulier, le même auteur ajoute : « Les aperçus sur le monde... ne sont nulle part » exposés d'une manière plus complète que dans le » 37 e chapitre de Job... On sent que les accidents mé- » téorologiques qui se produisent dans la région des » nuages, les vapeurs qui se condensent ou qui ?e dis- » sipenl suivant la direction des vents, les jeux bizar- » res de la lumière, la formation de la grêle cl du lon- » nerre, avaient été observés avant d'être décrits... » On tient généralement le Livre de Job pour l'œuvre la » plus achevée de la poésie hébraïque. Il y a autant de » charme dans la peinture de chaque phénomène, que » d'arl dans la composition didactique de l'ensemble '. » La nature de Job louche à Dieu de toutes parts; elle n'est qu'un vêlement dont il se pare, une voix par la- quelle il parle, un rayon par lequel il éblouit, une 1 Cosmos. T. I. 16 beauté par laquelle il attire. Aussi, le patriarche n'a- dore pas l'ouvrage à la place de l'ouvrier, el ne prend pas le vêtement pour celui qu'il couvre. Mais « Que je » sois châtié, s'écrie- 1 -il , si j'ai regardé le soleil dans » son plus grand éclat, et la lune lorsqu'elle était la plus » claire; si mon cœur alors en a ressenti une secrète » joie, et si j'ai porté ma main à ma bouche pour la » baiser en leur honneur et en signe d'adoration; •» Ce qui est le comble de l'iniquité et une négation » du Dieu très haut '. » De celte idée féconde de cohabitation de Dieu, hôte caché el béni que l'on sent partout près de soi, jaillis- sent des personnifications d'une allure propre à Job, el qui donnent à son livre la vie qu'elles prêtent à l'uni- vers. Pour lui, bien mieux que dans Virgile, où Nep- tune a besoin d'un char, Dieu marche sur les sommels de la mer et sur le dos des vagues soulevées par la tempête. DansOssian, le soleil se lève, s'avance joyeux el fier, se couche el s'endorl sur son lit de nuages. Dans Job, c'est l'aurore, qui, semblable à une héroïne dé- chirant le manleau des ténèbres, s'avance triomphale- ment dans les grandes routes du ciel, embrasse les contours de la terre, el façonne diversement les nua- ges comme la main de l'homme pétrit l'argile obéis- sante 2 . Ce sont les étoiles, filles de Dieu, qui, eu rondes joyeuses, célèbrent ses louanges; armées vail- lantes, qui, à sa parole, se rangent en ordre de ba- 1 Job. XXXII. 26, 27. 2 Herder; Poésie sacrée des Hébreuà;, p. 55. 47 taille; messagers rapides qui portent par delà les pôles les signes de sa volonté '. Dans Homère, les Prières ligurent comme filles de Jupiter, mais boiteuses et ri- dées; non-seulement humiliées, mais rampantes. Dans Job, la Prière, qui n'a pas de sœur, humble et trem- blante, mais bientôt confiante et sûre, déploie ses ai- les, et d'un plein vol, va, avec sa clef d'or, ouvrir les trésors célestes. Dans Job, avec moins de mots et plus d'idées que dans Milton, le Péché et la Mort, qui se partagent leurs victimes, s'acharnent à l'homme, se disputent ses lambeaux, et ne s'éloignent que lorsqu'ils l'ont réduit à un souvenir efl'acé. En un mot, dans Job, rien d'inerte ni d'inanimé; animal, plante, astre, élément, forces et lois physiques, tout est un ouvrier habile et persévérant, toujours à sa place, toujours en action, qui vit et qui meurt à sa besogne. Ainsi, notre écrivain biblique, pour me servir d'une expression d'Herder, est toujours « hissé sur le point » le plus élevé de l'expression et de l'image 2 . El ce- pendant il a d'autres titres plus réels à nos prédilec- tions littéraires, dans ses Portraits Moraux. Quand le tragique Indien veut peindre un sage, il n'a rien de mieux que celle comparaison : « Comme » la lune à son lever, quand ses rayons d'argenl, glis- » saut d'abord sur les montagnes, charment les yeux » de tous les hommes, ainsi quand le sage passe, tous » les regards se jettent sur lui 3 . » 1 Herder; Poésie sacrée des Hébreux, p. 48. 2 Id. id. p. 99. 8 Chariot d'enfant [ théâtre indien ). 48 On se sent pris d'intérêt pour le bon prince peint dans la prière d'Hector, tenant son fils entre ses bras; mais on s'étonne de l'entendre demander aux dieux, tout ensemble, sagesse, valeur, victoires, et même ri- ches dépouilles; mais on regrette que sa vertu n'ait pas inspiré un vœu d'une tendresse plus profonde et moins vaniteuse : « Puisse sa mère, témoin de ses élo- » ges, sentir toujours la joie d'avoir un fils si grand et » si vertueux ' ! » Notre poète du désert est plus habile dans le mé- lange de ses couleurs quand il devient moraliste. Quoi de plus pur de lignes et de plus animé de traits que la physionomie de son prince sage et vertueux, dont Dieu habite la lente et dirige les pas; dont la justice est le \èlemenl et le diadème; qui, sévère pour lui-même comme un juge, miséricordieux pour les autres comme un père, a droit de dire sans orgueil : J'étais l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux; . . . J'étais l'espoir des malheureux * ? Que de pensées graves, que d'images brillantes ra- massées et distribuées avec autant de vérité que d'art dans le tableau d'une grandeur d'àme et d'une fermeté inébranlables au sein du malheur! Prince précipité du Irùne et chassé de ses Etats; type proverbial du bon- heur domestique et de la paix sous la tente ruinés en un jour; arbre dont la hache a mutilé les magnifiques 1 Illiade, liv. VI. 5 M. XXIX. 2, 18. 49 rameaux et sape maintenant le tronc; cadavre préma- turé qui se détache en lambeaux hideux, son juste a plus de force que de maux. Il lient l'avenir plus que le présent, les douces espérances plus que les amères réa- lités ' On l'aime autan! qu'on l'admire; on le suit autant qu'on le regarde. Comparez-lui un sage antique; ce ne sont pas des siècles, des nations qui les séparent : c'est l'infini; l'infini qui manque à celui-ci elqui ravit celui-là. .Mais nulle part, l'énergie, la concision, une indi- gnation juste et fondée , ne débordent de ses lèvres comme dans le Portrait du Tyran. On dirait un Tacite chargé du ciel de flageller jusqu'au sang, des lanières de sa parole, l'homme qui abuse de sa force et de sa prospérité : « L'Impie croit en orgueil de jour en jour, et le nom- » bre des années de sa tyrannie est incertain. » Son oreille est toujours frappée de bruits effrayants, « et lorsque la paix est partout, il soupçonne toujours ■» des pièges. » La nuil, il n'espère plus le retour de la lumière; » il ne voit de tout côtés que des épées nues. » Lorsqu'il s'est donné du mouvement pour prendre » sa nourriture, il la croit empoisonnée, et il croit voir » préparé dans sa main le jour des ténèbres. » L'adversité l'épouvante et les malheurs l'assiègent » comme un roi qui se prépare à la bataille. » Car il a tendu sa main contre Dieu et s'est fortifié » contre le Tout-Puissant. 1 Job. XIX. 50 » Il a couru contre lui la tète levée; il .s'est fermé » d'un inflexible orgueil. » La graisse de la prospérité a couvert son visage; » et elle lui pend de tous côtés. » Il a fait sa demeure dans des villes désolées, dans » des maisons désertes changées en tombeaux. » Il ne s'enrichira point, son bien se dissipera en » peu de temps, et il ne poussera point de racines sur » la terre. » Il ne sortira point des ténèbres, la flamme brûlera » ses rameaux; un souffle de la bouche de Dieu l'em- » portera. » Il ne croira point, séduit par une a mère erreur, » qu'il puisse être racheté par aucun prix. «Avant que ses jours soient accomplis, il périra, » ses mains se sécheront. » Il sera flétri comme la vigne tendre dans sa pre- » mière fleur et comme l'olivier qui laisse tomber sa » fleur. » La famille de l'hypocrite sera stérile, et le feu dé- » vorera les maisons de ceux qui aiment à recevoir des » présents. » Il conçoit la douleur, il enfante l'iniquité; son cœur » prépare de nouveaux pièges. '. » Est-il possible d'écrire l'histoire à venir comme qui écrit l'histoire contemporaine, d'un burin plus ferme et plus incisif? Est-ce qu'il n'y a pas prodige d'intui- tion , prodige de réflexion, prodige de sentiment, prc- 1 Job. XV. 20, 35. dige d'expérience, tant de siècles avant Damoclès, de suspendre le glaive, non sur la lète de la victime, mais sur la tète du tyran? Est-ce qu'il n'y a pas pro- dige de patriotisme, prodige de moralité, prodige de foi, tant de siècles avant l'ode d'Horace, de faire as- seoir les coupables puissants au banquet d'une vie où s'accumulent toutes les saveurs, qu'environnent toutes les mélodies, et dont une pointe de fer perce et glace toutes les joies? Qui avait dit au solitaire de l'Idumée qu'un jour viendrait où, dans des sociétés flères de leur vieillesse et ivres de leurs progrès, des hommes prendraient leur parole et leur sang pour les jeter, comme des traits, à la face de Dieu? Qui lui avait ap- pris les péripéties de ce combat où l'homme s'avance contre Dieu, fier, obstiné, armé de toutes pièces par le vice et l'erreur, et où Dieu n'envoie à sa place, con- tre son ennemi, que le dernier de ses capitaines : la douleur? Rencontrer si juste, frapper si droit, n'est pas chose ordinaire. El je ne vois rien de plus largement louché dans les tableaux de Job, si ce n'est celui de la Puissance Divine, qui est moins un tableau, que le fond invariable de tous ses tableaux, le ciel constant de ses mobiles paysages. Je résiste à en citer des exem- ples, jusqu'à ce que l'examen des traductions françai- ses en vers les ramène devant nous. Arrivons à un nouveau travail d'analyse, que nous ne pouvons qu'indiquer : sur le mérite oratoire du livre de Job. Sa poésie n'est pas toute narration, tableau; elle est aussi discours, ou plutôt elle est toute discours. La narration et le tableau n'ont que la fonction de dia- mants destinés à produire la variété au milieu de ces £2 pierres précieuses qui ruissèlent avec la parole, de la bouche du patriarche affligé el patient. On est frappé d'abord de sa réponse à Baldad, qui n'occupe pas moins de six chapitres. N'avez-vous pas un nouveau texte d'admiration dans sa composition savante el habile? Non qu'il faille chercher ici l'ordre, la méthode du rhéteur, qui distribue, la plume à la main, ses idées el ses phrases où il veut; Job n'en a ni la volonlé, ni le temps; il parle de l'abondance du coeur, de la conviction de l'esprit, du sentiment intime de la conscience; il parle pour défendre la cause de Dieu; et de là cette fougue d'interrogations pressées, ces bonds spontanés el hardis qui jaillissent jusqu'au su- blime. Il parle en présence d'objections qui se dres- sent, grondent, menacent, blasphèment autour de lui. De là, ce va el vient de son argumentation qui tour à lour lutte corps à corps avec chaque objection, la ren- verse, la brise, passe à un autre pour la renverser et la briser encore, et revient à la première comme pour reprendre ses débris, les réduire en poudre, les dis- perser à tous vents. Massillon a jeté sur le tombeau de Louis XIV, où son siècle descendait avec lui , ce mol que la postérité a recueilli el qu'elle a classé parmi les plus beaux traits d'éloquence : « Dieu seul est grand! » Job a-l-il moins saisi le secret d'étonner el d'attendrir, lorsque, couvert des lambeaux, non d'un homme, non d'un siècle, mais de l'humanité déchirée par les misè- res et résumée en ses douleurs, il s'écrie : Dieu vil! vivit Deus! Après ce cri, qui est tout son exorde, exorde si bref et si plein de raisons, si plein de précautions oratoi- 53 res, qu'il a le rare bonheur de dire sans les exprimer; après celle explosion subite d'un cœur qui a longtemps comprimé dans le silence les sentiments qui y bouillon- nent , il prend en main la balance de la justice divine; il met d'un côté les vices, les châtiments, les prospéri- tés insolentes, les orgueils triomphants, les rébellions obstinées; de l'autre, la conscience, l'expérience, la Foi, la sagesse, la vertu persécutée, les relations du présent avec l'avenir, les oppositions de sa fortune et de ses adversités; les jugements de Dieu; des siècles sans fin. Entre les deux bassins de la balance, il y a équilibre parfait; la Providence a fait le partage. C'est alors que, fort de sa victoire, glorieux des splendeurs de Dieu , il ouvre toutes les effluves du discours à ces périodes torrentielles où il estime, où il aime, où il loue, où il conjure, où il atteste, où il attend, où il possède, et par lesquelles il est entraîné à sa pérorai- son , à l'enthousiasme, à l'immortalité de son livre aussi bien que de lui même. Le discours de Dieu , qui intervient et clôt la dis- cussion , n'est pas moins magnifique de vérité, de con- venance et de sentiment. Tout y est digne de la ma- jesté de celui qui parle, jusqu'à celle ironie si habile- ment maniée, si longtemps poursuivie, avec laquelle le Créateur appelle sa créature à essayer de copier ses œuvres el d'en surprendre le secret. Pas une image, pas un mot, qui ne fasse peser sur le lecteur l'idée de la présence Divine, mais sans pourtant l'écraser. Tout l'incline à l'adoration, rien au désespoir. C'est un Dieu qui illumine, mais n'éblouit pas; un Dieu qui juge, 54 mais ne condamne pas; un Dieu souverain (|ui peut briser el détruire, mais qui n'anéanlil rien de ce qu'il a fait; un Dieu qu'on prie, qu'on adore, qu'on aime, qu'on espère. Tout ce long débat aboutit à son triom- phe , et ce triomphe est bien plus celui de la bonté que de la justice; el ce triomphe n'est ni la défaite, ni la destruction, mais la victoire et la réhabilitation de l'humanité. De l'examen auquel nous venons de nous livrer, et qui aura peut-être le double défaut d'être trop long el trop court , il résulte que le livre de Job tient autant el plus que nous avions promis. Cependant, nous ne saurions pas lout ce qn'il a donné et nous n'acquitte- rions pas la dette contractée envers lui par ce travail même, si nous n'y faisions place aux hommages que la poésie lui a rendus en le traduisant. Les Traductions en vers prouvent de deux façons en faveur de Job : d'abord, parce qu'elles sont nombreu- ses, el parce que, pour être un appât à tanl d'auteurs, malgré le danger imminent d'y loucher, il a du leur offrir des éléments bien féconds de poésie; ensuite, parce que ces traductions, même les meilleures, sou- vent heureuses, laissent toujours l'original à une hau- teur où elles ne peuvent atteindre. Ainsi, M. de Lamartine a exprimé la première plainte de Job en vers donl la beauté ne sera jamais con- testée : Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître! Ah! périsse à jamais le jour qui m'a conçu. Et le sein qui m'a donné l'être. 38 Et les genoux qui i m'ont reçu. Que du nombre des jours, Dieu pour jamais l'efface! Que toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus de place! Qu'il soit comme s'il n'était pas! Maintenant dans l'oubli je dormirais encore, Et j'achèverais mon sommeil Dans neitc longue nuit qui n'aura point d'aurore , Avec ces conquérants que la terre dévore , Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore Et qui n'a pas vu le soleil. Mus jours déclinent comme l'ombre; Je voudrais les précipiter. mon Dieu! retranchez le nombre Des soleils que je dois compter. L'aspect de ma longue infortune Eloigne, repousse, importune Mes frères, lassés de mes maux. En vain je m'adresse à leur foule. Leur pitié m'échappe et s'écoule Comme l'onde aux lianes des coteaux. Encore un coup, ces vers et ceux qui les suivent défient la critique; mais à quelles conditions M. de Lamartine les a-t-il achetés à Job, sans compter le prix de son génie poétique? La première, d'en prendre tou- tes les beautés sans pouvoir les égaler; par exemple : Ce silence dans le sommeil, ce sommeil dans le repos, d'un calme si doux et si imitatif; cette nuit dont la solitude a retenti de ce cri : Un homme a été conçu! et tant d'autres traits qu'il faudrait comparer, titres en mains; la seconde, de trancher, de couper, de laisser 56 de côté ce qui embarrasse, lorsqu'il faudrait redire, à force de chevilles, ce que l'original a su redire en y ajoutant toujours; d'abandonner celle vague montante de douleur toutes les fois qu'on ne peut plus la suivre dans ses insaisissables ondulations. Ces conditions, je ne blâme pas M. de Lamartine de les avoir acceptées; il n'est pas sans gloire pour lui de les avoir remplies. J'en conclus seulement que sur le rocher solitaire où le génie de Job l'a placé, il est dé- fendu de tout accès par deux écueils inévitables : la concision et l'abondance; concision sans torture, abon- dance sans dégoût. Plus hardi navigateur, M. de Peyronnel a affronté l'écueil de la traduction intégrale et scrupuleuse, non qu'il n'en connût pas le danger, mais peut-être parce que, pour arriver jusqu'à Job, il a compté sur l'adver site pour guide. S'il n'a pas franchi la passe, il a eu l'honneur d'une lutte sérieuse sans le déshonneur d'un naufrage dans la faiblesse el la prolixité. Qu'on en juge par le même extrait que nous venons d'entendre de M. de Lamartine : Périsse le jour misérable Où le souffle du ciel dans mon sein fut reçu ; Périsse la nuit exécrable Dont l'orgueilleuse voix dit : Un homme est conçu ! Que cet horrible jour pareil aux nuits funèbres, D'un souffle impur toujours chargé, Demeure enseveli sous les froides ténèbres Où le Seigneur l'aura plongé ! 57 El après les six stances correspondantes aux versets dans lesquels Job tourne et retourne la même pensée, et où M. de Peyronnet la tourne et retourne avec lui, et sinon comme lui, du moins sans épithèle oiseuse et parasite : Oh! je devais, germe éphémère, Mourir au sein fécond où Dieu m'avait caché; Mourir, lorsque , loin de ma mère , Je bondis palpitant, à ses flancs arraché. Silencieux , libre , immobile , De cette nuit heureuse attendant le réveil, Dans leur couche molle et tranquille , Mes os reposeraient, dormant leur -doux sommeil. A la fin de sa plainte, lorsque Job résume tout en ce mot : Venil super me indignalio, M. de Peyronnet traduit : Et tout à coup , ouvrant son aile , L'indignation vient et s'arrête sur lui! Voilà un de ces exemples sur mille de l'insuffisance désespérante d'une traduction en vers. Dans l'original on indique simplement l'arrivée de l'indignation. Mais comment vient-elle? Comme un ouragan? comme un éclair? comme un coup de tonnerre? comme une vague mugissante? comme un ennemi tout armé? comme un glaive? Ce n'est rien de tout cela en particulier, et par là même, c'est tout cela à la fois. Parce que le poète arabe ne définit pas son image, il laisse à l'imagination 58 du lecteur le soin de l'agrandir et de la varier; il per- fectionne ce qu'il dit par rétendue de tout ce <|u'il ne dit pas. Dans la traduction, au contraire, la pensée est déterminée, circonscrite : l'indignation est comparée à l'oiseau cruel qui fond sur sa proie; l'image est belle, mais elle est marquée au cordeau; elle ne laisse plus ouverts à l'esprit les labyrinles délicieux d'une pensée indéfinie, j'allais dire infinie. Parseval de Grandmaison a traduit en vers, à la façon de M. de Lamartine, le discours de Dieu à Job. Cet éclectisme fort commode lui assure des pensées plus condensées et un vers plus ferme : Qui renferma la nier en son vaste bassin ? Qui refréna les flots que vomissait son sein? C'est moi qui l'entourai de mes nuages sombres , Qui sur elle étendis le bandeau de mes ombres : Moi qui de l'Océan, dans son berceau fécond, Enveloppai l'enfance et l'instinct vagabond. Je lui dis : Jusque-là, je permets que tu grondes; Plus loin , je te défends de répandre tes ondes ; Je veux que sur ta rive expire ton orgueil. Écoulons M. de Peyronnel , toujours plus près des traces de son modèle : Dis-nous, Jol), quelles mains vigilantes et fortes. De la mer turbulente ont refermé les portes, Quand ses flots retombaient sur la terre épanchés. Comme l'enfant bondit loin des lianes qu'il déchire; Quand l'ombre enveloppait ses vagues en délire , Comme vos jeunes fils dans leurs langes couchés. 59 C'est moi qui l'enfermai dans sa vaste limite ; Qui suspendis la rive à ses eaux interdite ; Et qui mis la barrière., et qui posai le seuil; Moi qui dis : Jusque-là viendra tou vol agile : Tu n'iras pas plus loin. Là, tremblante et docile, De tes flots soulevés tu briseras l'orgueil. A pari ce vol agile de lu mer, qui n'est ni heureux ni exact, je préférerais les vers de M. de Peyronnel. surtout dans la manière de rendre cet inimitable pas- sage : Usque hùc venies, et non procèdes ampliits, et h\c confringes lumen les (Inclus tuos. Celle répétition dans trois vers successifs de la traduction de Parseval : Je permets , je défends , je veux , affaiblissent le style comme Tordre divin. Moins il y a de mois pour l'ex- primer, plus il est énergique, plus il se rapproche du fiât créateur, mieux il caractérise celle puissance pour qui faire, c'est vouloir. Dans ce discours, et quelques vers plus bas, Parse- val amène la description du Cheval : Le coursier te doit-il ses naseaux en fureur, Qui de gloire gonflés et soufflant la terreur, Roulent un feu guerrier dans leur brûlante haleine ? De ses bonds orgueilleux il insulte la plaine ; La force est dans ses nerfs , l'audace est dans son œil : Son cou s'est redressé de colère et d'orgueil. Rien ne peut l'effrayer : sur lui le carquois sonne, Le glaive ardent frémit, le bouclier rayonne; Sur le tranchant du fer, il s'élance irrité. Frissonnant de fureur et d'intrépidité, 60 Dès qu'il entend l'airain, il tressaille, il s'écrie : Allons! et des guerriers il brave la furie. Le poète s'est borné ici à une imitation que laisse bien loin derrière elle la magnifique description de Job. Il en a tourné les dangers les plus saillants, et les plus désespérants pour qui veut traduire, tels que : lerram ungula fodit, sorbet lerram, odorat ur bellum. A M. de Peyronnet de nous dire comment il en a pro- filé : Donnas-tu son courage à ton coursier fidèle? A sa voix donnas-tu ses longs hennissements ? 11 bondit; moins légère est l'humble sauterelle; Il court, la terreur sort de ses naseaux fumants. Son pied impatient bat le sol qui résonne , Vois, il se précipite au-devant des guerriers; Téméraire, il s'élance, il écume, il frissonne; Sans peur, bravant l'épée et les dards meurtriers. Sur lui la lance agile en vain siffle et menace , En vain l'arc frémissant a vidé les carquois ; Il va, sa course ardente a dévoré l'espace, Et du clairon sonore il devançait la voix. Il reconnaît de loin le souffle de la guerre Et ses hurlements sourds roulant dans les vallons ; Et quand le cri fatal fait tressaillir la terre , Il écoute, et déjà part, vole et dit : Allons! M. de Peyronnet dit, dans la préface de sa traduc- tion : « Qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour bien faire. » Je serais tenté d'ajouter : Il a fait tout ce qu'il est pos- sible de faire en présence d'un modèle qui semble 61 s'élever à mesure qu'on moule pour l'atteindre. Ses ef- forls , Job les a récompensés par la richesse des éléments qu'il lui a fournis, el qu'opiniâtre traducteur, il a su exploiter dans des vers toujours si nobles el si nerveux. Quelques citations en seront la meilleure preuve : L'arbre en vain crie et chancelle Par la cognée assailli ; D'une tige encor plus belle D'autres rameaux ont jailli. Le temps séchant sa racine Couvre en vain de sa ruine Le rivage épouvanté. Sous l'haleine d'une eau pure , Il reprend sa chevelure, Comme au jour qu'il fut planté. Mais lorsque la mort avide , Son jour funeste venu , Touche de son doigt livide Ce corps défaillant et nu ; Quand le temps, courrier agile, De sa vie humble et fragile A rompu le dernier fil, Confondu dans la poussière , Ombre, esprit, fange grossière, Dieu terrible, où l'homme est-il? L'eau, sous le soleil avide, Fuit le lit fangeux des mers , Et le fleuve ardent et vide Se perd dans les joncs amers ; Et quand l'ombre a marqué l'heure , L'homme s'endort et demeure Plongé dans son froid sommeil; Il dort, captif de la tombe, Attendant que le ciel tombe Et sonne enfin le réveil. (Ch. xiv.) Quelle vivacité d'images dans ces comparaisons, lanlôl finies d'un Irait, tantôt prolongées dans les rapports les plus minutieux sans cesser d'être grands! Comme on aime à voir le génie français s'y placer à côté du génie oriental, et s'embellir ensemble, l'un par ce qu'il emprunte, l'autre par ce qu'il donne! On retrouve l'échange de la même fécondité dans ce Portrait de l'Impie : Sa folle peur aux murs se fie , Et des palais qu'elle édifie Se réjouit; Avant l'heure où le jour s'éveille , Sa fleur, déjà fraîche et vermeille, S'épanouit; L'ingrat, étendant sa racine, Aux lianes pierreux de la colline S'est appuyé... Mais les vents balayaient sa trace , Et le roc même, qu'il embrasse L'a renié. (Ch. vhi.) Quelle liberté, quelle facilité de mouvement dans le style comme dans la pensée, dans celui qui invente comme dans celui qui imite! La cause en est aussi ad- mirable que l'effet . C'esl l'aller cl le retour perpétuel de l'homme à la nature et de la nature à l'homme, qui s'y mire ou dans sa grandeur, ou dans son néant, ou dans celte rapidité de la vie que suit l'immobililé de la mort. Vois les coursiers indociles , Bondir, fiers et sans lien ; Mes jours ont fui plus agiles , Hélas ! et leurs yeux débiles Jamais n'auront vu le bien. Ma vie est la nef rapide Qui des flots ride le sein ; Ma vie est l'aigle intrépide Qui poursuit , chasseur avide , La proie offerte à sa faim. Ma chair tombe , infecte et brisée Comme la poudre des tombeaux , Comme la robe méprisée Dont le temps mord la trame usée, Dont le ver ronge les lambeaux. (Ch. ix.) Quelle poésie sublime dans le tableau de la grandeur de Dieu! On sent quelle a débordé à torrents de l'ori- ginal dans la traduction : Les montagnes qu'il transporte Jettent de longs cris d'horreur, Et la race antique et forte Demande au Ilot qui l'emporte Où s'alluma sa fureur. 64 Au bruit de sa voix profonde, La terre émue a tremblé, L'abîme frémit et gronde , Et les colonnes du monde Sur leur base ont chancelé. S'il dit, le jour qui s'efface Éteindra ses rayons d'or ; S'il a dit, (voilant sa face , Sous le sceau de sa menace , La blanche étoile s'endort. Sa main seule étend la voûte Qui se courbe sous les cieux ; Il parle , et la mer écoute , Et son pied s'ouvre une route Sur les flots silencieux. Son doigt mesure leur course Aux étoiles du Midi ; Son œil ardent est la source Des vives clartés dont l'Ourse Dans le Nord a resplendi. Les merveilles qu'il engendre Ne ne se peuvent raconter; L'esprit ne peut les comprendre , Ni la bouche les apprendre , Ni le regard les compter. (Gh. ix.) Je m'arrête; il faut se faire violence pour repousser d'autres strophes qui se présentent en foule, deman- 65 danl place dans le cortège de Job au nom de leur pure ei douce majesté. Au reste, que manque-l-il au triomphe du poète arabe? Lui demandez-vous la nature? il la met sous vos yeux, entre vos mains; il vous la fait toucher active et palpitante; il la fait entrer dans votre àme par tous vos sens, comme la douce mélodie d'un im- mense concert. Lui demandez-vous lame humaine? il vous y fait plonger avec lui, vous amenant de la sur- lace au tond et du fond à la surface, à travers la pai- sible limpidité de son langage et de sa foi. Lui deman- dez-vous Dieu ? il vous le donnera assez grand pour remplir et dépasser toute mesure de temps et d'espace, assez haut pour tout gouverner et tout voir, assez abaissé pour que tout arrive jusqu'à lui. Voulez-vous la magnificence? il la fera briller comme l'éclair, gron- der comme la foudre, trôner comme une reine. La tristesse? il vous la montrera dans ses vrais babils de deuil et ses larmes naturelles. La consolation et l'espé- rance, le sublime dans le voir, le dire et le faire? il se montrera lui-même; et vous verrez celte grande figure s'élever au-dessus de l'Océan, fatigué de s'irriter en vain; se dégager des nuages et des vapeurs de la tempête, rester seule et radieuse entre la terre qui l'ad- mire et le ciel qui l'attend. 67 DE LA POPULATION ET DE LA PRODUCTION PAR J. DUBOUL. PREMIERE PARTIE DE LA POPULATION. I. — Il se passe de r.os jours un fait très-grave, mis en pleine évidence par la publication de documents officiels : c'est un ralentissement marqué dans le pro- grès de la population en France. De 1841 à 1846, celle population avait augmenté d'environ 1,200,000 âmes; de 1847 à 1851, dans une même période de cinq an- nées, l'augmentation n'atteignait pas loul à fait le chiffre de 400,000; enfin , le dénombrement., pour la période de 1851 à 1856, nous montre l'accroissement réduit au chiffre de 256,000. Peut-être ces chiffres sont ils contestables jusqu'à un certain point. Il n'est pas impossible qu'ils ne soient pas l'expression rigoureusement exacte de la réalité, mais à coup sûr ils doivent être acceptés comme une évaluation assez approximative, et le résultat général «8 qu'ils niellent en lumière ne saurai) être raisonnable- ment contesté. Les appréciations diverses , quelquefois contradic- toires, auxquelles ont donné lieu les résultats du der- nier dénombrement ofliciel, oui mis à l'ordre du jour les principaux problèmes qui se rattachent au mouve- ment de la population. Il va sans dire que le nom de Malt bus a été souvent prononcé, soit par ceux qui se sont effrayés d'un tel étal de choses , soit par ceux dont les opinions, formées à l'école de l'économiste anglais, devaient le faire considérer comme un symptôme avant tout favorable. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans cette oiageuse controverse; je ne prétends pas non plus rechercher les causes d'un phénomène assez grave pour comman- der l'attention des esprits sérieux; je voudrais essayer seulement, dans les pages qui vont suivre, de bien dé- finir l'esprit et la portée de la théorie de Malt bus. En admettant que son célèbre principe de population fût une vérité démontrée, il ne me senvble pas inutile de rechercher par quels moyens on pourrait en atténuer les conséquences. La doctrine de Ma II luis, il ne faut pas se le dissimuler, est fort en faveur aujourd'hui; voyons donc si elle est inattaquable au point de vue de l'expérience et du raisonnement. IL — Cette doctrine a été aussi l'objet de bien des déclamations. Était-il donc si diflicile d'en saisir le vé- ritable sens, d'essayer de la réfuter d'une manière sé- rieuse? Je ne le pense pas, et je crois qu'il est possible de le démontrer en peu de mots. 69 D'après Malthus, la population, en ndineUant qu'au- cun obstacle ne s'opposât à sa fécondité naturelle, aug- menterait indéfiniment, suivant la loi d'une progression géométrique; mais, en même temps, la production destinée à subvenir à ses besoins ne se développerait que suivant une progression arithmétique. En sorte qu'on obtiendrait les deux séries de chiffres suivantes, qui matérialisent pour ainsi dire l'idée de Malthus et en mettent sous les yeux l'inexorable conclusion : Four le développement de la population , la série géométrique 1, 2, 4, 8, 16.... Pour le développement de la production, la série arithmétique correspondante . . 1, 2, 3, 4, 5.... Ainsi, on part d'un même nombre, et bientôt on trouve une différence entre les termes correspondants. Au troisième, le chiffre de la population étant 4, celui de la production serait 3; au sixième, le premier s'élant élevé à 32, le second ne serait que 6, la différence entre eux croissant avec une effrayante rapidité. Il faut reconnaître que, pour les nombreux disciples de Malthus, ces simples chiffres doivent avoir une irré- sistible éloquence. Ils y lisent, en deux lignes seulement, la destinée des sociétés humaines lorsqu'elles ont le malheur de céder au vœu le plus impérieux de la na- ture. Au bout de soixante-quinze ans, quelquefois plus fol, les moyens de subsistance d'une population ne sont plus en rapport avec sa fécondité, puisqu'ils ne lui four- nissent que pour trois, alors qu'elle leur demande pour quatre. C'est déjà le malaise, la gène, la privation; bien- 70 tôt après vienl la disette, puis se montre la famine avec lous les autres fléaux quelle a pour cortège habituel. Voilà ce qui arrive, ce qui doit nécessairement arri- ver, quand certains obstacles ne s'opposent pas au dé- veloppement naturel, à la vertu prolilique de l'espèce humaine. Si l'homme croit et multiplie aveuglément, il voue d'avance les générations qu'il appelle à la vie aux angoisses sans nombre qu'elles doivent rencontrer dans des sociétés où toutes les places seront déjà prises et où le miracle de la multiplication des cinq pains ne s'est opéré qu'une fois. Le devoir de l'homme est donc, d'après Mallhus, d'opposer par la contrainte morale, c'est-à-dire par le célibat , par les mariages tardifs et par la prudence dans ses relations conjugales, un obstacle préventif à sa propre fécondité, qu'il est libre de régler et de pro- portionner ainsi à ses ressources. Un second obstacle également préventif, une cause capable de restreindre, le nombre des naissances, c'est la débauche, qui vient atteindre la fécondité jusque dans sa source, et dont les conséquences, soit par rapport à l'individu, soit à l'égard de la société, n'ont peut-être pas encore été suflisammenl étudiées. Là où ces deux obstacles préventifs, dont l'un, tou- jours d'après Mallhus, procède du bon, l'autre du mau- vais usage que l'homme fait de sa liberté, ne se produi- sent pas avec leurs effets naturels, l'œuvre des obstacles répressifs commence. Or, par obstacles répressifs, il faut entendre cette funèbre série de calamités auxquelles les sociétés humaines ont été plus ou moins en proie à 71 toutes les époques, }iiii'liculièrenienl la misère, le vice el le crime, qui, beaucoup plus que la vieillesse, sont devenus les grands pourvoyeurs de la morl. Si l'espèce humaine, que Mallhus considère comme douée d'une fécondité indéfinie, se multiplie au delà des ressources essentiellement limitées de la production, l'équilibre, rompu par l'imprévoyance de l'homme , est fatalement rétabli par les fléaux qui viennent le frapper sans pitié. Chercher à fairedisparailre la misère, essayer seulement de la soulager, est une tentative aussi vaine que déraisonnable; toute réforme en faveur d'une ré- partition plus équitable des avantages sociaux, est à la fois une chimère et un danger. Au lieu de* prêcher la multiplication, l'agrandissement de la famille aux pau- vres comme aux riches, il faut leur recommander, aux premiers surtout, la contrainte morale, seul remède qu'il soit en leur pouvoir d'opposer au mal, et dont l'efticacité préventive soit réellement incontestable. Quant à la fraternité humaine, quant à la charité évangélique, à quoi bon leur faire d'incessants appels, puisqu'elles sont impuissantes à modifier en rien le train des choses? Est-ce d'ailleurs un devoir pour le riche de jeter quelques miettes de sa table à la faim du pauvre, el Lazare a-t-il bien le droit de réclamer une petite place au soleil"? Écoulez la réponse de Mallhus : « Un homme qui naît , dit-il , dans un monde occupé, si sa famille n'a pas les moyen* de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme n'a pas le moindre droit à réclamer une portion de nourri- ture, cl il est réellement de trop sur la terre. Au grand 72 ban<|iiel delà nature, il n'y a point de couver! mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution '. » On a essayé d'affaiblir le sens de ces impitoyables paroles; on les a enveloppées de commentaires, comme pour en dissimuler un peu la brutalité; on a été jusqu'à les faire disparaître de l'ouvrage de Malthus, dans les dernières éditions qui en ont été données. C'était au moins un soin inutile, le but qu'on se proposai! ne pouvant pas être atteint. Pour justifier Maillais sur ce point, il eût fallu supprimer, non pas seulement cette simple phrase, mais son livre tout entier, dont elle a le mérite de,résumer lidèlemenl l'esprit et de faire con- naître le dernier mot. Ces! surtout à ce propos qu'on a élevé contre Malthus les plus violentes, et parfois les plus injustes récrimi- nations. Quelques-uns de ses adversaires n'ont pa> hésité à le représenter comme un écrivain sans en- trailles, et le prétendu axiome : le style c'est l'homme, a élé exploité contre lui avec une impitoyable rigueur. Il ne faudrait pourtant pas se faire illusion et croire qu'on réfute une doctrine à coups de déclamations pué- riles quand elles ne sont pas odieuses. Malthus, qu'on a voulu faire passer pour une sorte d'anthropophage, était si loin d'être un méchant homme, qu'il avait su mériter l'a liée! ion e! l'estime de tous ceux dont il était 1 Je reproduis ces paroles telles <[i.ie les donne M. Joseph Garnier, l'un des commentateurs et des nombreux défenseurs de Malthus , dans ses Éléments de V Économie politique, notes complémentaires, p. 322. 73 connu. Les témoignages les plus positifs en font foi. En outre, aucune intention d'immoralité, aucune pen- sée suspecte à cet égard, ne peuvent lui être sérieuse- ment imputées. C'était un de ces logiciens intraitables, comme il y en a à toutes les époques, qui tirent avec un sang-fvoid imperturbable, de certains principes évi- dents pour eux, toutes les conséquences qu'ils croient avoir le droit d'en faire sortir. Il ne faut pas accuser leurs cœurs et calomnier leurs intentions; mais il est utile de montrer que leur esprit , sous l'empire d'une idée fixe et d'une véritable hallucination de logique, a été fatalement conduit à prendre l'erreur pour la vérité. III. — D'après Malthus, la fécondité du globe ne serait pas en rapport avec la fécondité de la popula- tion destinée à le cultiver. Celle-ci serait illimitée; celle-là, au contraire, aurait des limites plus ou moins étendues, sans doute, mais infranchissables. Est-il vrai qu'il en soit ainsi? le principe de Malthus constilue-t-il réellement ce qu'on appelle une loi en physique, c'est à-dire l'expression d'un fait universel, ou seulement général, mais non pas nécessaire? voilà ce qu'il convient d'examiner d'abord. Je ne pense pas qu'on puisse hésiter à se prononcer pour la négative, lorsqu'on n'est pas absolument étran- ger à l'étude des sciences naturelles. Que prouvent les faits généraux? que la fécondité des espèces est tou- jours en rapport direct avec les chances de destruction qui les attendent dans le milieu où elles sont destinées à m' développer! Telle est , je crois, la conclusion à laquelle on est conduit quand on étudie le phénomène 74 de la multiplication des cires, soil dans la série végé- tale, soit dans le monde animal. Quelques faits parti- culiers peuvent aider à faire comprendre ce qu'il y a de vraiment providentiel dans celte loi. D'après de curieuses recherches, faites par M. Va- lenciennes, un turhol de 50 centimètres seulement peut fournir neuf millions d'oeufs, et un muge à grosses lè- vres en pond jusqu'à treize millions '. Daulres espèces se font également remarquer par une faculté prolifique véritablement merveilleuse. Dans la série végétale, le pavot , le tabac, la jusquiame, l'amaranthe et une foule de plantes connues de tout le monde, produisent, sous nos yeux, un nombre considérable de graines. Il résulte incontestablement de ces fails, qu'un seul poisson et une seule plante pourraient , en très-peu d'années, multiplier leurs espèces au point d'en peu- pler toutes les mers ou d'en couvrir toute la surface du globe, à l'exclusion des autres animaux et végétaux. Or, pourquoi cela n'arrive- l-il pas? Quels sont les obs- tacles qui s'opposent à ce développement dont la puis- sance étonne à bon droit l'imagination? Ces obstacles sont précisément les chances de destruction dont je parlais tout à l'heure, et qui sont d'autant pins nom- breuses pour une espèce que sa fécondité est plus grande, ("est ainsi que la plupart de ces graines, de ces œufs, produits par millions, sont anéantis par une foule de causes dont quelques-unes agissent incessam- 1 Yalenciennes et Fi-émy. Recherches sur la composition des œufs dans la série des animaux. ( Mémoire lu à l'Académie des Sciences, séance du 20 mars 1854. ! 75 ment sous nos yeux. La fécondité des plantes est sin- gulièrement limitée par l'intervention des oiseaux, des insectes et des animaux granivores. Il en est de même de celle des poissons. Les frayèresde certaines espèces deviennent en quelque sorte des magasins de vivres où d'autres espèces vont porterie pillage et la dévastation, uniquement pour s'alimenter. C'est ce que font, par exemple, les vérons lisses ', qui se précipitent en ban- des affamées sur les innombrables œufs du meunier ou du barbeau, avec celle voracité particulière aux con- quérants grands ou petits, qu'ils soient hommes ou poissons. La fécondité diminue, au contraire, chez les espèces où les soins du père et de la mère protègent avec plus ou moins d'efficacité les petits. Ici, les chances de des- truction sont combattues par une sollicitude toujours éveillée; elles deviennent elles-mêmes plus rares ou moins menaçantes. La progéniture du couple humain n'est pas nombreuse; mais les parents sont là pour la défendre contre les ennemis qui peuvent l'entourer, et en général ils savent bien remplir ce devoir. Il n'est pas rare de voir un père et une mère conserver, à force de tendresse vigilante et éclairée, tous les enfants qu'ils ont mis au monde. Chez les espèces inférieures, où les petits , abandonnés à eux mêmes , se trouvent à la merci d'une foule d'influences capables de relarder ou d'arrê- ter leur développement , la puissance prolifique éclate - * Note sur la destruction des œufs de poissons par d'autres poissons de petite taille, extraite d'une lettre de M. Ghamoin fils, pécheur, publiée dans le numéro du journal l'Ami des Sciences du 17 mai 1857, page 316. 76 avec une énergie beaucoup plus grande et dans de tout autres proportions. Là où, dans une admirable pré- voyance, la nature attend l'obstacle, les moyens de le surmonter ne doivent pas faire défaut. Quand la plu- part des germes sont destinés à périr, elle prend ses précautions pour en sauver au moins quelques-uns, et c'est alors qu'en les multipliant par milliers elle par- vient , pour ainsi dire, à tenir la destruction en écbec. IV. — Le fait que je viens de mentionner est géné- ral, je dirai même universel. C'est donc une véritable loi dans le domaine des sciences naturelles, et celle loi, dont aucune exception ne limite la généralité, peut servir, ce me semble , à faire justice des prétendus axiomes de Mallhus. C'est ce qui ne saurait être mis en doute, lorsqu'on prend la peine de l'étudier dans ses applications au développement de l'espèce hu- maine. Les populations les plus misérables sont en même temps les plus fécondes, et, d'après ce que je viens de dire, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. En effet , chez elles comme chez certains animaux infé- rieurs, les chances de mortalité sont d'autant plus nombreuses et redoutables, qu'elles se produisent dans un milieu où les obstacles destinés à les atténuer sont très-rares quand ils ne sont pas nuls. Plus les petits êtres destinés à perpétuer l'espèce sont menacés dans leur existence, plus il en doit périr, plus aussi ils nais- sent en grand nombre, afin que la part de la mort élanl prévue el faite d'avance, la société échappe à une com- plète destruction. L'histoire contemporaine nous offre l'Irlande comme 77 la confirmation de ce grand fait physiologique. Voyez ce qui se passai! avant la famine de 1846 dans ce malheureux pays. Depuis plusieurs années déjà la mi- sère y était à son comble, et la disette était venue se joindre à la misère comme pour en augmenter les hor- reurs. La mort faisait des vides eft'ravants dans les ranes de cette population en détresse; cependant, une sorte de fécondité fiévreuse s'y manifestait alors avec une singulière énergie ', au point que les vides étaient ins- tantanément comblés, et que le chiffre des naissances préparait les éléments dune émigration formidable. Un autre fait analogue peut être ajouté à celui-ci , c'est que dans les classes de la société où l'aisance est abso- lument inconnue, la fécondité est beaucoup plus grande que dans les classes où le bien-être est habituellement général. Tous ces phénomènes, qui s'expliquent, je le répèle, par la même loi, peuvent être invoqués comme un argument décisif contre Malthus, ou plutôt comme la réfutation vivante de son système. 1 Après la grande peste noire de 1348, qui, au témoignage de Boccace, fit cent mille victimes dans la seule ville de Florence. le continuateur latin île Guillaume de Nangis mentionne une prodigieuse recrudescence de fécondité. D'après lui, les hommes et les femmes qui échappèrent au fléau se marièrent en foule. Les survivantes concevaient outre mesure, et il n'y en avait pas de stériles. On ne voyait que femmes grosses dont les unes mettaient au monde deux , les autres trois enfants à la fois. Un pareil phénomène avait eu lieu, au dire de Thucydide, après cette peste de l'Attique dont il nous a fait une si vive des- cription. — Continuateur de Guillaume de Nangis, p. 110, cité par Michelel, Histoire de France, tome III, liv. VI; chap. I«, p. 349. 78 La réciproque est vraie : « La diminution progres- sive du nombre des naissances, proportionnellement au degré de civilisation des époques et des contrées, » comme dit M. Moreau de Jonnès, est un fait qu'il n'est plus permis de mettre en doute. Voici des données que je puise dans un des derniers ouvrages de ce savant statisticien, et qui me paraissent destinées à faire jus- tice de bien des erreurs. La fécondité de la population a diminué : En Allemagne, d'un treizième en 17 ans; En Suède, d'un neuvième en 61 ans; En Russie , d'un huitième en 28 ans ; En Espagne , d'un sixième en 30 ans ; En Danemark , de près d'un quart en 85 ans ; En Prusse, d'un tiers en 132 ans; En France, d'un tiers en 71 ans; En Angleterre, de deux septièmes en un siècle. M. Moreau de Jonnès conclut en ces termes sur cette question : « Les variations du rapport des naissances à la po- pulation n'existent pas seulement entre des pays diffé- rents; elles ont encore lieu dans la même contrée, dans la même ville, à des époques diverses, selon les chan- gements qu'éprouve l'économie civile et domestique des populations... » La progression qu'offrent ces variations, manifeste que la civilisation tend à restreindre la fécondité natu- relle des peuples; car, en les observant avec soin, on acquiert la preuve que généralement le nombre des 79 naissances s'amoindrit, et fjtt'H diminue d'anlanl plu> que le perfectionnement de l'état social devient plus grand '. » Cette conclusion de M. Moreau de Jonnès est celle de la science, qui ne consiste pas en déclamations ba- nales et creuses, mais en faits généraux bien observés et en légitimes déductions. En somme, les populations ressemblent à ces fleuves donl les eaux croissent avec une rapidité quelquefois effrayante, jusqu'à ce quelles aient atteint une certaine hauteur. Elles manifestent d'abord une fécondité qui étonne, qui alarme même les observateurs superficiels. Ils croient qu'elles vont déborder et tout envahir. Mais bientôt, lorsqu'elles sont arrivées aux limites de leur développement naturel, cette fécondité, qui semblait inépuisable, diminue progressivement et se règle d'elle- même. Il n'est pas besoin ici de moyens arbitraires ou artificiels, de celîe prudence et de celte contrainte mo- rale tant préconisées par Mallhus. Non, il y a simple- ment intervention d'une loi naturelle aussi mystérieuse dans son essence qu'elle est nette et saisissable dans ses effets. V. — Les misères de toute sorte qu'on peut consta- ter dans les principaux centres industriels, proviennent en grande partie d'un excès de population dans ces lo- calités. Personne assurément ne le conteste. S'il y avait partout excès de ce genre, si, sur toute la sur- ' Moi-eau de Jonnès, Éléments Je Statistique, 2" part., ch. 1er, p. 201-202 de la 2e édition. 80 face du globe, ht densité de la population était la même qu'à Manchester, par exemple, il y aurait dans un pareil fait d'assez graves dangers pour justifier les alar- mes des disciples de Mallhus. En efl'et, ce qui se passe dans les chefs-lieux de l'industrie se produisant bientôt partout , la décadence de la vie morale comme de la vie physique ne manquerait pas de devenir universelle. Il faudrait donc se préoccuper de renfermer en de jus- tes limites la fécondité de l'espèce humaine, puisqu'elle se serait développée au delà des ressources du sol des- tiné à la nourrir. Mais, heureusement pour. nous et malheureusement pour la théorie de Mallhus, il est bien loin d'en être ainsi. Le nombre total des habitants de notre globe ne dépasse pas un milliard, en acceptant même les plus fortes évaluations qui en aient été faites. Ce chiffre n'est pas le moins du inonde effrayant, et fùl-il doublé, l'espèce humaine ne serait point encore en dispropor- tion avec l'étendue et les ressources de son domaine terrestre. Ce n'est pas trop-plein de population qu'il y a sur le globe, c'est distribution vicieuse, exagérée sur certains points, insuffisante sur d'autres. De là, ces agglomérations rapides qui ont transformé de nos jours et en quelques années de très-petits villages en cites immenses. De là aussi , ces vastes étendues de territoire absolument désertes ou occupées tout au plus par de rares habitants. On ne cesse de répéter que les campagnes sont abandonnées et que les bras manquent aux travaux des champs. D'un autre côté, il y a en- combrement , trop-plein dans un grand nombre de 81 villes, ou nos populations rurales sont attirées, depuis quelque temps surtout, par un déploiement d'activité plus factice que réelle, et par la fascination du luxe, celte grande plaie de notre époque. Ces deux faits ne me paraissent pas contestables; mais ce n'est pas une surabondance dans la population, c'est simplement un défaut d'équilibre, une répari il ion vicieuse qu'ils niel- lent en lumière. Si la population double ou peut doubler en vingt- cinq ans dans cerlaines circonstances favorables, c'est sous l'influence de causes tellement rares, qu'il est per- mis de les considérer comme exceptionnelles. Ce fait, tout accidentel, n'a donc aucun des caractères d'un principe, d'une loi, et c'est une prétention inadmissi- ble que de vouloir lui attribuer la valeur d'une vérilé mathématique. Cependant, Malthuseï ses disciples n'ont pas fait aulre chose, et je ne crains pas d'affirmer qu'ils doivent la plus grande partie de leur succès à l'appareil scientifique dans lequel ils ont produit leur théorie. Les chiftïes exercent sur bien des esprits une sorte de fas- cination cabalistique; ils troublent parfois les intelli- gences les plus claires, et l'on en subit l'ascendant avant d'en vérifier la valeur. C'est ainsi qu'en matière de statistique on prend trop souvent des moyennes, qui sont dans une foule de cas de pures abstractions, pour l'expression mathématique de la réalité. Mais, enfin, en admettant qu'il y eût réellement trop plein de population sur ce globe , serait-on en droit d'en conclure que la fécondité de l'espèce humaine a dépassé la fécondité du !^ol? Évidemment non; car le domaine 6 82 agricole de l'homme est loin d'avoir été étendu jusqu'à ses dernières limites. Je ne suppose pas, en outre, qu'on ait la prétention d'avoir obtenu de la terre tout ce qu'une culture vraiment intelligente et féconde lui fera tôt ou lard produire. Ici, je louche au problème capital de la production. J'en ferai l'objet d'un rapide examen dans la seconde partie de ce travail. SECONDE PARTIE. DE LA PRODUCTION. I. — Dans un livre sur la propriété, qui fit beaucoup de bruit il y a quelques années, mais qui n'est qu'un simple exercice de plume sur les questions les plus im- portantes de l'économie sociale, M. Thiers, alors un des oracles de la rue de Poitiers, a écrit ces remarqua- bles paroles : « Si on pouvait imaginer un jour où toutes les par- lies du globe seraient habitées, l'homme obtiendrait de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il n'en recueille aujourd'hui, De quoi , en effet , peut- on désespérer quand on le voit créer de la terre végé- tale sur les sables de la Hollande? S'il en était réduit au défaut d'espace, les sables du Sahara ', du désert 1 Voici là-dessus quelques détails qui ne manquent pas d'in- térêt. On lit dans une lettre publiée par le D 1 ' Baudens, au sujet des vastes déserts qui s'étendent entre Alger et Laghouat, les lignes suivantes : 83 d'Arabie, du désert de Cobi , se couvriraient de la fé- condité qui le suit partout. Il disposerait en terrasses «i L'eau ne séjourne pas à la surface du sol ; ce dernier, rendu perméable par le sable qu'il contient, fait l'office de filtre poul- ies eaux pluviales , qu'on retrouve limpides et pures à quelques mètres de profondeur, retenues là par une couche argileuse imperméable. Le savant colonel Tripier est convaincu , d'après ses études spéciales, qu'on pourra faire des norias (puits) à peu de profondeur et à peu près partout dans ces immenses plai- nes. » (Voir le Moniteur du 5 janvier 1854. ) Dans une lettre insérée au Moniteur du 25 juin 1856, M. le général Desvaux «onfirme les assertions de M. Baudens. Cette lettre constate que le forage du puits artésien du Tamerna , dans le Sahara algérien, a été heureusement terminé. La profondeur de ce puits est de GO mètres. Quant à la source souterraine qui l'alimente, elle fournit par minute 3,600 litres de très-bonne eau. Depuis l'an dernier, les puits artésiens se sont fort multiples en Algérie, principalement dans le Sahara. Il n'est pas rare de trouver la source cherchée , à 50 ou 60 mètres dans le sol et après trois ou quatre jours de travail seulement. Tout le monde sait qu'il suffit de creuser dans les sables de nos Landes, pour y trouver de l'eau, leur sous-sol, situé à une profondeur de 1 mètre 50 à 2 mètres en contenant une nappe intarissable renfermée entre deux couches imperméables. On peut donc s'y procurer à très-peu de frais toute l'eau dont la culture a besoin. Je dis à très-peu de frais, et les faits m'autori- sent à parler ainsi. M. Chambrelent, ingénieur des ponts et chaussées, a fait ensemencer au commencement de 1850, dans la commune de Cestas, à IS kilomètres de Bordeaux, 200 hec- tares de landes absolument incultes, dont les produits (tiges de pins et de chênes verts) ont figuré à l'Exposition universelle. Or, les dépenses et frais occasionnés par le défrichement du sol, l'achat de la graine, l'ensemencement, la formation des plates-bandes de semis , l'ouverture des fossés , etc. , ne se sont élevés qu'à la faible somme de 52 fr. 20 c par hectare, et cha- îna hectare contient 400 mètres de fossés! Chaque puits con- sistant en une simple brisure de l'alios , et ayant 1 mètre de diamètre, n'est pas revenu à 1 fr. 50 c. dans l'exploitation de M. Chainbrelent. 84 les flancs de l'Atlas, de l'Himalaya, des (Cordillères '. et vous verriez la culture s'élever jusqu'aux cimes les plus escarpées du globe et ne s'arrêter qu'à ces hau- teurs où toute végétation cesse. Et fallût- il ne plus s'étendre, il vivrait sur le même terrain en en augmen- tant toujours la fécondité s . » (I ne faut pas oublier que M. Thiers écrivait ce pas- sage au plus fort de la campagne faite par ses amis et lui, non pas seulement contre ce qu'ils appelaient des utopies, mais contre toute tentative de réforme. Il est donc à présumer qu'il en avait mesuré la portée et qu'il exprimait ainsi, au lieu d'une pure fantaisie d'imagi- nation, une conviction mûrement réfléchie. Quoi qu'il en soit , avant de songer à rendre féconds Ce fait et quelques autres essais semblables annoncent que nos landes sont sérieusement menacées, et que notre domaine agricole a d'immenses étendues de terrain à conquérir. 11 est temps, en transformant ces déserts par la culture, d'en faire disparaître ces foyers de fièvres dont les miasmes empoison- nent les rares et misérables habitants. 1 J'emprunte à un savant naturaliste contemporain le pas- sage suivant, qui mentionne un fait trop peu connu : « L'échelle de cultui'e la plus étendue qui existe dans le monde se déroule sur les pentes des Andes. Au bord de la mer, on cultive le sucre, l'indigo, le café, les bananes; plus haut, le coton; au-dessus, le maïs, les patates, le blé d'Europe. Les noix, les pommes , le froment et l'orge, s'arrêtent à 3,300 mè- tres; mais les pommes de terre, Yalluco et la capucine tubé- reuse, montent jusqu'à 4,000 mètres : c'est à cette hauteur seulement que cessent les cultures. Au-dessus sont des pâtura- ges parcourus par des lamas , des brebis, des bœufs et des chè- vres. La limite des neiges éternelles est à 4,800 mètres; c'est la hauteur du Mont-Blanc en Europe. » (Charles Martins: La Géographie botanique et ses progrès. ) * De la Propriété, liv. I e r. p. 132. 85 les sables des déserts de Sahara ou de Cobi , avant de disposer en terrasses les flancs de l'Atlas et de l'Hima- laya, il est prudent de rechercher si la fécondité de l'espace que nous occupons est arrivée à ses dernières limites, et s'il n'y aurait pas moyen d'augmenter, par exemple, la production de nos propres champs. II. — Le domaine agricole de la Grande-Bretagne n'a en étendue que les trois cinquièmes de celui de Ih France. D'un autre côté, l'agriculture n'emploie chez nos voisins qu'un nombre de travailleurs inférieur de plus de moitié à celui qu'elle occupe chez nous. Malgré cela, la Grande-Bretagne obtient un revenu brut dou- ble du nôtre. Les céréales donnent en moyenne, par an, en Angleterre, de 19 à 20 hectolitres par hectare; en France, de 10 à 12 hectolitres seulement. Pourtant notre climat et notre sol ne laissent rien à désirer. Au dire des plus savants agronomes, notre domaine agri- cole pourrait facilement doubler sa production s'il était aussi bien cultivé que celui de l'Angleterre. Il y a de plus, sur notre territoire, près de huit millions d'hec- tares de terres en friche, dont les sept huitièmes appar- tiennent aux communaux. Or, le dessèchement seul des sept à huit cent mille hectares de marais dont les exhalaisons infectent plusieurs de nos départements, aurait pour résultat d'ajouter un milliard et demi de capital à la richesse publique. C'est du moins ce que nos statistiques ont plus d'une fois affirmé. Nous avons donc une foule de travaux productifs à entreprendre; nous avons notre agriculture à encoura- ger, à relever, à investir des moyens qui lui manquent pour marcher de pair avec l'agriculture anglaise. Ce 86 ne sont pas les lumières <|iii nous font toujours défaut, puisque nous possédons un grand nombre de proprié- taires instruits, d'agronomes distingués; mais ces lu- mières, il faudrait avoir des ressources suffisantes pour les mettre à profit. On sait, dans nos campagnes, qu'il n'y a point de belles récoltes sans engrais, point d'en- grais sans bestiaux, point de bestiaux sans fourrages, point de fourrages sans eau pour les arroser. On n'avait pas besoin que M. de Gasparin et bien d'autres avec lui formulassent cette règle générale; mais on sait aussi qu'il n'y a ni engrais, ni irrigations, ni perfec- tionnements agricoles possibles sans argent. Nos pro- priétaires et nos paysans comprennent bien quels sont les besoins de leurs terres épuisées; mais, pour y sa- tisfaire, ils n'ont le plus souvent dans les mains qu'une bourse vide. Il serait donc injuste de les taxer toujours d'inintelligence et de mettre en doute leurs bonnes intentions. III. — Pour expliquer l'infériorité de notre agricul- ture par rapport à l'agriculture anglaise, on met vo- lontiers en avant la constitution de la propriété eu France. Un parti, qui serait extrêmement redoutable si l'on devait mesurer ses forces réelles au bruit qu'il fait depuis quelque temps, attaque tous les jours notre loi de succession , et déclame avec une grande violence contre le morcellement du sol, qu'elle favorise. Là est , suivant lui, la véritable plaie, et l'on ne peut la fermer qu'en rétablissant le droit d'aînesse avec toutes ses con- séquences, c'est à-dire qu'en nous ramenant purement et simplement à la société du moyen âge. Tel est le beau idéal de ce parti. Pour le réaliser, il ne recule 87 devant rien. Non content de faire la Providence com- plice de ses désappointements ou de ses rancunes, il supprime les faits qui l'embarrassent et met le Dic- tionnaire de [Economie politique à l'index ', ce qui est un ingénieux moyen pour s'épargner la peine de 1è- re fu 1er. Si l'on voulait caractériser ces apologistes du moyen âge, trop zélés pour n'être pas un peu mal- adroits, on n'aurait qu'à constater que leurs doctrines sont un sujet de scandale même pour une époque qui a le singulier privilège d'avoir fait du paradoxe un lieu- commun. Sophismes et déclamations à part, on peut, en fai- sant uniquement appel à la logique et aux faits, don- ner en quelques mots une suflisante idée de cette ques- tion du morcellement , que les exigences de mon sujet ne me permettent pas d'écarter. Quels sont les effets du mode de propriété, soit par l'apport à l'individu, soit par rapport à la société elle- même? En d'autres termes, quelles différences voit-on se manifester entre une société où tout le monde peut devenir propriétaire, et une société où la propriété n'est, au contraire, que l'apanage, le privilège de quel- ques-uns? Il est clair qu'en augmentant le nombre des proprié- taires, on multiplie les citoyens intéressés à la conser- vation , à la prospérité de la chose publique. Le moyen le plus efficace pour faire disparaître les dangers du prolétariat, c'est l'accession progressive des prolétaires à la propriété. Jamais ils ne deviendront un péril pour ' Voir l'Annuaire de l'Economie politique et de la statistique pour 1857, p. 578. 88 la société qui aura su leur faire une juste part dans les richesses qu'ils produisent et dans le sol qu'ils fé- condent. La véritable science sociale consisle non pas à supprimer la propriété, mais à lui donner d'indes- tructibles bases en la rendant accessible à tous. Voilà où uous conduit d'abord la réflexion appliquée au problème qui nous occupe. De plus, l'expérience ayant prononcé depuis longtemps sur ces question» . il sufîit pour les élucider d'interroger l'histoire. Elle nous montre, à plusieurs époques, les conséquences naturelles de la grande et de la petite propriété; en sorte qu'elle porte un jugement définitif pour ceux aux yeux desquels les faits doivent passer avant tout. C'est la petite propriété et la petite culture, par des bras libres, qui, pendant les six premiers siècles de la République, ont fait la force de Rome \, Plus lard, la concentration des propriétés entre les mains des patri- ciens amena la plupart des maux qui anéantirent la puissance du peuple de Romulus. Celte concentration devint telle, que, du temps de Pline, six familles seu- lement possédaient toute l'Afrique romaine. Les lois agraires avaient été abolies, et les patriciens s'étaient emparés du domaine public tout entier au détriment de l'État. Il ne faut pas oublier que Pline a vu dans cette ex- cessive concentration de la propriété la ruine de la 1 On trouve de précieux détails sur cette importante ques- tion dans un savant ouvrage intitulé : Recherches sur les arro- sages chez les peuples anciens; par Jaubert de Passa. Ce beau travail a été publié dans les Mémoires Je la Société Centrale d'A- griculture, do 1845 à 1847. 89 puissance romaine. C'est pourquoi il a dit avec autant de justesse que denergie : « Latifundia perdidcre Haliam, jam verô et provincias. » L'étude attentive de l'histoire confirme pleinement celle opinion. Celle élude démontre qu'une des causes les plus ac- tives du mal a élé le triomphe de la grande propriété et l'anéantissement des pelils domaines. Aux champs de blé succédèrent les marais el les pâturages; aux cultivateurs libres, les esclaves el les grands troupeaux. Quand les Barbares arrivèrent, ces esclaves n'avaient évidemment rien à défendre contre eux. Loin de les considérer comme des ennemis, ils leurs tendirent les bras comme à des libérateurs. C'est donc surtout le triomphe de la grande propriété, el , par suile, la destruction des cultivateurs libres , qui tirent de la campagne romaine, si florissante et si bien cultivée sous la République, un vaste désert facilement envahi par les Barbares. Au moyen âge, c'est à la concentration de la pro- priété dans un petit nombre de mains que tenaient sur- tout l'infériorité el l'insuffisance de noire agriculture. Il est impossible de ne pas être frappé d'une chose : c'est qu'à l'époque où, grâce à la pratique du droit d'aî- nesse, les grands domaines se transmettaient indivis de génération en génération, la production était tellement insuffisante, qu'elle ne pouvait fournir aux premiers be- soins d'une population pourtant clair semée. De là ces disettes, ces nombreuses famines pendant lesquelles, suivant le témoignage du moine Raoul Glaber, on al- lait jusqu'à manger de la chair humaine. De là aussi, en grande partie du moins, cet irrésistible entraine- 90 ment des croisades, sous l'influence duquel, au dire du même chroniqueur, les plus misérables partirent les premiers. Et cela se conçoit sans peine; les masses se déplaçaient avec d'aulant plus de facilité, que leur si- lualion n'était plus supportable, et que, mourant de faim, elles n'avaient pas à craindre de plus grands maux. Il y avait, au contraire, dans la perspective de ces voya- ges lointains, des chances de bien être et de liberté aux- quelles la foule misérable ne résistait pas. C'est également jusqu'à celte époque des croisades qu'il faut remonter pour voir la division des propriétés se produire sur une assez vaste échelle. Beaucoup de seigneurs, qui avaient besoin d'argent, vendirent avant de partir leurs patrimoines, dont des bourgeois devin- rent acquéreurs parfois pour d'assez faibles sommes. D'autres ne revinrent pas de la croisade. Pour une cause ou pour une autre, plusieurs grands domaines furent vendus, divisés, et la bourgeoisie sédentaire s'en- richit légitimement aux dépens de la noblesse, qui cou- rait les aventures. C'est donc une erreur de ne faire re- monter l'origine du morcellement qu'à la révolution de 1789. Il serait beaucoup plus légitime de le considérer comme une des causes que comme un des effets de celte révolution, rendue nécessaire par l'aveuglement, les folles résistances et les crimes de quelques hommes. Ceux qui ont étudié sérieusement notre histoire ne con- testeront pas la justesse de celle opinion, car elle est basée sur les faits. Le morcellement du sol a été très- aclivé, mais non pas produit par les tendances du XVIII e siècle el par les immenses résultais qu'elles ont si labo- rieusement conquis. C'est la division de la propriété 91 qui, dès celle époque, avait créé un si grand nombre de citoyens intelligents, dévoués et honnêtes, en un mol, un tiers-étal capable de former une aussi glorieuse assemblée que la Constituante de 1789. Il esl à remarquer aussi que le développement agri- cole suit , comme le développement politique, une mar- che parallèle aux progrès du morcellement. D'après M. Payen, dont l'opinion est celle de M. Moreau de Jonnès, « ne voit-on pas jusqu'en 89 l'agriculture de la France, sur une égale superficie, nourrir avec peine et d'une manière parcimonieuse 24 millions d'habitants, consommant chacun bien moins de pain de froment et de viande que chaque individu de la population actuelle du même pays, qui atteint aujourd'hui le chiffre de 36 millions, et s'est accrue de 50 pour 100? On peut donc admettre, — ajoute M. Payen, — que la production à cet égard est au moins doublée '. » Ainsi donc, en comparant la France d'aujourd'hui à la France d'autrefois, en mettant en regard les effets de la grande propriété et ceux de la petite, nous arri- vons à celle conclusion, que les progrès agricoles vrai- ment sérieux et décisifs datent de 1789. La production de l'Angleterre esl le double de la nô- tre, c'est vrai ; mais est-ce au régime de la grande pro- priété que ce pays doit de l'emporter sur nous? Non; sa supériorité lient à des causes multiples, qui ont été savamment analysées dans un récent ouvrage ', et par- 1 Payen; De l'Alimentation publique , III e Partie, g II. — Voir la Revue des Deux-Mondes du 1 er février 1856. p. 609. *' Essai sur l'Économie rurale de l'Angleterre, de l'Ecosse et de 02 mi lesquelles la constitution de la propriété n'exerce qu'une très-faible influence. « Les résultats généraux, dit l'auteur de cet ouvrage, M. Léonce de Lavergne, plaident beaucoup plus en faveur de la petite propriété que de la grande... La dette, voilà le mal réel de la propriété française, non la division du sol proprement dite '. » On remplirait des volumes en citant les témoigna- gues d'écrivains spéciaux, qui, après un examen at- tentif, à la suite de longues et patientes investigations, ont conclu en faveur de la petite propriété *. l'Irlande; par L. de Lavergne, 2« édition. Voyez chap. VIII, p. 128; chap. IX, p. 129; chap. X, p. 147; chap. XI, p. 161; chap. VII, p. 106; chap. XIX, p. 300 et 301. 1 Même ouvrage, chap. VU, p. 108, 112. 2 Je me horne à citer l'extrait suivant d'un récent travail de M. Wolowski, où il y a heaucoup d'optimisme, mais aussi beau- coup de vérité : « La loi des finances de 1850, — dit ce savant économiste, — a prescrit une nouvelle évaluation des ressources que présente la propriété immobilière... Un pareil travail avait été accompli en 1821, en vertu d'une loi de 1818. Les résultats obtenus à trente années d'intervalle abondent en renseignements pré- cieux ; il suffit de les mettre en regard pour faire écrouler bien des systèmes et pour répondre à bien des déclamations. » Un fait capital se présente d'abord : au dire des adversaires de notre loi civile, la France devait aller en s'appauvrissant sous l'influence fatale de la division des héritages. Or, la valeur de la propriété immobilière, estimée en 1821 à 39,514,000,000 de francs, se trouve portée en 1851 à 83,744,000,000 de francs. Une partie de cet énorme accroissement provient, il est vrai, de la base différente d'évaluation admise aux deux époques. En 1821, le revenu net avait été capitalisé sur le pied de 4 0/0, tandis qu'en 1851 cette capitalisation a eu lieu seulement sur le pied d'un peu plus de 3 0/0 ( 3 fr. 16c); mais, en mainte- m Le morcellement excessif du sol a des inconvénients qu'on a exagérés, mais qui sont réels; il amènera for- cément, non pas la reconstitution de la grande pro- priété, qui sérail un pas en arrière promplement suivi d'une décadence, mais le régime de l'association, qui sera un immense progrès, puisque, en joignant aux avantages de la petite propriété ceux de la grande cul- ture, il sauvegardera tous les intérêts et donnera satis- faction à tous les droits. Mais, jusque-là, inconvénients et avantages bien pesés, il faut se garder d'oublier une chose : c'est que le morcellement du sol est une conséquence naturelle et nécessaire de l'évolution progressive des sociétés. Pour la nôtre, en particulier, il constitue une conquête à laquelle nous devons d'autant plus tenir, que nos pères l'ont achetée au prix même de leur sang. IV. — Quant à ceux qui seraient tentés de s'appuyer sur l'opinion de M. Thiers pour déclarer l'association nant le mode suivi en 1851, on arrive encore à un total de 66 milliards pour la valeur vénale de la propriété immobilière, ce qui donne un accroissement absolu de plus de 50 0/0. — Le revenu net de la propriété s'est élevé de 1,580,597,000 fr. à 2,643,366,000 fr. , en présentant une augmentation de 67 0/0. » Il serait difficile de rien ajouter à l'éloquence décisive de ces chiffres. Que pèsent en présence de ce résultat les terreurs chimériques et les sophismes passionnés? ■> ( L. Wolowski; De la Division du sol. Revue des Deux- Mondes du 1er aou t 1857, p. 648. ) « Cet accroissement de la valeur territoriale et du revenu, — dit encore le même économiste , — s'applique surtout à la pe- tite propriété, cette cause prétendue d'appauvrissement et de misère. Tandis que la valeur de la grande propriété ne s'est guère accrue que de moitié, celle rie la propriété divisée, mor- celée, a triplé et quadruplé. » 94 impossible, il suflira de les renvoyer à lelude des faits. La communauté des Jaull, les fruitières de la Suisse, de la vallée du Pô, du Doubs et du Jura '; les associa- lions rurales de l'agro-Romano; celles des vignobles de la Bourgogne et des salines de l'ouest; les colonies al- lemandes de Crimée, leur offrent un sujet digne de leurs méditations et capable de modifier leur manière de voir. Qu'on veuille bien songer qu'il ne sagil point ici d'utopies, mais de faits contemporains et mille fois décrits par des auteurs très-connus. On abuse d'ailleurs du mot impossible; il est l'ordi- naire ressource de ceux qui:, étant décidés à repousser toute réforme, n'ont pas un seul bon argument à faire 1 M. Baude, conseiller d'État et député de la Loire sous le règne de Louis-Philippe , pensait, au sujet des associations, au- trement que son honorable collègue M. Thiers. Il disait, en effet, dans une très-intéressante Notice sur les fruitières du Jura : « C'est assurément une consolation et un encouragement bien laits pour calmer les esprits, que le spectacle d'une population nombreuse améliorant à la fois sa condition matérielle et son état moral par des moyens simples, faciles, efficaces. Ce spec- tacle est celui que donnent aujourd'hui les cultivateurs des dé- partements du Doubs et du Jura. On voit dans leurs montagnes des communes entières changer d'aspect comme par enchante- ment. L'ordre et l'aisance y succèdent à l'insouciance et à la pauvreté; les jachères disparaissent, la terre se couvre de ré- coltes nouvelles; la transformation s'opère en deux ou trois ans sous les yeux de l'observateur. Les souvenirs sont tout récents sur les lieux où elle est consommée, et les populations restées étrangères à ce mouvement, peuvent lire leur avenir dans l'é- tat présent de leurs voisins, partis du point où elles sont encore. Tous ces miracles sont dus à une application intelligente du principe de l'association, à l'organisation des fruitières, insti- tutions dont on ne donnerait qu'une idée incomplète en les appelant les Caisses d'épargne de l'agriculture. >. 95 valoir. Des savants tort recommanda blés n'ont-ils pas essayé de nous faire croire à l'impossibilité des chemins de fer et à l'absurdité de l'éclairage au gaz? Assuré- ment, la pratique de l'association offrira des difficultés; il faudra lutter longtemps contre les préjugés des uns et l'égoïsmc des autres; mais si nous repoussons obsti- nément ce remède destiné à guérir tant de maux, ce sera la force des choses qui finira par nous l'imposer. Est-il besoin de dire qu'il n'y a rien de commun en- tre l'association véritable et ces bruyantes coalitions de capitalistes actuellement à la mode? Je sais que quel- ques personnes croient voir des analogies entre ces deux choses. Mais pour tomber dans une pareille er- reur, il faut ignorer complètement les faits. Comme le paganisme, notre époque a ses saturnales : ce sont celles de l'agiotage, de la spéculation sans pudeur et sans frein. Or, ce n'est pas l'esprit d'association qui les favorise et les excite; car, s'il est favorable au travail sérieux et honnête, il réprouve sans pitié ces jeux de bourse, qui sont une des plus honteuses plaies et des plus grands scandales de notre temps. Je ne méconnais ni le bien qui a été fait , ni les ser- vices qui oni été rendus; mais la part du mal est trop grande pour qu'il soit permis de la dissimuler. Ce sont ces coalitions de capitalistes qui, avec leurs états-majors princiers, leurs palais et l'éblouissante mise en scène qui accompagne leurs moindres actes, ont surexcité partout la convoitise avec l'appétit immodéré des jouis- sances matérielles. De là tant de besoins factices, qu'on ne peut satisfaire trop souvent qu'aux dépens des besoins réels; de là cette folie qui pousse tant de cultivateurs 96 grands el petits à contracter de ruineux emprunts par- amour du luxe, ce masque irop commun du malaise el de la pauvreté. V. — En présence des disettes qui se font si cruelle- ment sentir en France depuis plusieurs années, il serait peut-être urgent de prendre des mesures capables d'en atténuer les effets; la plus efficace serait assurément d'augmenter la production de notre agriculture, résul- tat qu'on obtiendrait de deux manières, soit en agran- dissant notre domaine agricole, soit en appliquant à la portion du sol actuellement cultivée les récentes inno- vations dont l'Angleterre a pu déjà constater les bons effets. C'est dire que notre agriculture a plus que jamais besoin d'être aidée. Il lui faut de l'argent pour attaquer les huit millions d'hectares de terres incultes que nous comptons encore, pour étendre la pratique des procé- dés de culture reconnus avantageux , pour généraliser le plus possible cette situation florissante dont elle jouit dans le déparlement du Nord et dans un trop petit nombre d'autres. N'oublions pas non plus que la pro- priété foncière est sous le coup d'une dette hypothécaire évaluée à plus de douze milliards, et qu'il est temps de lui faciliter les moyens de se racheter. Il y a , en effet, beaucoup trop de propriétaires qui ne le sont que de nom, et dont les embarras, malgré l'intelligence et le bcn vouloir de plusieurs d'entre eux, deviennent de plus en plus inextricables. Ce serait à la fois faire œuvre de haute justice el de politique éclairée que de leur porter enfin secours. Un bon système de crédit foncier remédierait à bieu 97 des maux et conjurerait plus dune ruine imminente. Je désirerais à cet égard autre chose que ce que nous avons déjà sous ce nom, et aussi quelque chose de mieux; cependant, je ne demanderais rien de nouveau, puisque les institutions dont je voudrais voir jouir la France fonctionnent avec le plus grand succès dans toute l'Allemagne depuis bientôt un siècle. Ce sont de véritables associations de propriétaires, et l'on pourrait les appeler des sociétés de secours mutuels en matière de crédit agricole. Il y a près de dix ans que je les re- commandais, dans la presse quotidienne, à toute l'at- tention des esprits sérieux. Voici, en peu de mots, quels en sont le caractère et le mécanisme : l'association, composée de propriétaires fonciers, prèle et emprunte à la fois. Elle fonctionne comme intermédiaire entre le capitaliste et celui qui a besoin d'argent; elle offre au premier ses propres do- maines en garantie des secours dont il lui fait l'avance; elle procure au second, à des conditions avantageuses, les ressources qu'il réclame pour l'entretien et l'amélio- ration de sa propriété. L'association constitue donc une banque de place- ment pour le capitaliste et une banqne de prêt pour le culivaleur. Le premier reçoit en échange de son argent, pour lequel il touche un intérêt fixé au taux de 4 0/0, des lettres hypothécaires, divisées en coupures de tou- tes sommes, et trunsmissibles comme des billets ordi- naires de commerce, ce qui a l'immense avantage de mobiliser des valeurs considérables et de les féconder par une vaste circulation. Le second peut emprunter 98 ;iu taux de 5 0/0, s'il possède un bien d'une certaine étendue, assuré préalablement contre l'incendie, la grêle et l'épizootie; car l'association n'est pas moins attentive à sauvegarder les intérêts de ses clients qu'à veiller à sa propre existence. C'est ici que je rencontre une combinaison dont les avantages sont incalculables : l'association ne prêle, nous l'avons vu, qu'à 5 0/0, après avoir emprunté à 4 seulement. Or, l'excédant de 1 0/0 sert à constituer une caisse d'amortissement; en sorte qu'au bout d'une période de quarante-un ans, la dette se trouve éteinte, grâce à celle annuité de 1 0/0 jointe à la composition des intérêts. Pour me rendre plus clair par un exem- ple, je suppose un propriétaire dans l'embarras. Il em- prunte à l'association 60,000 fr., qui lui fournissent des ressources suffisantes pour la cullure bien entendue de ses terres. Chaque année, il lui paie 3,000 fr., 2,400 fr. pour l'intérêt, à raison de 4 0/0, et 600 fr. pour l'amortissement de sa dette, à raison de 1 0/0. Eli bien! au bout de quarante-un ans, el quoiqu'il n'ait remboursé en réalité que 24,600 fr. sur la somme de 60,000 fr. à lui prêtée, il se trouve entièrement libéré envers l'association. Je suis persuadé que ces institutions de crédit, si communes en Allemagne, pourraient être importées en France, et qu'elles rendraient les plus grands services à noire agriculture. Il suflirait de leur faire subir quel- ques modifications propres, à mon avis, à les amélio- rer. Il n'est peut-èire pas inutile de dire que la période d'amortissement peut varier selon les circonstances. En 99 Allemagne même, elle esl quelquefois de trente-six ans, ce qui me parait encore un trop long ternie. Une an- nuité de 6 0/0, qui , dans bien des cas, serait une charge supportable pour le cultivateur, opérerait en vingt-deux ans l'amortissement complet dune dette. Au reste, il serait rationnel de ne rien établir d'absolu à cet égard, et l'adoption de diverses périodes, entre lesquelles tout emprunteur aurait la faculté de choisir, me paraîtrait avoir moins d'inconvénienis que d'avantages réels. J'ai voulu seulement esquisser ici quelques traits pour donner une simple idée de la physionomie des associa- tions allemandes de crédit foncier. Parmi l^s importants services qu'elles rendent, le plus signalé, ce me sem- ble, est l'extinction progressive de la dette au moyen d'une assez faible annuité. La perspective d'une somme plus ou moins considérable à rembourser tôt ou tard, est pour le débiteur honnête une sorte d'idée fixe, une obsession de tous les instants. La faculté d'amortir in- sensiblement la dette qu'il a contractée, rend au culti- vateur celte sérénité d'esprit sans laquelle il ne saurait y avoir ni joie à son foyer, ni réussite pourson exploitation. VI. — L'usure et l'impôt sont les deux principales plaies de notre agriculture. L'usure, qui a plusieurs moyens d'échapper aux rigueurs de la législation, ac- complit dans l'ombre une sorte de travail de sape, dont les conséquences plus ou moins prochaines sont la mi- sère, la ruine, l'expropriation de plusieurs familles. Les contributions directes ou indirectes enlèvent au culti- vateur le plus clair de ses revenus. Si l'on en croit les partisans , souvent intéressés, des gros budgets, l'im- pôt peut être assimilé à un nuage qui rend au sol , sous 100 la forme de pluie, l'eau qu'il lui enlève à l'état de va- peur. Je ne nie pas le charme poétique d'une semblable comparaison, mais j'en conteste formellement la jus- tesse. Je vois bien de grosses el lourdes nuées se for- mer au-dessus de nos campagnes ; mais je vois aussi que le vent les pousse invariablement vers les capita- les, où elles vont épancher les trésors dont elles ont dépouillé les champs. En d'autres termes, pour descen- dre de ces hauteurs et pour parler sans métaphores, je vois que le tiers de l'impôt se dépense uniquement à Paris, en travaux d'embellissements dont l'agriculture ne profile pas. L'association et les institutions de crédit agricole, qui en sont une des formes, peuvent détruire l'usure, éteindre la dette hypothécaire, el, de plus, investir no- tre agriculture des moyens féconds qui lui manquent encore pour multiplier ses produits. Quant à l'impôt, je ne peux que faire ici des vœux pour qu'il soit moins lourd; pour que le chiffre des dépenses improductives, qui grossit tous les ans, soit enfin réduit, el pour que le luxe des villes cesse d'èlre alimenté au prix des souf- frances de nos campagnes. Ce n'est pas en marâtre qu'il faut traiter l'agriculture, puisqu'on répète tous les jours qu'elle esl la mère el la nourrice des nations. Jusqu'à présent, on a institué beaucoup de fêtes, porté bien des toasts et débité des discours plus ou moins éloquents en son honneur; mais ce qui ferait bien mieux son affaire, ce serait un peu d'allégement dans les charges auxquelles nous ne la voyons que trop succomber. 101 ETUDE SUR LE CODE DES GENTOUX PAR M. HENRY BR0GH0N. « Les lois d'une nation forment la portion la » nlus instructive de son histoire. » (Gibbon). L'Inde, cet antique berceau du monde, a élé, depuis quelques années surtoul , le sujet de curieuses recher- ches. Ses religions, son élal politique, ses incessantes révolutions, les ressources de son vieux sol et les riches produits de son commerce, les mouvements d'une po- pulation de plus de cent cinquante! millions d'habitants, l'influence de la domination anglaise et ses envahisse- ments continus, les abus du despotisme et de la con- quête, ont donné lieu à de patientes investigations, à de pittoresques relations de voyage, à de laborieuses statistiques. Quel empire que celui de la péninsule occidentale des Indes, de ces vastes contrées s étendant de llndus au Gange , de l'Océan aux inaccessibles sommets de 102 l'Himalaya, égales à la moitié de l'Europe, favorisées de tous les dons du ciel, et marquées dans l'œuvre de la création d'un incomparable sceau de magnificence et de grandeur! « Il y a quelque chose de si grand cl » de si puissant, a dit M. de Humboldt , dans l'impres- » sion que fait la nature sous le climat des Indes, qu'a- » près un séjour de quelques mois, on croit y avoir » séjourné une longue suite d'années. Tout, en effet, ici » paraît neuf ei merveilleux. Au milieu des champs, » dans l'épaisseur des forêts , presque tous les souvenirs » de l'Europe sont effacés... Le soleil n'éclaire pas seu- lement, il colore les objets, il les enveloppe d'une » vapeur légère, qui, sans altérer la transparence de » l'air, rend les teintes plus harmonieuses, adoucit les » effets de lumière, et répand dans la nature le calme » qui se reflète dans notie àme. » Aujourd'hui que les passions des hommes ont si pro- fondément troublé le calme de cette grande nature, et que des événements aussi graves qu'inattendus, en ébranlant l'établissement britannique, sont venus ab- sorber l'attention du monde entier, l'étude de l'immense empire connu sous le nom iïlndoustan, captive plus fortement que jamais les esprits sérieux : c'est un pro- blème que ce peuple qui semblait si doux, et qui s'in- surge, cruel, sanguinaire, implacable. Pour résoudre ce problème, il ne faut pas oublier que l'Inde anglaise n'est pas une nation compacte, ho- mogène, mais bien la réunion de plusieurs races, de plusieurs tribus, de populations diverses et contraires, où se rencontrent et se mêlent , sous le joug de la con- 103 quête, et les peuplades débiles el pusillanimes des Indous proprement dits, des cantons de Benarès, du Carna- tique et du Bengale, et les tribus guerrières, auda- cieuses, du Punjab, du Rajpoutana et des Maliraltes. Peut-être aussi doit-on reconnaître, dans les excès de l'insurrection indienne, la ténébreuse influence de la secte des Thugs, de cette franc- maçonnerie sauvage dont un roman célèbre a popularisé la sombre his- toire '. Il faudrait encore, pour expliquer les violences et les atrocités de la réaction de la part du peuple conquis, connaître et mesurer celles de l'oppression de la part du conquérant; et ce jugement, qui appartient à l'his- toire, n'aurait d'à- propos ni dans un travail purement juridique, ni à un moment où, quand le sang coule à flots, les victimes seules ont droit à notre pitié. Quoi qu'il en soit , nous nous bornerons à remarquer que ce n'est pas dans la législation indienne que se ré- vèlent de féroces instincts; car tout y respire, au con- traire, la débonnairelé et la mollesse des mœurs. La législation des Indous n'est pas moins intéressante à étudier que leurs croyances religieuses ou que leurs vicissitudes politiques, et celle étude est même le com- plément obligé de toule recherche historique et de toute appréeialion morale. En remontant à ces lois dont l'an- tiquité se perd dans la nuit des temps, et qui sont au moins contemporaines de celles de Moïse , on est parfois surpris d'y retrouver la pensée, l'esprit, jusqu'au texte • Le Juif Errant, d'Eugène Sue. — Voir ['Inde anglaise, de M. le comte de Varren , t. II , p. 96 et suiv. 104 même de plusieurs lois romaines, comme si les tradi- tions mythologiques se trouvaient justifiées par celle transmission d'idées el de principes entre des nations que, dans la réalité historique, le temps et l'espace pa- raissent avoir complètement séparées. C'est dans le siècle dernier qu'un document authen- tique, solennel, a révélé la législation qui va nous occuper. Voici comment une main puissante a soulevé tous les voiles du lemple de la loi : Les brahmes étaient restés seuls dépositaires des livres sacrés des Vedas; el , malgré la domination anglaise, ils en avaient conservé intacte la tradition, au milieu des persécutions el des supplices. Cependant, la Compagnie des Indes, cette Société de marchands plus puissants que des rois , se proposa d'arracher aux brahmes le secret de leur dépôt. Onze vieillards appelés Pundits (brahmes, jurisconsultes), les plus habiles el les plus vénérés de l'Indouslan, se réu- nirent à l'appel du célèbre gouverneur de l'Inde , de Waren Hastings, el consentirent, à force de sollicita- tions et surtout d'or, à rédiger un Code complet de leurs antiques lois. Commencée en mai 1773,1a rédaction de ce Code s'esl terminée en février 1775. Pour bien établir l'authenticité de celte compilation el son auto- rité, donnons ici la lettre que Waren Hastings adres- sait, le 27 mars 1775, à la Compagnie des Indes, en envoyant à ses directeurs ce Code, traduit en anglais : « Enfin, après toutes sortes de peines, j'ai la satisfaction » de vous envoyer une copie exacte et complète d'une tra- » duction du Code des Gentoux , faite avec beaucoup de 105 » fidélité et d'intelligence par M. Halhed. Pour rendre ce » Code plus digne de paraître aux yeux du public, j'aurais » désiré qu'on en retranchât quelques passages ; mais lorsque » j'ai fait sur cela des sollicitations auprès des brahmes qui » ont rédigé le Code , il n'a pas été possible de les engager » à y rien changer; ils m'ont déclaré, d'un commun accord. » que chacun de ces passages est consacré par leurs shasters » ( écriture ) , et que ce serait un crime de les altérer ou de » les supprimer. » Waren Hastings. » C'est donc un texte pur et sans mélange que celle compilation authentique '; elle est faite en langue sans- crite, et elle a pour titre : Le Code des Gentoux. Ce nom doit être considéré comme synonyme de Code des Indous, ou plutôt, dans la pensée de sectateurs de Brahma, c'est la loi de tous, c'est le Code de l'humanité tout entière. « Cent ou Genloo , dit le traducteur » français de ce curieux monument de la législation » indieune, veut dire le genre humain; dans le dia- » lecle sanscrit, ni même dans la langue moderne du » Bengale , il n'est approprié particulièrement à ceux » qui suivent la doctrine de Brahma. » 1 En écrivant cette Étude, je no connaissais pas un excellent article public, en 1855, dans la Revue historique de Droit fran- çais et étranger, par un savant magistrat , M. Boscheron Des- portes, ancien président de la Cour de Pondichéry, aujourd'hui président à la Cour impériale de Bordeaux. 11 parait que le texte anglais du Code des Gentoux n'est pas considéré comme aussi pur que le ferait supposer la lettre officielle de Waren Has- tings; on aurait reconnu que le traducteur anglais avait tra- \ aillé sur un original sanscrit incorrect et fautif. Au surplus, quelques incorrections de texte, quelques erreurs de détail, importent peu dans une étude qui est plutôt histo- rique que juridique. — Décembre 1857. 106 On serait enclin à supposer que l'examen de ce Code des Genloux ne constitue qu'une élude rétrospective, qu'un regard jeté sur un passé qui n'est plus; on le prendrait ainsi pour une de ces curiosités historiques qui intéressent seuls quelques patients chercheurs des bizarreries de l'esprit humain. Ce serait une erreur, bien excusable, du reste, tant les institutions de ces riches et vastes contrées sont, surtout au point de vue juridique, peu connues en Europe. Le Code des Gentouœ est encore en vigueur, sur- tout en matière civile, dans l'empire indo-britannique; seulement, il n'y règne pas seul , car, indépendamment du Code musulman, il a à ses côtés les lois anglaises se mêlant, s'enchevèlrant avec lui, dans une applica- tion aussi confuse que les juridictions de ce pays. On y rencontre deux espèces de tribunaux d'origine différente, fonctionnant sous des hiérarchies rivales : les unes appartenant à la couronne , les autres appar- tenant à la Compagnie. Il y a les Cours royales, qui n'ont juridiction sur les indigènes que dans une cir- conscription extrêmement limitée autour de chacune des trois présidences de Calcutta , de Bombay et de Madras; il y a les Cours civiles et criminelles, repré- sentant la législature de la Compagnie : à ces juges, le soin d'appliquer les lois indigènes puisées dans les Codes musulman et indou '. L'Angleterre a compris, surtout depuis l'administra- tion éclairée de William Bentinck, l'importance de ra- 1 La population musulmane forme à peu près le seizième de la population totale de l'Indoustan 107 mener à plus d'unité ces législations éparses, souvent contradictoires. Une Commission spéciale a été chargée de la révision des codes indigènes et de la rédaction d'un code, anglo-indien. Celte œuvre n'est pas achevée ; et la guerre, allumée aujourd'hui, est peu compatible avec le calme labeur d'une bien difficile codification. C'est donc une élude pleine d'actualité que celle du Code des Gentoux; elle montre l'Inde de nos jours, l'Inde en ce moment insurgée, dans sa législation ci- vile, dans sa procédure, dans son droit criminel pri- mitif. Il est loin de mon dessein de présenter à l'attention de l'Académie une analyse complète de la législation indienne, une longue nomenclature des dispositions légales, dont l'ensemble forme un gros volume in-4° de 321 pages. Mon ambition ne va qu'à en donner un aperçu sommaire, qu'à dresser une sorte de table des matières de ce vaste corps de lois. Dans un inventaire 1 Les lois criminelles primitives ont cependant été pour la plupart remplacées par les ordonnances (régulations) que lord Cornwallis , en 1893, réunit en code. Ce code, complété au jour le jour, forme aujourd'hui la législation criminelle en vigueur dans l'empire indo-britannique. Lord Bentinck a institué un tribunal spécial , composé d'offi- ciers choisis parmi les plus intelligents et les plus énergiques, dans le but de poursuivre sans relâche l'atroce secte des thugs . 3,266 thugs furent livrés à la justice en 1837, sur lesquels 412 furent pendus. Le thuggisme ne parait cependant pas encore détruit. Dans la présidence de Bombay, le Code Elphinstone, promul- gué en 1827, sous l'administration du fonctionnaire de ce nom, a cherché à opérer un compromis équitable entre les lois indi- gènes et la législation britannique. 108 volonlaireinenl incomplet , je m'attacherai, je dois le dire, bien plus à signaler les dispositions judicieuses, les textes intelligents et sages, qu'à dénoncer les pué- rilités, les incohérences de celte législation primitive, où la sagesse et l'absurdité semblent avoir apporté une part à peu près égale, où, à côté du texte le plus sensé, se rencontre un autre texte ridicule au point d'être boullbn ; je citerai peu de ces derniers; je préférerai les pages instructives aux pages amusantes. Ce qui domine la législation de l'Indouslau , c'est la division de la nation en quatre classes ou castes prin- cipales : on sait que, d'après la Genèse indienne, de la bouche de Brahma sortit la première caste, celle des brahmes, symbole de la sagesse; de son bras, la se- conde, symbole de la force; de son ventre, la troisième, représentant la nourriture et renfermant l'industrie et le commerce ; de son pied enfin , la quatrième caste, condamnée à la dépendance et à la soumission. Et encore, s'il n'y en avait que quatre, on pourrait s'y reconnaître! Mais, malgré les inhibitions légales prohibant le mélange des castes par l'union des sexes, ces unions ont eu lieu bien souvent, et leurs nombreux fruits ont constitué des castes nouvelles qui se sont subdivisées à leur tour. Au dire des voyageurs les plus accrédités, le nombre de ces classes intermédiaires ou mélangées fut d'abord fixé à trente-six; mais il ne s'arrêta pas là. Sans cesse on en découvre de nouvelles, à mesure qu'on pénètre plus profondément dans la connaissance de l'étal social de l'Inde. Déplorable hiérarchie! monstrueuses dislinc- 109 tionsqui échelonnent un peuple entier en d'innombra blés degrés , avec un brahme au sommet de l'échelle et au plus bas un malheureux paria ! Toutes les lois civiles et criminelles se diversifient suivant les rapports hiérarchiques des castes entre elles. La législation se trouve ainsi rivée aux préjugés religieux. Aux brahmes le privilège et le monopole! Chargés par Brahma de diriger et d'éclairer l'espèce humaine, ils se sont exclusivement réservés le sacerdoce , la mé- decine, la justice et l'instruction publique, c'est-à-dire la conscience, la santé, la fortune, la liberté, l'honneur et l'intelligence des autres hommes. Les lois sont em- preintes à chaque ligne de cette odieuse suprématie : le meurtre d'un brahme par un homme dos classes in- férieures est puni de mort; le meurtre de cet homme par un brahme n'est puni que dune simple amende; « Car, dit la loi , un brahme ne sera jamais mis à mort pour quelque cause que ce soil. » Nous en trouverons plus lard un exemple notable. Ces stupides privilèges de castes dont l'Inde est la terre classique, ont imprimé à sa législation un vice radical, constitutionnel, incu- rable. Toute réforme législative devra èlre préparée par une réforme religieuse et sociale. Et maintenant, ouvrons le livre sacré de la loi, et, d'un regard indiscret et profane, saisissons quelques- uns des traits les plus caractéristiques; découvrons le cadre dans lequel se renferme le droit civil et criminel de l'Indouslan. Les onze brahmes jurisconsultes , rédacteurs du Code 110 des Gentoux, l'ont fait précéder d'un discours préli- minaire inspiré par un remarquable esprit de tolérance philosophique. « Les hommes éclairés et raisonnables (c'est le début » du discours) qui, en recherchant la vérité, ont balayé » la poussière de malice qui remplissait leurs œuvres, » savent que la diversité des religions et des croyances, » source de haine et de jalousie pour les ignorants, est » une démonstration manifeste de la puissance de l'Être » suprême... Les différences et les variétés des choses » créées sont des rayons de l'essence glorieuse du Créa- » leur, et la contrariété des institutions est un type de » ses merveilleux attributs... Dieu a assigné à chaque » tribu sa croyance propre, et à chaque secte sa reli- » gion particulière. Comme il a introduit un grand » nombre de castes et une multitude de coutumes di- » verses, il aime dans chaque pays la forme de culte » qui y est observée; il écoute dans la mosquée les » dévols qui écoulent des prières en comptant des grains » sacrés; il est présent aux temples, à l'adoration des » idoles; il est l'intime du musulman et l'ami de l'in- » dou , le compagnon du chrétien et le confident du » juif; et les hommes d'un esprit et d'une âme élevés, » qui n'ont vu dans les contrariétés des sectes et les » différents cultes de religion que des effets de la puis- » sance du Très-Haut , ont gravé leurs noms d'une » manière immortelle sur les pages de l'histoire. » Ce sont des piètres de Brahma qui s'expriment ainsi au fond de l'Indoustan! L'esprit de tolérance du XVIII e siècle avait-il donc pénétré jusqu'à eux? Dépo- 111 sitaires des livres sacrés, héréditaires gardiens des mys- térieux Vedas, lisaient-ils donc aussi l'Encyclopédie? Ne nous étonnons pas de rencontrer cet esprit philoso- phique dans des brahmes du siècle dernier, car il a de tout temps existé dans la nation indienne; constatons- le à son honneur : son respect pour l'Etre suprême a toujours admis la diversité des cultes, la variété dans l'hommage et dans la prière. Le discours préliminaire se termine par les noms des onze Portalis indiens et par les noms des auteurs cités par eux, inscrits ainsi au frontispice du monument élevé par leurs mains en témoignage de leur véracité. Le Code comprend d'abord une sorte d'introduction, subdivisée en deux parties, l'une intitulée : Histoire de la Création; c'est là que se trouve établie l'origine di- vine des quatre principales castes. — La seconde par- lie de l'introduction traite des qualités nécessaires à un magistrat, et présente un véritable intérêt. L'expression de magistrat y est prise dans sou ac- ception la plus large : c'est celui qui est revêtu, à un titre quelconque, d'une part de l'autorité souveraine. — « La Providence, — y est-il dit, — a créé le magistrat » pour la garde du peuple Que le magistrat fasse » de bonnes œuvres; qu'il parle au peuple en termes » tendres el affectueux, afin qu'il soit heureux et recon- » naissant sous son administration; qu'il soit si formi- » dable que ses ennemis n'osent jamais paraître en sa » présence; qu'il ait de l'indulgence el de la commisé- » ration, et qu'il partage les afflictions et les maux de » son peuple! Le magistrat dominera sa concupis- 112 » cence, sa colère, son avarice, son ivrognerie et son » orgueil. Comment celui qui ne pourrait pas soumettre » ses passions, serai! -il en état de nourrir et de proté- » ger son peuple? » Le magistrat donnera des biens et de l'argent à » l'homme bon; il parlera amicalement aux enfants, » aux vieillards, aux hommes dans le besoin Tous » ceux qui chercheront un asile auprès de lui, il les » consolera, il leur accordera sa protection. » Tout à l'heure, c'était l'esprit philosophique et tolé- rant du XVIII e siècle; maintenant, ce portrait du ma- gistral ne semble-t-il pas tracé par un sage de la Grèce ou de Rome? N'est-ce pas comme une page détachée de Platon ou de Cicéron, à côté d'un fragment des bon- nes pages de d'Alembert ou de Voltaire? Le Code des Genloux se divise en vingt-un chapitres, qu'aucune classification méthodique n'a mis en ordre. — L'analyse se gardera bien de prendre ce soin : sa fidé- lité doit reproduire le désordre peu logique de l'original. Le chapitre 1 er , divisé en quatre sections, est relatif ait prêt et au paiement des dettes. Au milieu de dispositions qui attestent la simplicité des anciennes mœurs , domine un grand sentiment d'honnêteté. « Il est permis aux hommes, porte la disposition fon- » damentale, de prêter de l'argent; mais ils ne doivent » pas en prêter aux femmes, aux enfants et aux servi- » teurs; s'ils font un prêt, ce sera sur un gage, sur » une caution, sur un billet, devant des témoins et non 113 » autremeul; le gage el la caution répondent du paie- » ment de la dette; le billet el les témoins en prouvent » l'existence. » Deux principes bien souvent contestés dans les légis- lations européennes, servent de base à celle des Indous en matière de prêt d'argent : le service d'un intérêt, loyer du capital emprunté; la fixation du maximum de cet intérêt, sauvegarde de l'emprunteur contre la tyran- nie de ses besoius et celle du prêteur. Au delà du taux légal, la convention d'nn intérêt exorbitant est nulle. Seulement , le taux légal est variable suivant la classe du prêteur el de l'emprunteur : déplorable inégalité devant la loi, que nous retrouvons parlout , car elle émane des superstitions, des mœurs el des institutions politiques de ce peuple. L'intérêt varie aussi, suivant que le capital a été prèle sur ou sans gage, avec ou sans caution. Une telle loi n'est pas dépourvue de sagesse ; elle considère, dans le prêt ordinaire, que ne garantissent ni gages ni cautionnement, l'intérêt servi au propriétaire de la somme prêtée comme renfermant , avec le loyer de celte somme, une sorte de prime pour l'assurance de son remboursement. Dans notre jurisprudence, les commissions accordées aux banquiers, en sus du taux légal, n'ont pas d'autre raison d'être. Au surplus, le Code Gentoux se montre entière- ment favorable aux prêts sur gages ou moyennant cau- tion : de nombreuses dispositions, qui se retrouvent en grande parlie dans le Code Napoléon, réglementent avec un soin judicieux les emprunts de cette nature. 8 m La fraude, la mauvaise foi, sont sévèrement punies. Voici l'une de ces lois : « Si un homme ayant engagé une chose auprès d'un » autre, vient à bout par fraude de la mettre en gage » chez un second , le premier engagement sera réputé » valide et non pas le second. Cependant, le second » créancier recevra le principal et l'intérêt de son ar- » gent, et le coupable sera puni comme un voleur. » Le slellionat est également l'objet d'une pénalité ri- goureuse. Je disais qu'un grand sentiment d'honnêteté avait inspiré celte législation. Nous trouvons dans la section intitulée : Des Cautions, un texte remarquable à ce point de vue : « Quand un homme à qui on demande de l'argent à » emprunter doute du caractère de l'emprunteur, et » qu'il s'en informe auprès d'un tiers; si ce tiers répond » du caractère de celui qui demande de l'argent, et » qu'affirmant qu'à sa connaissance on peut se fier à » lui, il excite ainsi à prêter de l'argent, il faut le re- » garder comme une caution. Quiconque, en attribuant » un caractère d'honnêteté à un homme méchant , le » met en état d'emprunter de l'argent et certifie sa » probité, répond du principal et de l'intérêt de la » dette.... » Les deux sections relatives au paiement et au recou- vrement des dettes présentent des singularités qui mé- ritent d'être signalées : «Si un homme meurt endetté, ses fils fourniront » chacun leur part pour acquitter ses dettes. — Si un 115 » homme meurt endetté, ses petits-fils contribueront » respectivement à payer. — Si un homme meurt en- » délié, ses arrière-petits-fils ne paieront pas ses » dettes. » « Les délies d'un bisaïeul, porte une autre loi, n'o- » bligent pas un arrière-petit-fils, à moins qu'il n'y ait » gage. » L'hérilier, tenu des dettes, esl affranchi des intérêts. A la morl du père, si le fils ou le petit-fils sont très- jeunes ei incapables d'administrer leurs propres affai- res, ils ne paieront les dettes paternelles qu'à l'âge de raison. Le fisc esl moins favorisé que parmi nous. « Si un homme qui doit une amende à une Cour de » justice meurt sans l'avoir payée en entier, son fils » ne paiera pas ce reste. Si aucune partie de l'amende » n'a élé payée pendant la vie du père, le fils n'en est » point du loul responsable. » Un autre texte sacrifie étrangement les droits du trésor public : « Si un homme meurt sans enfants, celui de ses pa- rt renls qui deviendra son héritier paiera ses dettes; » s'il n'a point de parents, les brahmes du village où >. il résidait administreront ses biens et paieront ses » dettes; si aucun brahme n'habite ce canlon, le ma- » gislral paiera les délies du montant des effets du » défunt, et il jettera le surplus dans la rivière ou dans » la mer. » C'était un moyen de se passer de curateurs aux successions vacantes. Les dispositions qui ont trait aux modes de recouvre- 416 menls des dettes sont intéressantes comme étude de mœurs. Rien n'en caractérise mieux l'àpreté ou la dou- ceur, que celle partie de la législation. Je citerai, mal- gré sa longueur, un texte vraiment curieux : « Si un créancier, au jour nommé pour le paiement, » demande de l'argent au débiteur, qui refuse d'acquitter » la dette, il parlera d'abord aux parents et aux alliés » du débiteur, et il les engagera à solliciter son paie- » ment; ensuite, il ira en personne demander son ar- » gent avec imporlunité, et il restera quelque temps » dans la maison de son débiteur, mais sans manger ni » boire; si ces expédients ne réussissent pas, il emmè- » nera le débiteur dans sa propre maison, et après l'avoir » fait asseoir devant des hommes d'une probité et d'une » réputation reconnues, il l'y renfermera; si ce moyen » n'a pas de succès, il lâchera, par des prétextes feints, » de recouvrer quelques-uns de ses effets... S'il ne peut » pas venir à bout par adresse de prendre les effets du » débiteur, et s'il n'a point de gage en sa possession, il » saisira et tiendra en séquestre la femme de son débi~ » teur, ses enfants, son bétail, ses buffles, ses chevaux » et autres animaux utiles, ainsi que ses vases, vêle- » ments, nattes et meubles; et s'asseyanl ensuite à la » porte de son débiteur, il y recevra son argent quand » on le lui offrira ; si ces expédients ne réussissent pas » non plus, il saisira et liera la personne du débiteur, » et il se procurera de force le paiement de ce qui lui » est dû. » Ainsi, intervention de la famille du débiteur, sollici- tations du créancier poussées jusqu'à l'importunité, 117 emploi de tous les moyens de persuasioon et d'in- fluence, hospitalité offerte au débiteur, médiation d'hom- mes considérés et graves; tous ces expédients précéde- ront, préviendront, s'il est possible, les mesures coër- citives dont la dernière est la contrainte par corps. Ne nous étonnons pas du séquestre autorisé sur la femme et les bestiaux du débiteur récalcitrant. Nous revien- drons bientôt à la partie de la législation indienne re- lative aux femmes, et nous verrons qu'elles n'ont pas toujours l'honneur d'être placées dans l'estime de la loi aussi haut que les animaux. Deux dispositions qui terminent ce chapitre sont d'une incontestable moralité. Si le débiteur vit dans l'oisiveté, le créancier peut le contraindre à travailler jusqu'à libération. Si un homme riche, fût il même d'une caste supé- rieure à celle du créancier, s'obstine à ne pas acquitter sa dette, le magistral lui fera payer la somme due, et le condamnera à payer, en outre, un tiers du princi- pal, comme punition de sa mauvaise foi et indemnité du retard. Le second chapitre, intitulé : De la division des propriétés dont on peut hériter, se subdivise en seize sections comprenant dans leur ensemble 286 disposi- tions, que nous appellerions des articles si elles étaient numérotées. Tout ce qui concerne l'ordre des successions et la division des biens héréditaires s'y trouve réglementé avec un soin extrême, et le plus souvent avec sagesse. 118 Notre analyse ne fera qu'effleurer ces 28G textes, en ne s'arrètanl qu'à quelques-uns d'entre eux. Le père doit transmettre à ses enfants ses biens par portions égales, s'il les lient lui-même de l'aïeul. La faculté d'avantager n'a lieu que pour les biens advenus au père par un gain personnel. Bien que celle distinc- tion soit formellement proscrite dans notre législation, elle a sa raison d'être, car elle repose sur ce principe, que les biens transmis par l'aïeul ne sont qu'un dépôt entre les mains du père. Comme dans nos lois, la représentation est admise en ligne directe. Mais un trait distinclif de cette législa- tion en matière de transmission héréditaire, c'est que les biens des hommes passent aux hommes, et les biens des femmes aux femmes. Ainsi, le fils hérite du père et non la fille; la fille hérite de la mère et non le fils. Les biens propres des femmes comprennent tout ce qu'elles ont apporté en se mariant; tout ce qu'elles ont reçu pendant le mariage, de leur famille ou de leur mari, leurs vêlements, leurs joyaux; tout ce qu'elles peuvent gagner par leur travail personnel. Plusieurs restrictions viennent singulièrement amoin- drir ces avantages de la femme. D'abord, pendant une famine, pour une bonne œu- vre religieuse, à raison de maladie, ou pour satisfaire ses créanciers en cas de saisie, le mari est autorisé à disposer des biens de sa femme sans être tenu à ré- compense. Un autre texte porte : — « Toute femme qui est d'un » mauvais caractère, qui a manqué à la modestie que 449 » doit avoir son sexe, qui n'a pas soin de ce quelle a, » ou qui n'esl pas chaslc, esl incapable de posséder la » propriété dont on a parlé dans cette section. » One loi plus digne d'approbation, c'est celle qui flé- trit la donation faite par une femme à un brahme; ce qui justifie du moins les brahmes du reproche d'avoir voulu profiter de leur influence en vue de profits per- sonnels. Seulement, ils héritent de ceux qui ne laissent pas d'héritiers au degré successiblc. 11 est, dans ce chapitre, un sujet sur lequel je m'ar- rêterai quelques instants, car il intéresse au plus haut degré le repos des familles : je veux parler des partages d'ascendants. De nos jours et parmi nous, il n'est pas de matière qui donne lieu à de plus nombreuses et à de plus re- grettables contestations. L'incertitude de la jurispru- dence augmente avec le nombre des arrêts, et leurs contradictions fournissent des armes à toutes les tenta- tives judiciaires : la mort d'un père qui, par amour pour ses enfants, s'est dépouillé de son vivant, en leur faveur, donne le signal d'un combat dans lequel l'inté- rêt personnel est toujours vainqueur" de la piété filiale. Trop souvent , une lutte impie s'engage sur la tombe paternelle, mal scellée encore; et il n'esl pas un fils ingrat dont l'audace ne puisse invoquer l'autorité des arrêts et les rigueurs de la loi. Vainement ont-ils, ma- jeurs et maîtres de leurs droits, accepté , sollicité même de l'abnégation de leur père, le pacte de famille qu'ils attaquent, lui mort; ces fils ont la jurisprudence pour 120 eux, sinon la loi! Rien, dans l'état actuel delà juris- prudence française, ne réclame plus vivement la révi- sion du législateur. Il est intéressant de voir comment une législation primitive a traité celte matière importante. Elle dislingue entre les biens venus de l'aïeul et dont le père donateur n'était que le dépositaire, et les biens acquis par le père lui-même. Quant aux premiers, c'est le patrimoine de la fa- mille; les enfants ont droit à des parts égales. Mais le père a une sorte d'usufruit légal, et rien ne l'oblige à un partage de présuccession. « Si le père ne veut pas, dit la loi, faire le partage » de sa propriété, les fils n'ont aucun droit de lui en- » lever par force la part qu'ils peuvent prétendre à la » propriété de leurs ancêtres, lors même qu'il n'y a » point d'espérance que le père ait un nouveau fils. » Si, de son propre et libre mouvement, le père veut le partage, le Code des Gentoux, dans sa sage pré- voyance, dispose que le père prendra pour lui une part double, et donnera une part simple à chacun de ses fils; disposition légale qui prévient ainsi tous les dangers, pour la vieillesse du père, d'un dépouillement trop absolu. Malgré le principe d'égalité qui domine cette nature de partages, la loi autorise néanmoins quelque avan- tage en faveur du fils qui a une très-grande famille, ou qui est incapable de gagner sa vie, à moins que les autres fils, en corps, ne réclament la stricte égalité. Quant aux biens gagnés par le père, il est maître 121 de les distribuer quand il veut et comme il veut; sa liberté n'est restreinte que dans le cas indiqué par le texte suivant : « Si tous les fils se rendent en corps auprès du père, » et qu'ils lui demandent conjointement le partage de » sa fortune, le père donnera des parts égales de la » propriété qu'il a acquise au fils incapable de gagner » sa vie, au fils qui lui a montré un attachement parli- » culier, et au fils qui a une très-grande famille. Quant » aux autres fils qui ne se trouvent dans aucune de » ces trois circonstances, il pourra régler le partage » comme il le jugera convenable. » On aime à trouver, dans une législation et chez un peuple où les femmes sont dans un état d'infériorité si regrettable, des lois qui maintiennent le respect du par les enfants à la mère de famille. « Si un homme, ayant un femme et des fils nés de » cette femme, abandonne tous ses biens tant que la » mère vivra , il n'est ni juste ni convenable que les » fils partagent la propriété laissée par le père; mais si » la mère le leur permet, les fils ont droit de faire ce » partage. Au temps du partage, si la mère vient à » recevoir une part, elle lui sera donnée égale à celle » d'un fils; si elle ne veut point avoir de part, elle sera » nourrie et vêtue. » La dernière section de ce chapitre devrait, dans une codification plus méthodique, constituer un chapitre à part; elle a pour titre : De la manière d'acquérir par usufruit un droit de possession sur la propriété d'un autre. En termes plus brefs et plus exacts , c'est le ti- tre de la prescription. m La prescription acquisitive de la propriété s'accom- plit par dix années de possession pour les valeurs mo- bilières, par vingt ans pour les immeubles; elle ne court, pas contre les mineurs; elle n'a pas lieu si la possession est, à litre précaire comme celle du créan- cier gagiste ou du dépositaire; elle est interrompue s'il y a eu empêchement ou réclamation du propriétaire dépossédé. On dirait une page détachée du Digeste ou du Code Napoléon. En présence de celte conformité de dispositions, on est plus que jamais porté à donner à la prescription l'honorable qualification de Patronne du genre humain; car on la retrouve ainsi gardienne de ses intérêts et de son repos dans tous les temps et chez toutes les nations. Nous arrivons au Chapitre 111, ayant pour litre : De la Justice, et renfermant onze sections dont voici les intitulés : Section 1 . — Des formes administratives de la justice. Section 2. — De la nomination d'un vakeel (pro- cureur. ) Section 3. — Des circonstances où l'on ne doit pas saisir la partie accusée. Section 4. — De l'obligation de répondre sur-le- champ à une plainte. Section 5. — Des raisons alléguées en preuve et de la réponse. Section 6. — Des deux sortes de réponses. Section 7. — De l'évidence. Section 8. — De l'évidence propre et impropre. 123 Section 9. — De la manière d'examiner les té- moins. Section 10. — De la nomination des arbitres et de la manière d'exposer une affaire. Section 11. — Du jugement ou de la préférence qu'on donne à l'une des parties. C'est, comme on le voit, le Code de Procédure ci- vile; et il est jusle d'ajouter que, sauf quelques singu- larités de détail , on doit admirer la sagesse de la plu- part des dispositions, et le respect constamment ac- cordé au droit sacré de la défense. Le Code des Gentoux prévoit la faillibilité du magis- trat, et comprend la nécessité de donner des auxiliai- res à sa justice. « Un magistrat, porte la loi, au temps de l'examen, » aura près de lui un homme judicieux et éclairé, des » ofliciers d'une expérience consommée, et un savant » brahme, et il examinera ensuite la cause du deman- » deur et du défendeur. » En un autre texte , elle ajoute : « Si un homme savant se Irouve présent quand on exa- » mine une afl'aire devant un magistrat, quoiqu'il ne » soit pas chargé de l'examen par le magistrat, cepen- » dant il pourra en dire son sentiment. » Toutes les garanties d'une défense complète sont don- nées aux plaideurs. Sous le nom de vakeel sont insti- tués des procureurs pour l'instruction des affaires ci- viles. La caution judicatum soloi, que notre législation française n'impose qu'à l'étranger demandeur, la loi 124 indienne l'exige de toute partie. A défaut de caution, chaque plaideur est placé sous la surveillance d'un gardien nourri à ses frais. Les débats de l'audience sont réglementés fort sage- ment. « Le demandeur, esl-il dit , exposera les circonstan- » ces de sa demande, de manière qu'il emploie peu de » paroles qui signifient beaucoup, qu'il ne puisse pas » s'élever de doute sur le sens de son discours dans l'es- » prit d'un seul des auditeurs, et que la première et la » dernière partie de cet exposé soient liées et cohéren- » les; que l'objet en litige soit expliqué, ainsi que la » raison pour laquelle on prétend que le défendeur doit » être condamné. Dès que le demandeur aura fini, le » défendeur donnera sa réponse de la même manière.» Ce n'est pas seulement devant les Tribunaux de l'Inde qu'une telle loi trouverait d'utiles applications '. La maxime : Adore non probante ; reus absolvilur, se retrouve eomme traduite dans le texte suivant : « Si » un homme intente une action contre un autre, sans » pouvoir prouver ce qu'il avance , la cause sera jugée » en faveur du défendeur. » La juridiction arbitrale est reconnue et organisée. « Quand deux personnes en litige s'en rapportent à » des arbitres, ces arbitres, lors de l'instruction, exa- » mineront soigneusement le demandeur et le défen- » deur. Si l'un des deux, en parlant, perd la voix, s'il » change de couleur, si son front sue, si les poils de 1 Avocat, soyez bref! — Je ne réponds de rien. ( Racine; Les Plaideurs. ) 1-25 » son corps se dressent, si les muscles tremblent ou » frissonnent, si ses yeux se mouillent, ou si, durant «l'instruction, il ne peut pas toujours se tenir à la » même place; s'il remue et humecte souvent sa lan- » gue, si son visage se dessèche, ou si, en parlant » d'un objet, il s'écarte ou passe à un autre, ou si, » quand on lui adresse une question, il est incapable » de répondre, ces circonstances serviront à leur faire » distinguer le coupable. » Seulement, les arbitres sont soumis à une responsa- bilité personnelle qui n'atteint pas le magistrat; ils ré- pondent de la sagesse de leurs décisions. « Quand les arbitres ont fort approfondi l'inslruc- » tion, si celui qui est reconnu coupable va ensuite se » plaindre au magistral, le magistral ne lui accordera » pas un nouvel arbitre; mais s'il dit : Les arbitres ont » commis une injustice, je consens à payer une somme » double de celle qui fait la matière de notre conlesla- » tion ; après une pareille proposition, le magistrat » pourra nommer d'autres arbitres. » Si les arbitres ont commis une injustice que le de- » mandeur puisse prouver, le magistrat nommera de » nouveaux arbitres, et il rendra les premiers respon- » sables de leur conduite. » Est-il, dans ces conditions de responsabilité, facile de trouver des arbitres? Après avoir ainsi institué les juges et réglé le dé- bal, le Code des Genloux s'occupe de différents modes de preuve : il donne des règles judicieuses pour la preuve écrite, qu'il proclame la plus sûre, puis il traite de la preuve testimoniale, 126 Certes, l'une des plus faillibles garanties de la justice humaine, une cause incessante de ses erreurs, c'est la preuve par témoins. On s'étonne de la confiance qu'elle inspirait aux législateurs anciens. Témoins passent lettres, disait un vieux brocard. De nos jours, qui ne frémirait à la pensée de voir sa fortune, sa vie, son honneur, dépendre de la véracité d'un témoignage? Je ne sais pas de spectacle plus triste qu'une enquête. Nulle part l'humanité ne se montre sous un jour plus défavorable; et le jurisconsulte, le moraliste, le magis- trat, s'affligent chaque jour de tout ce que ce mode de preuve renferme de hasards, d'incertitudes, de corrup- tion. Au milieu de ces témoignages contradictoires, de ces affirmations en sens contraire, dont souvent au- cune n'est sincère, le juge, hélas! est condamne à une trompeuse option : Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses! Aussi , un éminent jurisconsulte, M. Toullier, s'écrie- l-il du fond de sa conscience alarmée : « Quelle habi- » lelé, quelle profonde connaissance du cœur humain, » quelle habitude des affaires, quelle attention ne faut- » il pas pour juger avec certitude quand un témoin est » sincère ou qu'il trahit la vérité! On n'a pas moins à » redouter, en celle matière, le défaut de sagacité ou » l'inexpérience des juges, que la fragilité ou la mau- » vaise foi des témoins '. » Nulle part plus que dans l'Inde le législateur n'a dû * Toullier, t. IX, p. 12. 427 se préoccuper des dangers de la preuve testimoniale; car le faux témoignage pullule chez les Indous : il est dans les mœurs et dans le caractère de ce peuple fai- ble et dissimulé. Aussi, la loi s'est-elle attachée à ré- glementer avec un soin extrême et une rare prudence tout ce qui concerne l'audition des témoins, et elle pro- nonce des peines justement sévères contre le faux té- moignage. Je citerai quelques textes aussi précis que judicieux : « Quand un demandeur et un défendeur désirent » qu'on fasse comparaître un témoin dans leur cause, » si le magistral ou l'arbitre mandent ce témoin et l'in- » terrogent, la partie de sa déposition relative à ce qu'il » a vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles est ap- » prouvée. » Quand un homme qui a été témoin d'une chose en » a expliqué les circonstances à un autre, le deman- » deur et le défendeur peuvent interpeller ce tiers com- » me témoin, et le sommer d'attester tout ce qui lui a » été expliqué par le témoin oculaire ou auriculaire; » il est alors appelé témoin secondaire, et la déposition » de ce témoin secondaire est approuvée. » Quand un demandeur ou un défendeur cache se- » crètement une personne dans un endroit où elle puisse » entendre des discours, et qu'ensuite il demande à un » témoin les détails exacts de la cause, si la personne » cachée entend de ses propres oreilles le récit du té- » moin, cette personne est appelée témoin caché, et la » déposition d'un témoin caché est bonne. » Celui qui est témoin gardera un état par écrit de 128 » chaque événement dont il est témoin, afin qu'après » un espace de temps considérable il puisse encore s'en » souvenir. » Un mineur avant l'âge de quinze ans, une personne » seule, une femme, un homme de mauvais principes, » un père ou un ennemi, ne peuvent pas être témoins; » mais quand le père et l'ennemi sont d'un caractère » reconnu, s'ils disent la vérité et si on connaît qu'ils » sont véridiques et qu'ils ont de la probité, ils pour- » ront être témoins. » Bien que, dans celte dernière loi, une personne seule soit exclue d'une enquête, et qu'en principe, sui- vant d'autres textes, il faille au moins trois témoins pour constater un fait avec certitude, néanmoins, par une sage exception, il est déclaré par une autre loi appartenant à la même section , que « si le demandeur » ou le défendeur fait entendre un homme seul , connu » pour être véridique et d'une bonne conduite, cet » homme seul pourra être témoin. » Cette exception ne s'applique pas à un brahme. Un seul brahme ne peut pas être témoin; la disposition qui le défend mérite d'être rapportée : « Quand les brahmes savants dans les Védas donnent » leur déposition , il faut qu'ils soient neuf. S'il n'y en » a pas neuf, on tachera d'en trouver sept; s'il n'y en » a pas sept, on tâchera d'en trouver cinq; s'il n'y en » a pas cinq, on tâchera d'en trouver quatre; s'il n'y » en a pas quatre, on lâchera d'en trouver trois; deux » donneront leur déposition. Un seul brahme savant » dans les Védas ne peut être témoin. » 129 Pourquoi cette exigence de la loi? procéderait-elle d'un sentiment de défiance ? Il est impossible de l'ad- mettre. Ne faut-il pas supposer plutôt que le législateur n'a pas voulu que le témoignage d'un bralime, étant isolé, fût suspecté? Le serment religieux a tté supprimé depuis 1838. Le mahométan et l'Indou ne jurent plus, sur le Coran ou les idoles, de dire la vérité. Celle réforme a détruit la dernière barrière que les superstitions religieuses opposaient au parjure, et a provoqué la réclamation de tous les hommes éclairés de la magistrature '. L'analhème prononcé par la loi contre le faux té- moignage, prouve, par son exagération même, com- bien elle le sait fréquent et redoutable. « Dans une affaire concernant des vaches, si quel- » qu'un rend un faux témoignage, il est sujet au chà » liment qu'on inflige à celui qui a assassiné dix per- » sonnes. «Dans une cause concernant un homme, si quel- » qu'un rend un faux témoignage, son crime est aussi » grand que s'il assassinait mille personnes. «Dans une affaire où il est question de terre, si » quelqu'un rend un faux témoignage, il sera sujet au » châtiment qu'on infligerait à celui qui aurait assas- » sine toutes les créatures vivantes dans le monde. » Dans une affaire où il est question d'or, si quel- » qu'un rend un faux témoignage, on le traitera com- » me un coupable qui aurait assassiné tous les hommes » nés et à naître dans le monde. » ' M. de Valbezen, p. 319. y 130 A côté de ce foudroyant analhème, le faux témoi- gnage trouve cependant une tolérance non moins exa- gérée. La modération n'est donnée qu'à la force; un homme ou un peuple faible va toujours aux extrêmes. On lit dans d'autres textes : « Dans le cas où une déposition vraie priverait un » homme de la vie, il est permis de faire un faux lé- » moignage; il n'est pas permis cependant de faire un » faux témoignage pour conserver la vie de celui qui a » assassiné un hrahme ou tué une vache. » « On peut dire une fausseté, si le faux témoin pro- » cure un mariage à quelqu'un. » « Si un homme dit des mensonges pour l'utilité d'un » brahme, cela est permis. » L'immoralité de la loi est la pire des immoralités. Quelle nation que celle où le législateur autorise le faux témoignage '! Je franchirai sans m'y arrêter le Chapitre IV e sur le Dépôl } et le Chapitre V e sur la Vente des biens d'étrangers; ils ne présentent rien d'intéressant. Dans le Chapitre VI e sur les Partages, il y a une 1 « Les dimensions que le faux et le parjure atteignent dans • l'Inde, dit M. de Valbezen (Les Anglais et l'Inde, p. 38 ), dé- o passent toute conception, et jusqu'ici, malheureusement, il » faut reconnaître que les mesures prises par le Gouvernement, » pour porter remède à ce déplorable état de choses, n'ont pas » produit grand résultat. Les formes ambiguës et métaphoriques » des idiomes natifs, les relations de parent à parent, de maî- • tre à domestique, tout semble conspirer à faire du mensonge » la loi commune de l'Inde. Une fausse déposition n'entraîne • aucun déshonneur pour le parjure dans cette société cor- » rompue. » 131 section qui je compose de dispositions bien singulières; elle traite des partages entre les peintres, les chan- teurs, les voleurs, etc. : «Parmi les chanteurs, les musiciens et les autres » qui exercent de semblables professions, celui qui rè- » gle la mesure recevra une pari et demie; les autres » en recevront chacun une simple, et le chef en aura » deux. » « Voilà le partage qu'observeront les voleurs, conli- » nue la loi : Si quelques voleurs, par l'ordre ou avec » l'aide du magistrat, ont commis des déprédations dans » une autre province, el en ont rapporté du butin, le » magistrat recevra un sixième du tout; s'ils ont agi » sans l'ordre ou sans l'aide du magistrat, ils donneront » au magistrat un dixième pour sa part, et leur chef » aura quatre parts du reste; celui d'entre eux qui est » habile au pillage en aura trois; celui qui est très-fort » et très-robuste en aura deux, el les autres en recevront » chacun une. Quand quelqu'un de la troupe des vo- » leurs est pris, s'il esl relâché de la Cour de justice » en payant une certaine somme d'argent, tous les » autres voleurs contribueront à celte somme par égales » paris, w Lorsque j'ai dit, en commençant cette Étude, que généralement un sentiment d'honnêteté dominait dans la législation de l'Indoustan, mon éloge ne pouvait évi- demment s'appliquer à ce petit code à l'usage des voleurs, qui adjuge trois parts au plus habile cl deux au plus fort. Il convient néanmoins de remarquer qu ; il ne s'agit pas ici du vol contre les particuliers, que nous trouve- 132 rous plus loin sévèrement réprimé; il est question en ce moment des prises faites à main armée, du pillage. Les voleurs dont s'occupe cette loi sont les flibustiers, les bandits, les boucaniers, qui s'attaquent à une pro- vince. Puisqu'en ce moment je signale les parties de celle législation incohérente qui méritent le plus de répro- bation et qui attestent le plus de dérèglement dans les mœurs des Indous, j'indiquerai la section 2 e du cha- pitre IX , ayant pour titre : Des Gages ou Salaires. Cette section est relative au salaire des danseuses et prostituées. C'est ainsi que, dans ce livre étrange, l'absurde est toujours à côté de la sagesse, l'inconvenance à côté de la plus pure morale; les choses les plus extravagantes se heurtent aux choses les plus sensées et les plus déli- cates, et l'on voit avec surprise, après tant de sages dispositions, la loi tomber et s'avilir jusqu'à réglementer le pillage, jusqu'à prêter sa :>anclion et sa force à l'im- moralité des plus honteuses conventions. Au surplus, ces incohérences ont leur explication dans l'étal social de l'Indouslan : les lois d'un peuple sont toujours l'expression de ses mœurs; la législation des Indous, généralement pure quand il s'agit des cho- ses, devient faible et corrompue quand il s'agit des personnes; car elle a pour but de favoriser leurs folies el leur corruption en les consacranlde l'autorité de la loi. Pour en finir avec ce qui touche aux lois civiles, je ne parlerai que du chapitre XII sur les bornes et limi- 133 tes, dans lequel la sagesse de la législation indienne, dans la réglementation des intérêts purement matériels, se retrouve tout entière. La loi romaine et le Droit français ancien et moderne n'ont pas, dans celte diffi- cile matière des servitudes que comprend ce chapitre, plus de prévoyance et plus d'équité. Ici se termine l'analyse de la partie du Code des Genloux qui constitue leur Droit civil. Il aura suffi de cet examen sommaire, de ce regard rapide jeté sur ces vieilles lois, pour donner la mesure de leur discerne- ment, trop souvent démenti par d'étranges contradic- tions, par de monstrueuses incohérences. Une telle législation ne peut se comparer qu'aux idoles de leurs temples, qu'à ces divinités charmantes et hideuses dont la tète révèle l'élévation de la pensée, et qui se termi- nent en un corps informe et bestial. Il me reste à parcourir, — et je me propose de le faire rapidement, — la seconde partie de celte légis- lation , dans laquelle se trouve renfermé le Droit cri- minel primitif de l'Indoustan. Elle se compose de six chapitres. C'est surtout dans ce Code pénal indigène que se manifeste l'abus des castes. Un acte punissable n'est pas classé comme crime ou comme délit et puni plus ou moins sévèrement suivant sa gravité, mais bien sui- vant la classe du coupable et de la victime. Voici la loi à laquelle j'ai fait allusion au commen- cement de cette Étude : 134 « Si un homme prive un aulre de la vie, le magis- » tral privera aussi le coupable de la vie; si un brahme » prive quelqu'un de la vie, on noiera pas la vie au » brahme, mais il sera condamné à l'amende : Un » brahme ne sera jamais mîs à mort pour quelque » cause que ce soit. » (Chap. XVI, secl. 1 re .) On lit encore dans d'autres textes : « Il n'y a pas dans le monde de crime aussi grand » que de tuer un brahme. » « Le magistrat ne demandera jamais la mort d'un •» brahme. » En présence de ces dispositions, le législateur a eu à prévoir un cas fort embarrassant : Qu'arrivera-l-il si un brahme assassine un autre brahme? il aura com- mis le plus grand crime qu'il y ail au monde, el cependant il ne peut être mis à mort pour quelque cause que ce soit. Pour se tirer d'embarras , le Code des Genloux a créé une pénalité spéciale, exceptionnelle : « Si un brahme assassine un autre brahme, le ma- » gistrat lui fera imprimer sur le fronl l'image d'un » homme sans tête. » L'homicide pour cause de légitime défense est excusé. Mais, ajoute une loi bizarre : « Même pour se défen- » dre, on ne pourra tuer ni une vache ni un brahme. » Une autre loi plus rationnelle, et qui constitue, en regard de celle que je viens de rapporter, une véritable antinomie, s'exprime ainsi : « Quand une vache entreprend de tuer quelqu'un, » si la personne attaquée n'a pas moyen de s'échapper, 135 w elle pourra Hier la vache pour la conservation de sa » vie, sans être iraduisible en justice. » La vache, cet animal si respecté des Indous, n'est pas le seul à la conservation duquel veille la loi ' : le meurtre des animaux donne lieu aux dispositions les plus singulières : « Si un homme, lisons-nous au chapitre XVI, sec- » lion 3, prive de la vie une chèvre, ou un cheval, ou » un chameau, le magistrat lui coupera une main et » un pied. C'est un cas d'amende que de tuer un oiseau, » un poisson, un insecte, même un tigre, un ours ou » un serpent. » Ces prohibitions doivent prendre leur source dans les superstitions de la Métempsycose. Le chapitre XVII définit très-bien le vol et le réprime par des pénalités rigoureuses : 1 Le bœuf et la vache sont des animaux sacrés. — « A chaque » pas, dans Bénares, dit M. de Valbezen, page 360, vous vous » trouvez en présence d'un bœuf sacré, aussi fier que pouvait » l'être Apis aux plus beaux jours de sa puissance, et tout prêt » à défendre à la pointe de ses cornes le privilège du haut du « pavé. La présence de ces animaux, qui pullulent presque au- » tant dans la ville indienne que les chiens dans les bazars de » Constantinople , est une véritable calamité contre laquelle « l'autorité anglaise ne peut prendre que des mesures secrètes; » car les habitants regardent avec une vénération tout égyp- » tienne ces quadrupèdes qu'ils nourrissent pieusement. Il est, » en effet, de croyance avérée parmi les Indous, que si on lâche » un taureau sacré à la mort d'un parent ou d'un ami, l'ani- » mal emporte à la pointe de ses cornes tous les péchés du « défunt, auquel cette manière d'expiation évite de revenir à » la vie , pour des milliers d'années , sous les espèces désagréa- » blés d'un ver de terre ou d'un crapaud. » 136 « C'est un vol lorsqu'un homme prend quelque chose » sans la connaissance de celui à qui elle appartient, » et qu'il dit ensuite : Je n'ai pas pris celte chose. » « Le magistrat qui poursuit avec soin les voleurs, » étend sa réputation et assure la tranquillité du » royaume. » Toute fraude, même légère, est sévèrement punie; de forles amendes sont prononcées contre le marchand qui pèse infidèlement les denrées qu'il vend ou qui trompe l'acheteur sur leur qualité; contre ceux qui ré- pandent de fausses nouvelles; contre le blanchisseur qui porte les habits ou le linge à lui confiés; contre ceux qui exercent illégalement la médecine. Et toujours le texte déraisonnable à côté des textes les plus sensés! De même que nous avons vu l'arbitre responsable de la sagesse de sa décision, nous trou- vons ici le médecin responsable du remède qu'il or- donne : « Il y a vol, lorsqu'un médecin, ne donnant pas à » la personne malade la médecine convenable à sa ma- » ladie, lui administre des remèdes hors de saison, de » manière que la maladie devient plus grave; qu'il dit » ensuite : Cet homme est attaqué d'une maladie très- » difficile à guérir; et que, malgré cela, il se fait payer » de sa médecine. » El plus loin : « Quand un homme qui n'est pas versé » dans la médecine, ou si, versé dans sa profession, il » ne donne pas à un malade le remède convenable à sa » maladie, il sera condamné à l'amende. » Et cette amende s'augmente suivant la caste du malade. Dans 137 ces conditions, comment les brahmes peuvent-ils trou- ver des médecins? • D'autres dispositions, dans ce chapitre sur le vol, ont plus de sagesse. Cette loi, par exemple : — « Un homme » qui n'a point de revenus et qui fait beaucoup de dé- » pense, sera soupçonné de vol. » — Et cette autre loi encore qui manque à notre législalion : — « Si un » homme qui a trouvé une chose perdue néglige d'en » informer le magistrat, il sera puni comme un vo- » leur. » (Chap. XXI, sect. 2.) Le chapitre XV a pour objet la répression de l'injure et de la diffamation ; il repose sur les mêmes principes que noire législalion française, et renferme des dispo- sitions aussi minutieuses que raisonnables. Je n'en citerai qu'un petit nombre : « Quand un homme est voleur ou chassé de sa pro- » pre caste, il n'est pas bien de l'appeler voleur ou » proscrit; si quelqu'un lui en donne les noms, le ma- » gistrat le condamnera à la moitié de l'amende impo- » sée au voleur ou au proscrit. » La loi suivante se conforme, en matière d'injures, à la maxime : Non mutuâ compensations tolluntur : — « Si deux personnes se disent mutuellement des iu- » jures, ou qu'elles profèrent l'une contre l'autre des «accusations fausses, le magistrat les condamnera » toutes deux à des amendes égales. » Nous arrivons à deux chapitres fort curieux, qui peuvent être examinés simultanément : c'est le chapi- tre XIX : De l'Adultère et de l'Incontinence , et le chapitre XX : Des Femmes. 138 La pudeur de l'analyse est obligée de trier avec soin dans les étranges textes de ces deux chapitres. Nous ne leur emprunterons que quelques-unes de leurs dis- positions prises parmi celles que la décence permet de rapporter : « Un homme, porte la disposition fondamentale, doit » le jour et la nuit contenir tellement sa femme dans » la soumission , quelle ne puisse rien faire de sa pro- » pre volonté : une femme qui est maîtresse de ses ac- » lions se comporte toujours mal, quoiqu'elle vienne » d'une caste supérieure. » On remarquera un autre texte, qui, — rencontre sin- gulière, — se retrouve à peu près textuellement dans les Proverbes de Salomon : « Une femme, dit le texte indien, n'est jamais satis- » faite des approches d'un homme, ainsi que le feu n'est » jamais satisfait du bois qu'on lui donne à dévorer; ou » le grand Océan, des fleuves qu'il reçoit dans son sein ; » ou l'empire de la mort, des hommes et des animaux » qui s'y précipitent à chaque instant ; il ne faut donc » jamais compter sur la chasteté d'une femme. » Sous l'empire de telles défiances, le Code des Gen- toux devait avoir et promulgue, en ell'et , les pénalités les plus raflinées contre l'adultère. « Il est des adultères, dit-il, de divers degrés : lors- » que, dans un endroit où il n'y a pas d'autres hom- » mes, quelqu'un entrelient une conversation avec une » femme, et qu'ils emploient l'un et l'autre les coups » d'œil, les galanteries cl les sourires .. voilà la pre* » m ièse espèce d'adultère et la moins grave. » Et ce premier cas est puni d'une assez forte amende. 139 « Lorsqu'un homme envoie du bois de sandal , ou un » collier, ou des aliments, ou des liqueurs, ou de l'or, » ou des bijoux à une femme, c'est la seconde ou » moyenne espèce d'adultère. » Et, pour ce second cas, l'amende est double. « Lorsque le coupable est d'une caste inférieure, il » expiera l'honneur de la séduction qu'il aura exercée » sur une femme de caste supérieure, par la perle d'un » membre si l'adultère est de la seconde catégorie , » et par la perte de la vie si son succès a été com- » plet. » Bien entendu qu'il y a exception en faveur des brah- mes Lovelaces : « Un brahine coupable d'un adultère » qui dévoue les hommes des autres castes à la mort, » ne sera point privé de la vie; mais on lui coupera » les cheveux. S'il commet souvent le même crime, » après lui avoir coupé les cheveux on le bannira du » royaume. » La pénalité édictée contre les femmes adultères pro- cède encore de la distinction des castes : indulgence pour celle qui subit l'ascendant d'uu séducteur appar- tenant à une caste supérieure; sévérité implacable con- tre celle qui s'avilit au point d'être faible pour un homme d'une caste inférieure à la sienne. « Si un homme commet un adultère avec une femme » d'une caste inférieure, la femme ne sera sujette pour » cela à aucun châtiment, mais elle accomplira une » pénitence. » « Si un homme d'une classe inférieure commet un » adultère avec une femme d'une caste supérieure, le » magistral fera brûler la femme à petit feu. » 140 Ces lois sont relatives à la femme faible et enlrainée. Quant à la femme impudique qui prend l'initiative de la séduction , la loi s'arme des plus extrêmes ri- gueurs. « Si une femme va de son propre mouvement trou- » ver un homme et l'excite à avoir avec elle un com- » merce criminel, le magistrat fera couper les oreilles, » les lèvres et le nez de celte femme, et il ordonnera » qu'on la mette sur un âne, puis qu'on la noie ou » qu'on la fasse manger aux chiens. » La rigueur draconnienne de celte loi ne fait qu'al- lesler le désordre extrême des mœurs. Au surplus, comme toutes les lois qui dépassent les limites d'une juste sévérité, celle-ci est tombée en désuétude; et, d'a- près tous les voyageurs, la plus scandaleuse prostitu- tion s'affiche impunément dans l'Inde anglaise : triste fruit de la plus désolante misère '. Le viol est puni de la peine sui generis de la cas- tration; dans le cas où la victime est d'une caste supé- rieure, c'est la peine de mort. Après tout ce luxe de pénalité sans mesure, le Code des Genloux consacre tout le vingtième chapitre à la proclamation d'un grand nombre d'aphorismes à l'usage des Barlholos de l'Indouslao. « Six choses, y est-il dit, caractérisent les femmes : » 1° une passion désordonnée pour les bijoux, les ajus- 1 M. de Waren , dans son intéressant ouvrage : l'Inde anglaise, donne de poignants détails sur cette misère et sur ces habitu- des de prostitution. (T. III, p. 241.) On peut lire aussi avec fruit un article de la Revue des Deux- Mondes, 1842, intitulé : Impressions d'un voyageur. 141 » tements brillants, les habits magnifiques et les nour- » ritures délicates; 2° une concupiscence immodérée; » 3° une violente colère; 4° un ressentiment profond- » ( personne ne connaît les sentiments cachés dans leur » cœur) ; 5° le bien que fait un autre parait un mal à » leurs yeux; 6° elles commettent des actions désor- » données. « L'Être-Suprême a créé la femme pour que l'hom- » me puisse habiter avec elle et qu'il naisse des enfants » de cette union, » porte une loi qui est la reproduc- tion identique de la définition que Portalis donnait du mariage dans un beau Rapport sur notre Code civil; et puis, avec l'incohérence de principes qui se retrou- vent partout dans la législation indienne, elle ajoute immédiatement : « Un mari sera le maître de cesser, » quand il voudra , des relations intimes avec sa femme, » si elle est stérile ou si elle engendre toujours des » tilles '. » La pensée qui domine ce chapitre tout entier se ré- sume dans ce texte : « Une femme qui agit toujours suivant le bon plaisir » de son mari et qui ne parle mal de personne; qui » peut faire elle-même tout ce qui est dans les attributs « de son sexe; qui a de bons principes; qui enfante un » fils; qui se lève avant son mari, ne s'obtient que par » un très-grand nombre de bonnes œuvres et par une » destinée singulièrement heureuse. Si un homme aban- ■n> 1 La répugnance pour les enfants du sexe féminin va jusqu'à tolérer l'infanticide des filles dans plusieurs tribus. ( Buckin- gham; Tableau de l'Inde, p. 109. — M. deValbezeu, p. 176. 142 » donne une telle femme de son propre mouvement, » le magistrat lui infligera la peine portée contre un » voleur. » Après toutes ces défiances et tous ces mépris, quand il s'agit d'un être si suspect et si malfaisant, on com- prend mieux la loi si connue dont voici le texte : « Il est convenable qu'une femme se brûle avec le » cadavre de son mari. Toute femme qui se brûle ainsi » accompagnera son mari en paradis » La loi ne prévoit pas le cas où le mari n'irait pas en paradis. Au surplus, celte loi n'était point impéralive et ne constituait qu'une exhortation '. Le 21° et dernier chapitre a pour litre : Règlement sur différentes matières. Nous remarquons la première section, qui traite du jeu. Le jeu est considéré comme un délit; el les paris auxquels donnent lieu les combats d'élépbanls, de tau- reaux, de coqs ou d'autres animaux, sont assimilés au jeu et punis comme lui. « Si un nomme, dit la loi , joue une somme stipulée, » le gagnant ne pourra pas se faire payer de celle » somme, mais le magislral condamnera les deux par- » ties à l'amende. 1 La loi de suttee a été abolie dans ces derniers temps , sous l'administration éclairée de lord Bentinck. Néanmoins, la cou- tume survit encore malgré la prohibition, et quelques cas de suttee ont encore eu lieu subrepticement. m » Si un homme se rend coupable de fraude ou de » tromperie au jeu, le magistral lui fera couper deux » doigts. » Par une ligueur fort exceptionnelle, la peine du ban- nissement est portée contre le brahme qui aura mangé volontairement des ognons ou de l'ail. Arrivons au terme de cette trop longue analyse. Ce Code pénal, où plus encore que dans les lois ci- viles les clartés de la civilisation la plus délicate se mêlent aux ténèbres les plus épaisses de la barbarie, se termine par une belle définition du châtiment : « Le châtiment est le magistral; le châtiment ins- » pire la terreur; le châtiment est le gardien de ceux » qui dorment; le châtiment est le défenseur contre » les calamités; le châtiment au visage noir et à l'œil » rouge épouvante le coupable. » Eufin, le Code des Genloux promulgue, dans une disposition finale, une sorte de droit prétorien, con- fié par le législateur à l'omnipotence du magistral. « Le magistral, y est- il dit, administrera la justice » suivant les règlements rapportés dans celte compila- » lion. S'il lui survient une affaire dont elle ne parle » pas, il considérera l'esprit général de ce code, et il » jugera et condamnera d'après cet esprit. Dans les » cas où l'on ne parle pas de l'amende particulière » qu'il faut imposer, il examinera l'affaire et il déeer- » nera l'amende qui lui paraîtra la plus juste. » Celte omnipoience, cet arbitraire du magistral sup- pléant an silence de la loi, c'est la négation de la maxime de Bacon : Oplima lex quœ minimum relin- 144 quit arbitrio jndicis; optimiis judex, qui minimum sibi. En parcourant celle législation débile, ces lois si souvent puériles et contradictoires, toujours inspirées par un esprit de privilège el d'inégalité, on ne peut se défendre d'une réflexion pénible au sujet de la domina- tion anglaise : c'est que, dans ce vaste el riche em- pire, où les marchands de la Grande-Bretagne sont devenus d'opulents souverains, ils n'ont rien fait pour accomplir une œuvre de progrès et d'émancipalion in- tellectuelle et morale. Ce qui justitie le fait de la conquête, ce qui l'excuse tout au moins, c'est le bienfait de la civilisation que le vainqueur apporte fraternellement au vaincu. Lorsque l'Afrique devient française, la France, la généreuse France, à côté de son glorieux drapeau, y plante la croix du Christ; — elle féconde le désert en y faisant merveilleusement jaillir des sources bienfai- santes, et groupe des peuplades errantes et altérées autour de ces puits civilisateurs; — elle bâtit des cités et y fait aimer les délicatesses de l'esprit et le charme des arts; — elle est heureuse de partager avec les Bé- douins et les Kabyles soumis ses secrets de gloire, de prospérité, de supériorité sociale. Voilà l'œuvre de la France en Afrique. L'Angleterre n'a songé qu'à pousser incessamment en avant, du cap Comorin aux chaînes de l'Himalaya, le flot de ses égoïstes conquêtes. Par quels bienfaits 145 a-t-elle racheté les victoires de ses armées, et surtout de son astucieuse politique? Qu'a-t-elle fait pour les cent cinquante millions d âmes soumises à sa puissance ! Si elle l'eût voulu, il lui eût été facile, avec une faible portion des trésors fournis par l'Inde elle-même, d'as- sainir, de féconder ces heureuses contrées : la civilisa- lion leur eut apporté ses lumières, le christianisme ses Nertus '. Sans doute, il est digne d'une grande nation comme l'Angleterre de respecter les lois et la religion des peu- ples conquis, de ne rien imposer, pas même la vérité, à la liberté des consciences. Mais sans les violenter, il est permis de les éclairer. La civilisation , comme le soleil qui dissipe les ténèbres, a pour mission et pour devoir de dissiper l'ignorance et l'erreur. Que ne pou- vaient de bons enseignements, de bonnes lois, et sur- tout de bons exemples ! Celte législation dans l'enfance, qui a fait le sujet de notre Élude; cette législation, co- difiée depuis près d'un siècle, eùl-il fallu la laisser, sauf quelques lois de répression lentement réformées, en vigueur si longtemps? L'Angleterre n'a-t-elle pas, en ne cherchant dans ses immenses possessions de l'Inde que la puissance ou plutôt que le lucre, autorisé ce jugement sévère porté sur l'inanité de sa domination par un officier de Sa Majesté Britannique : — « Si » quelque tempête politique venait tout à coup à ren- » verser la domination anglaise, la trace de son passage » pourrait bien n'être marquée que par des monnaies à 1 Impressions d'un voyageur. [Revue des Deux- Mondes, 1842.) 10 m » l'eflîgie de la couronne, el la numismatique devrait » la classer au-dessous des rois barbares qui, à diverses » reprises, ont subjugué ces contrées jadis si floris- » santés '. » 1 h' Inde anglaise, t. III, p. 270. « Jusqu'à ces dernières années, dit aussi M. de Valbezen, si » quelque événement imprévu et terrible avait mis fin à la do- » mination anglaise dans l'Inde, elle eût laissé bien peu d'em- « preintes sur le sol, et le voyageur des siècles futurs, qui eût » rencontré à chaque pas les splendides ruines qui témoigne- » ront longtemps encore de la puissance des empereurs mogols, « eût à peine trouvé, dans quelque fort démantelé, un fusil ou » un canon Paixhans , souvenir de ces Européens auxquels le » Dieu des batailles avait octroyé l'empire de l'Inde. » Septembre 1857. •147 DE L'ETAT ACTUEL DK L'INDUSTRIE AUX ÉTATS-UNIS ET DES BREVETS D'INTENTION V U i Y ONT É T ÎC D É L I Y P. É 8 EU i 8 S 3 ; PAR H. W. MANES. Les Élals-Lnis occupant une étendue superficielle presque aussi grande que l'Europe, el présentant les climats el les sols les plus variés, sont habités par un peuple essentiellement agriculteur el commerçant, moins avancé il est vrai en manufacture, mais du moins très en progrès sous ce rapport. I. — L'agriculture, dépendante de la composition géo- logique du sol, est entièrement nulle dans le vaste espace occupé par les formations de grès rouge et de terrain crétacé d'entre le Mississipi el les Montagnes- Rocheuses ; mais elle est très-llorissanle et forl bien entendue dans la zone de terrain tertiaire qui s'étend de l'Atlantique au pied des monts Alléguants, et qui se prolonge par PAlabama sur une grande partie de la Louisiane et du Texas, tout le long du golfe du Mexique. •148 Ses principaux produits sont les céréales, les bes- tiaux, les bois, le tabac el le coton. Les États du nord et du centre produisent des quan- tités considérables de céréales et exportent annuelle- ment pour plus de 200 millions de francs en farine, froment et maïs. La ville de Richemond, en Virginie, est surtout renommée pour son marché de farine. La réputation dont jouissent les farines américaines est due à ce qu'elles sont rigoureusement inspectées avant leur exportation. Cette inspection est également éten- due à toutes les autres denrées d'exportation sur les- quelles la fraude est possible, et il serait bien à désirer que les mêmes mesures fussent appliquées en France pour l'honneur de notre commerce. Les contrées du nord ou de la Nouvelle-Angleterre présentent de nombreuses prairies où s'élèvent el s'en- graissent des troupes de bestiaux dont on fait une assez grande exportation. La valeur des produits animaux ainsi exportés, quelque peu à l'état vivant, la plus grande partie à l'état de salaison, ne s'élève pas à moins de 75 à 80 millions de francs, en bœuf, porc, lard, saindoux, etc. C'est surtout à Cincinnati que se fait sur une grande échelle le commerce des salaisons : là sont d'immenses tueries de porcs, où il s'en abat environ 150,000 par an. Les bois, autrefois si abondants sur le territoire des États-Unis que ce pays apparut à Volney comme une forêt presque universelle , s'éclaircissent de plus en plus, dans les parties du nord el du centre, sous la hache du pionnier. Ces bois, principalement composés, au nord, de pins, sapins, mélèzes, cèdres et autres 149 arbres résineux; au centre, de chênes, hêtres, érables et acacias, fournissent d'excellents matériaux pour la charpente et la marine; il s'en exporte annuellement pour près de 35 millions de francs. Le tabac vient le mieux et acquiert sa qualité la plus supérieure dans les comtés de la Virginie, du Mary- land et de la Caroline. L'industrie à laquelle il donne lieu consiste surtout dans la venle et l'exportation des labacs en feuille, qui s'expédient sur tous les points du globe. Celte exporta- tion n'est sujette à aucun droit, mais soumise à une inspection, et variable suivant les années. En 1854, elle a été de 126,107 boucauts, de 544 kilog., d'une valeur de 54,536,000 fr. ; en 1855, elle s'est élevée à 180,213 boucauts, d'une valeur de 78,417,000 fr. La fabrication porte sur environ 3,600 boucauts, soit sur 2 millions de kilog. de tabac, qui est destiné à la consommation intérieure ou à l'exportation dans quelques contrées de l'Amérique. Les labacs fabriqués qui sont exportés consistent en labacs à mâcher, dont il existe dans toute l'Amérique de nombreuses fabriques. Enfin, le colon, principal élément de la puissance américaine, est surlout cultivé dans les États du sud. La production totale du coton dans le inonde s'élant élevée, en 1853, à 679 millions de kilog., voici la part que les différentes nations y ont prise : Les États-Unis 587 millions de kilog. L'Egypte 31 — Les Indes-Orientales 30 — Le Brésil 25 — Quelques autres pays 6 — 150 On voit combien , sous le rapport de celle produc- tion, les Elals-Unis remportent sur loules les autres. Dans cette année 1853, ils ont consommé la quantité de 121 millions de kilog., et leur exportation s'esl élevée à 466 millions de kilog., dune valeur de 476 mil- lions de francs. II. — Les arts et manufactures des Elals-Unis, compre- nant les travaux civils et maritimes, l'exploitation des mines et les fabriques, montrent le peuple américain sous un jour encore très-favorable; Les plus importants travaux civils exécutés par lui sont les canaux, les chemins de fer, les conduites et distributions d'eau. Les canaux forment un réseau continu de naviga- tion intérieure reliant le Mississipi, les lacs du Nord, le Saint-Laurent; l'Atlantique ei le golfe du Mexique. Ces canaux, exécutés en grande partie depuis 1815, cons truits avec assez de perfection el beaucoup d'économie, offrent actuellement un développement de 2 millions de lieues de 4 kilomètres; ils ont une longueur près de deux fois plus grande que ceux de la Grande-Bretagne et de trois fois plus grande que ceux de France. Ils ont coulé en moyenne environ 100,000 fr. par kilo- mètre. Les chemins de fer, commencés en 1820, avaient déjà en 1835 une longueur de 801 lieues de 4 kilomè- tres, et avaient coulé en moyenne près de 70,000 fr. par kilomètre ; aujourd'hui, leur longueur atteint pres- que celle de tous les chemins de fer de l'Europe. La plupart présentent des courbes plus roides et des pen- tes plus fortes que les chemins de fer d'Europe; il en 151 est même qui s'élèvent, sur les inouïs Alleghanis, à plus de 1,200 pieds, qui les franchissent à loulc va- peur, au moyen de locomotives de forme exception- nelle et de zig-zags à courbes de rayons plus petits (|u'on n'a jamais essayé d'en risquer en Europe. Il ne parait pas cependant que les chemins de fer américains occasionnent plus d'accidents. L'économie de leur con- struction est due à l'emploi du bois dans l'établissement des ponts et ponlceaux. Le système de distribution d'eau dans les villes a donné lieu à de grands travaux que les Américains peuvent avec orgueil montrer aux étrangers Souvent ils sont allés chercher cette eau à 20 ou 30 lieues, et l'ont amenée, au moyen d'aqueducs, à travers collines, vallées el rivières; d'autres fois, au moyen de machi- nes hydrauliques ou à vapeur placées sur les fleuves qui bordent les villes, ils ont envoyé par des pompes l'eau dans des réservoirs élevés, d'où elles sont con- duites dans les divers quartiers par des tuyaux en fonte. Sous ce rapport, on cite particulièrement le ré- servoir de Boston, l'aqueduc de New-York el la machine hydraulique de Philadelphie, qui sont de véritables constructions romaines, dans lesquelles a élé employé un granité de la plus belle espèce. Les travaux maritimes, pour lesquels le peuple amé- ricain trouve chez lui le bois el le fer indispensables, out pris depuis un demi-siècle un développement qu'on ne saurait trop admirer. Vers 1785, ce peuple n'avait aucune marine; aujourd'hui, il est à la lèle du monde entier. De 1815 à 1845, il a élé construit aux États- 182 Unis 4,303 navires de, 1,000 à 1,200 tonneaux; 4,357 bricks et 18,912 shooners; de 1819 à 1854, il est sorti des chantiers de l'Union près de 1,400 Irois-màls, et le nombre des steamers construits de 1823 à 1854 s'élève à 3,726. En 1832, le tonnage total de la marine commerciale américaine était de 1,440,000 tonneaux, et celui de la marine anglaise, de 2,225,000 tonneaux. En 1855, le tonnage des États-Unis s'élève à 5,200,000 tonneaux, tandis que celui de l'Angleterre ne dépasse pas 5 mil- lions de tonneaux. Le nombre des vaisseaux construits aux Étals-Unis pendant l'année finissant au 30 juin 1854, s'élève à 1,777 navires jaugeant près de 400,000 tonneaux. Les États qui ont principalement contribué à cette produc- tion sont : le Maine, pour 348 bâtiments; le New- York, pour 300; la Pensylvanie, pour 237; le Massa- chussels, pour 180; et le Maryland, pour 122. Les principaux chantiers de construction sont ceux de Porlland, New-York, New-Albany, Philadelphie, Boston et Baltimore. Les vaisseaux qui sortent de ces chantiers se font remarquer par leur capacité , leur légèreté et leur solidité; ils prouvent l'aptitude du peu- ple américain pour ce genre de construction. Ils sont en outre dun prix moins élevé que ceux des autres nations : ainsi, en Angleterre, les navires reviennent en moyenne à 517 fr. par tonneau , tandis qu'aux Étals-Unis ils ne coûtent pas plus de 320 à 347 fr. C'est d'ailleurs dans ce dernier pays qu'ont pris nais- sance ces clippers à forme élancée, de 1,500 à 2,000 153 tonneaux, qui ont l'avantage de réunir à celte capacité une vitesse en rapport avec celle des steamers. Les Étals-Unis sont admirablement partagés sous le rapport des richesses minérales. A l'occident se trou- vent les gisements d'or et de mercure de la Californie et des terres voisines; au centre, la grande formation houillère du bassin du Mississipi , riche en houille de toute nature et si bien située pour les débouches; au nord, les minerais de cuivre et d'argent natif du Lac- Supérieur, ceux de plomb du Visconsin et ceux de zinc de l'Illinois ; à l'est, les mines de sel gemme de l'État de New-York et celles de bismuth de la Caroline du sud; sur toute la surface de l'Union, des minerais de fer en dépôts considérables dans les différentes forma- lions géologiques qui en constituent le sol. L'exploitation de ces richesses est d'ailleurs encore dans l'enfance, et à l'exception des mines de houille, de fer et de cuivre, tout est pour ainsi dire à faire dans ce pays. La formation houillière, qui forme un des traits géo- logiques les plus frappants , constitue deux grands dépôts : l'un oriental et continu, situé au pied des Alleghanis et s'élendanl de la PensylvanieàrAlabama ; l'autre, occidental et discontinu , occupant l'Illinois, l'iowa, le Missouri, et se prolongeant jusque dans l'Ar- kansas. Leur étendue totale a été évaluée à 500,000 ki- lomètres carrés, soit à dix fois celle des terrains houillers de l'Europe entière. Le premier dépôt, le seul exploité avec activité, pré- senté des couches nombreuses et puissantes d'excellent 154 combustible : anthracite n'éclatant pas au feu, houille grasse et houille inaigre. La houille bilumeuse est exploitée aux environs de Pilzbourg pour les bateaux à vapeur de l'Ohio et pour l'alimentation des nombreuses usines à vapeur de celte ville, le Birmingham des États-Unis. L'anthracite est tiré des mines de la Pensylvanie, et est d'un usage universellement répandu sur le littoral de l'Atlantique, où il a remplacé le charbon bitumeux. Vers 1824, les Etals-Unis n'exploitaient encore qu'environ 300,000 tonnes de houille , et déjà ces Etats occupent le deuxième rang parmi les nations qui produisent celte substance. Voici quelle esl, en eflél , la production annuelle des quatre principales nations : 1. L'Angleterre extrait. .. . 73 millions de tonnes. 2. Les États-Unis 8 à 9 millions. 3. La Belgique 5 1/2 millions. 4. La France 4 1/2 millions. Les minerais de fer, si abondamment répandus à la proximité des forêts et des mines de charbon des Elals- Unis, placent ce pays dans les conditions les plus fa- vorables pour la fabrication de la fonte et du fer. Deux grandes formations constituent surtout sa richesse : celle des minerais oxydés magnétiques et des hématites, qui sont dépendants des roches métamorphiques, el qui ont été, dès le principe, traités avec succès au charbon de bois dans la Nouvelle-Angleterre, pour fer de qualité supérieure et pour acier; celle des fers car- bonates argileux , qui sont dépendants du terrain houiller, et qui ont été, depuis, traités à la houille dans 155 les usines de la Pensylvanie, devenue le grand centre de l'industrie du fer. Les principaux dislricls métallurgiques dans lesquels ont été introduits les divers perfectionnements connus, sont ceux de la rivière Hudson, de la Delawarre, du Shuilkill, du Susquelianna, du Polomac, de l'Ohio et du Tenessée. La production totale, égale à celle de la France, s'y élève à près de 750,000 tonnes de fer, mais est loin de suffire à la consommation, qui est de 1,200,000 tonnes. C'est l'Angleterre qui fournit le complément. Les minerais de cuivre du Lac-Supérieur consistent en filons courant au travers d'une roche de trapp et tenant du cuivre métallique en grains disséminés ou en masses parfois considérables, ainsi que de l'argent natif, soit pur, soit mélangé au cuivre. Ces mines furent exploitées, dans des temps très-reculés, par des tribus indiennes, qui se servaient de ce métal pour leurs armes et comme objets d'échange. Les travaux modernes entrepris par des Compagnies sérieuses et puissantes ont commencé en 1842, mais ne sont devenus réguliers que depuis 1850, époque à laquelle l'achèvement de la carte géologique a donné une connaissance plus parfaite de l'allure des gites. En 1850, les mines du Lac-Supérieur fournissaient moins de 600 tonnes de cuivre; en 1856, elles ont produit 3,000 tonnes. L'accroissement est, comme on voit, très rapide, et ne parait pas près de s'arrêter. Les Américains, attentifs et entreprenants, énergi- ques cl persévérants, furent longtemps empêchés, par 156 la rareté el la cherté de la main-d'œuvre, de tirer tout le parti possible des matières premières qu'ils pro- duisaient en abondance, et ils durent faire venir de l'étranger la plupart des objets manufacturés à leur usage. Depuis une vingtaine d'années, cet état de cho- ses a d'ailleurs beaucoup changé, el de grands progrès ont été accomplis par eux sous le rapport des fa- briques. Ainsi, sans parler des nombreuses machines agrico- les qui placent les Américains au premier rang des nations, et dont la construction alimente des ateliers considérables; sans faire mention ici des grands ate- liers de construction où se fabriquent les machines à vapeur destinées à celle flotte de steamers qui vont el viennent sur les eaux intérieures , et de ces vastes chantiers où se préparent les vaisseaux à coque légère qui sillonnent en tous sens les différentes mers du globe, nous ferons remarquer, d'une part, le degré de perfection qu'ont atteint les appareils mécaniques chez ce peuple fécond en inventions, qui en tout veul éco- nomiser le temps et cherche à résoudre mécaniquement loules les opérations, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliquées. Nous citerons sous ce rapport les petites machines ménagères, comme celles à fendre le bois, à laver le linge, à hacher les légumes, à peler les fruits verts, à faire le beurre, etc.; el les grandes machines industrielles, comme métiers à tisser, filer el coudre; machines à planer, percer et polir les métaux ; machines à faire des boulons, des pointes, des épin- gles, etc., elc. 157 Nous signalerons, d'autre part, le développement in- croyable qu'a pris depuis quelques années la fabrication des élofl'es de coton. En 1825, l'Union ne livrait à ses manufactures qu'environ 80,000 balles de coton, du poids de 170 kilog. En 1835, elle livrait 21 G,000 balles. En 1845 390,000 — En 1852 603,000 — (103 millions de kilog.), soit près du double de ce que l'Union livrait à la France en 1851. La manufacture américaine est donc parvenue, dans les dix dernières années, à doubler à très-peu près la fa- brication de cotonnades et à se placer au niveau , sinon au-dessus, de celle de la France. En 1825, elle ne livrait à l'étranger que pour 900,000 dollars environ de colonnades; en 1845, ses exportations s'élevaient à 4,033,385 dollars, ou plus de 22 millions de francs; en 1851, elles atteignaient le chiffre de 38,421,000 fr. Ce sont les marchés de l'Inde et de la Chine qui reçoi- vent la plus grande partie de ces produits. Les éta- blissements gigantesques du nord des États-Unis, et notamment ceux de Lowel, la merveille des manufac- tures américaines, produisent aujourd'hui des indiennes qui rivalisent avec les indiennes d'Angleterre. Nous citerons encore parmi les principales fabriques : la carrosserie, qui occupe depuis longtemps un rang im- portant dans l'industrie des Etats-Unis; la confection des cofl'res-forts , si utiles dans un pays où les incen- dies sont très-fréquents ; la fabrication des épingles et des aiguilles, qui a pris depuis peu beaucoup de déve- 158 loppemenl ; enfin, la construction des armes à feu, dont les Américains varient à l'infini les systèmes et les formes. III. — La vaste étendue de côtes, sur lesquelles se trouvent d'excellents ports de mer, les rivières, les lacs et les canaux qui divisent le pays, donnent aux Étals- Unis les plus grands avantages pour le commerce. L'Américain envoie en Europe les matières premiè- res que son sol produit en abondance, et il reçoit en échange les produits manufacturés qui lui marquent. Le tonnage total de II marine marchande améri- caine était : En 1815, de 1,368,127 tonneaux. 1830 1,191,776 1850 3,525,454 — 1855 5,212,001 — Elle a donc quadruplé dans les vingt-cinq dernières années. Dans l'année finissant au 30 juin 1855, La valeur de l'importation s'est élevée à 261,382,960^= 1,393,171,177' L'exportation à 275,156,846 = 1,466,585,989 La valeur totale des échan- ges a été de 536,539, 806 comme duc d'Albret. Mais Henri se trouvant sans » argent, comme il ne parait que trop souvent aux cou- » des de son pourpoint , donna celle lerre en gage, vers » l'an 1583, à Guillaume de Rancé, qui lui fournil » quelques milliers de francs bordelais pour soutenir la » guerre. Celui-ci a fait du château de Casenave sa » demeure habituelle. » Non loin de là, et sur la même rivière du Ciron , » on trouve, vous le savez, le château de la Trave , » démantelé en 1450 lors de la trahison et du supplice » de Pierre de Monlferrand, qui l'avait possédé. Le ca- » pilaine Rognac, chef de Ligueurs, s'est logé depuis » quelque lemps dans ces ruines qu'il a relevées, et si » M. de Bacoue avait pu l'inviter avec sa femme aux » noces de noire jolie Marguerite, vous seriez d'avis » que la châtelaine actuelle de la Trave ne le cède ni » en beauté ni en richesse à M me de Hancé. » Un soir de cel hiver, le capitaine Rognac se déli- » béra de marcher sur Cazenave, et , dès la même nuit , » il mil ce projet à exécution. Or, comme il est pru- » dent et expérimenté, au lieu de suivie la route ordi- » naire, il lit un détour, aiin de dérober à tous les yeux » son entreprise. » Mais le hasard lil que, dans.la même nuit, Guil- » laume de Rancé quitta son château de Casenave pour » aller surprendre celui de la Trave, en côtoyant la » rive gauche du Ciron, tandis que Rognac cheminait » à quelque distance de la rive droite, si bien que » chaque châtelain parvint sans obslacleau château de » son adversaire, et que l'ayant trouvé vide de ses dé- 180 » fenseurs, il lui fut facile de s'en rendre maître... » Passerons-nous les détails? » « — Bien volontiers! D. J ces sacs de villes et de » châteaux , de femmes outragées, d'enfants et de » vieillards égorgés , nous en tenons assez , voyez- » vous! » « — Mais ce que vous ne devinez guère, c'est qu'à » la Trave comme à Cazenave , on avait laissé, ne pou- » vant s'attendre à ce jeu perfide du hasard, une jeune » châtelaine sans défense, dont chaque chef opposé ne » manqua pas de s'emparer pour la mettre à rançon. » Déjà, au retour, le mailre de la Trave supputait à » part lui les beaux et nombreux écus au soleil que lui » vaudrait sa capture. Autant en faisait, n'en douions » pas, Guillaume de Rancé. Or, comme le capitaine » Rognac n'avait plus de motif pour cacher sa marche, » les deux partis ne manquèrent pas de se rencontrer, » le lendemain matin , à mi-chemin de Cazenave et de » la Trave... » « — El ce dut être une rude affaire , ayant tous les » deux une telle injure à venger!... » « — Détrompez -vous , messire de Sauros !... A la » droite du châtelain ennemi , chacun reconnut sa jolie » dame captive... Des pourparlers, des explications s'en » suivirent. Que vous dirai -je? il n'était pas besoin » d'experts pour voir que le butin de chaque côté se » balançait , ainsi que les avaries. Les deux prison- » nières d'ailleurs se trouvaient à peu près du même » âge, ou, si vous l'aimez mieux, du même prix, et ils » tirent du tout un échange sans soulle ni retour. Après » quoi, chaque chef rentra dans son chàleau, la tête » basse et oubliant de faire sonner les trompettes. » « Mais, par le ciel ! n'est-ce pas le son des trom- » pelles que j'entends?... Ah ! c'est la belle, c'est la » noble, c'est la vaillante Régine de Budos avec sa » troupe de chevaliers... Dieu! qu'elle est adorable sous » cette robe de salin toule couverte de broderies de » canon! Il y en a, je gage, pour 8 ou 900 écus! Et » ce beau cheval si fier d'un tel fardeau , de quel prix » le ferons-nous?... Si vous n'avez jamais entendu par- » 1er de celte amazone... » « — Mon Dieu ! je le vois bien , mon cher Flauja- » gués, vous brûlez de me raconter une autre anec- » dote à l'endroit de celte Régine de Budos!... Faites » donc, messire le médisant, tant que la sentinelle ne » viendra pas nous interrompre... » « — Oh! reprit le seigneur de Flaujagues, il faut y » regarder à deux fois avant de s'attaquer à une aussi » belliqueuse veuve!... Oyez plutôt , pendant que ces » dames vont réparer dans la pièce voisine le désordre » de leur toilette... Mais un moment!... n'enlendez-vous » rien du côlé de la lour?... Notre fiancé, savez-vous, » larde bien à venir!... En vérité, la* douce et jolie » Marguerite méritait plus d'empressement , ce me » semble , et , dans une occasion semblable, la noble » Régine eût éclaté déjà. » Celle-ci, jeune, riche, belle et libre de faire un » choix parmi les seigneurs les plus puissants du pays, » hésitait à se donner un maître, et à substituer par là )> une vassalité domestique à cette royauté de la beauté 182 » dont elle tenait si bien le sceptre. Jean de Lalande, » l'un de ses prétendants , ne pouvant réussir à lui » plaire, résolut de la conquérir, entreprise que n'en- » courageaient que trop les malheureux troubles dont » nous sortons à peine. Un jour qu'elle tenait cour » plénière dans son fort château de Budos, ce rude » seigneur, cuidant la surprendre seule et sans défense, » osa se présenter aux portes à la tète de vingt salades » et d'un corps d'arquebusiers à cheval. » A cette nouvelle, Régine demande des armes. » L'instinct des combats se réveillant en elle pour la » première fois, elle s'élance à cheval hors de Budos. » après avoir jeté à ses courtisans ces mots qui les ra- » vissent : « Ma main à qui me vengera ! » L'injure » fut vengée, et l'insolent châtié; mais la main de Ré- » gine est à donner encore!... » « — Ceci, mon cher Flaujagues, exige quelques » explications, n'est-ce pas? » « — C'est que Jean de Lalande ne tomba que sous » les coups de Régine de Budos, et qu'il devint , quand » il fut remis de ses blessures, !e plus soumis de ses » partisans. Depuis, celte héroïne, catholique à la vé- >» rite , mais loyale et passionnée royaliste, suivit » l'exemple de la célèbre dame de Miraumoul. On l'a » vue livrer maints et maints combats aux Ligueurs , » sans éprouver une défaite; et lorsque la garnison de » Villandraut, avant que ce château n'ouvrit ses por- » les à Matignon, opérait quelques courses pour buli- » ner ou se procurer des vivres et des fourrages , il » èlait rare que Régine de Budos ne leur enlevât pas 183 » des dépouilles et des prisonniers!... Mais, celte fois, » l'entendez-vous?... Le signal est donné, voici venir » M. de Savignac avec sa compagnie. » La sentinelle avait annoncé, en effet, qu'un groupe de cavaliers se portait sur Escaudes au galop. À cet avis, tous les invités se précipitent aux portes, tandis que, joyeuse et troublée tout à la fois, Marguerite s'est écriée : « Enfin! enfin! c'est Henri! » Hélas! ce n'était pas Henri de Savignac. III. — Henri , dont on accusait si injustement les relards à la chapellenie d'Escaudes, avait pris au con- traire toutes ses mesures, la veille, pour se rendre de bonne heure le lendemain auprès de Marguerite, dont le séparait un espace de trois lieues environ; et sur ses instances d'amoureux, les premiers venus parmi ses amis se présentèrent presque dès l'aurore au château de Savignac. Mais des portes brisées, des meubles ren- versés dans le sang et des cadavres, c'est tout ce qu'ils y trouvèrent. Un souffle de guerre pénétrant dans celte demeure et n'y laissant que des morts, en avait emporté toutes les richesses, de sorte qu'à l'afi'reux tumulte d'une surprise à main armée et d'un château mis à sac dans la nuit, venait de succéder le silence d'une tombe. Ce fut un triste spectacle que celui de ces jeunes seigneurs en habits de fête, ainsi que de ces dames parées de fleurs , et fleurs de jeunesse elles-mêmes pour la plu- part, survenant successivement au milieu de celte scène de deuil, et posant leur légère chaussure sur ces fla- ques d'un sang tiède encore!... Revenus d'un premier mouvement de terreur, leur premier soin fut derechef- 184 cher, parmi tous ces cadavres, celui du maître du châ- teau, de ce jeune gentilhomme si cruellement surpris dans ses rêves d'amour et de bonheur. Mais Henri ne se retrouva pas au nombre des morts, et il fut permis d'espérer qu'il n'avait pas pri dans la lutte. El qu'au- rait-on fait de ses restes inanimés?... Il n'y avait pas à spéculer sur l'affection religieuse d'un père ou d'une mère qui auraient pu les racheter à prix d'argent pour les ensevelir dans leur caveau héréditaire... Henri était orphelin. Mais, lui vivant et prisonnier, sa grande for- tune assurait à ses ravisseurs une rançon de prince, et c'est pour cela sans doute qu'on l'avait épargné. Il restait à savoir d'où venaient ses ravisseurs et où ils l'avaient mené. Si le château de Villandraut, comme on le sait déjà, s'était rendu en août 1592 au maré- chal de Matignon, après avoir reçu dans ses flancs douze cent soixante boulets; si Caslelnau-de-Mesme était royaliste et Casteljaloux de la religion prétendue réformée, le capitaine Rognac tenait toujours à la Trave, et du côté de l'Armagnac toute la noblesse venait de guerroyer pour la Ligue et n'avait pas encore reconnu Henri IV. Il y avait Bezolles, il y avait Lau , puis Monlespan et Montbrun. Plus près de Savignac , Réaux, autre chef ligueur, faisait naguère des courses et des tueries dans tout le pays, et le capitaine Santo, du même parti, commandait dans le château de Le- vèze, qui ne se rendit aux troupes royales que le 9 novembre 1594. Il ne faut pas oublier aussi que M. de Caslelnau, gouverneur de Marmande, et qu'il ne faut pas confondre avec le seigneur de Castelnau-de-Mesme, 185 avait pu tout récemment pousser un corps de huit cents Ligueurs jusqu'à Blaye, pour y renforcer la garnison qu'y commandait M. de Lussan , autre capitaine du parti de la Ligue. Lequel de ces chefs avait enlevé le jeune Henri de Savignac, c'est ce qu'il était bien diffi- cile de préciser, les ravisseurs paraissant avoir pris des soins extrêmes pour se soustraire aux recherches, car la justice du Parlement commençait à intimider les plus hardis. Il faut dire aussi que, dans cette fatale matinée, on s'occupa peu de ces recherches. Ce coup de main ve- nait de réveiller toutes les craintes. On crut à une recrudescence des brigandages contre lesquels avait fulminé le Parlement de Bordeaux et s'étaient armées les communes. De sorte que, si nous exceptons le gros de cavaliers qui s'empressèrent de porter cette triste nouvelle à Escaudes, ainsi que ceux qui eurent le cou- rage de rester à Savignac pour faire rendre aux morts les derniers devoirs , chacun courut se mettre à l'abri derrière les murs d'un château ou dans l'enceinte d'une ville. , A Escaudes, comme à Savignac, tandis que la pau- vre Marguerite, dans les bras de sa mère, demeurait livrée à un désespoir qu'il est plus facile de compren- dre que de peindre, les mêmes craintes et la même dé- sertion ne tardèrent pas à se manifester. Seule, Régine de Budos voulut rester, comme consolateur et comme défenseur, jusqu'à ce que M. de Bacoue eût reçu de Casteljaloux quelques arquebusiers que l'on s'empressa de lui envoyer. Mais les jours se succédèrent sans 186 nouvelles alarmes, el des avis pacifiques étant surve- nus de tous côtés, on dut considérer le sac du château de Savignac comme un fait isolé et inexplicable. Parmi les amis que les maîtres d'Escaudes avaient invités aux noces de leur fille , nous en avons négligé un, que son obscurité ne pouvait permettre de placer à côté, par exemple, des seigneurs de Sauros, de Flau- jagues ou de Rancé : c'était le frère de lait de la jeune Marguerite de Bacoue. Mais si certains personnages modestes s'effacent dans l'auréole des grands qui les avoisinenl, quand le malheur vient , on les retrouve au premier rang de ceux qui se dévouent et se sacrifient. Tel fut Jean de La Rue, fils d'un petit marchand de Casleljaloux. D'une nature généreuse et d'élite, doué d'intelligence , de force et de courage , ce jeune homme, à peine âgé de dix-neuf ans, ne put voir avec indiffé- rence l'affreuse douleur où menaçait de s'éteindre la jeune fille à qui la mère de La Rue avait donné son sein. « Damoiselle ma sœur, lui dit-il en la quittant, » ayez bon courage ! je retrouverai et je vous ramènerai » notre Henri , ou je mourrai à la peine! » Et le voilà qui, chargé d'un ballot de rubans et d'autres articles de toilette, s'en va cheminant de château en château et de ville en ville , l'œil au guet , l'oreille tendue à tous les propos, n'ayant pour toute arme, du moins osten- sible, que sa demi-aune, et s'introduisant ainsi jusque dans la salle d'armes du châtelain comme jusque dans l'oratoire de la châtelaine. Si Jean de La Rue était notre héros (et vraiment nous y avons quelque regret), nous ferions un gros livre du récit de ses aventures, durant 187 les deux semaines qu'il mil à visiter le Bazadois, la lisière de l'Armagnac el les rives de la Garonne; car on ne voyageait pas, dans ces temps de désordres de toute espèce, avec la facilité et surtout avec la sécu- rité monotones, nous dirons presque importunes, qui ôtent à nos courses toute émotion, et rendent le voya- geur impatient ou morose... Au surplus, de Henri de Savignac, nulle nouvelle. C'était à se désespérer, et Jean de La Rue regagnait fort triste la chapellenie d'Escaudes , lorsque passant à la vue de Castelnau-de- Mesme, le poids du jour, autant que de son fardeau jour- nalier, le força , presque à la dernière heure de son voyage, à prendre quelque repos sous les arbres qui ombrageaient le ruisseau de Saint -Michel, à sa sortie des rochers que surmontent les tours de ce château. En ce moment , une branche d'aubépine balançait à la sur- face des eaux un lambeau de soie qui s'y était accro- ché, peut-être dans la journée, peut-être depuis plus longtemps. Tout naturellement le jeune colporteur se l'appropria. Une heure après, il se trouvait dans Escaudes, as- sis en face de Marguerite, et la désolant du récit de ses vaines recherches.... Nous ne savons comment il se fit. que, durant son discours, accompagné de ces gestes fa- miliers aux natures généreuses et méridionales, le lam- beau de soie du ravin de Saint-Michel vint à s'échap- per de son pourpoint. La jeune Marguerite s'en étant aussitôt saisie : « Ce reste d'echarpe blanche... je la re- » connais!... celle fleur... ô mon Dieu! je l'ai brodée... » brodée pour Henri! » s'écria-t-elle. 188 « — Je n'en demande pas davantage! » dit à son tour Jean de La Rue avec cette promptitude d'intelligence qui le distinguait; et dans la même soirée il repartit d'Escaudes sans dire son secret à personne. Mais nous ne serons pas aussi discrets envers nos lecteurs. Il faut que l'on sache que ce jeune homme connais- sait la disposition de la prison du château de Caslelnau- de-Mesme, sur le ruisseau de Saint-Michel, disposition que nos lecteurs sont priés de se rappeler également. Le jeune colporteur venait de deviner que Henri de Savignac, entraîné dans ce cachot, avait perdu dans une lutte ce lambeau décharpe, ou que, prisonnier aux mêmes lieux, il l'avait jeté par l'étroite lucarne de son cachot, dans l'espérance que les eaux du ruisseau por- teraient à des mains amies ce témoignage de sa capti- vité. La Rue ne se trompait pas dans ses conjectures. Nous en avons déjà fait l'observation , le seigneur de Caslelnau, homme dur et farouche, n'était plus cepen- dant du parti de la Ligue. Mais à celte époque, et la Saint-Barthélémy ne l'avait que trop prouvé, les que- relles de religion voilaient bien des querelles particuliè- res. Le mari s'y débarrassait de l'amant, l'héritier de son cohéritier ou de celui qui lui faisait trop attendre son héritage. Souvent aussi, au moyen d'un coup de dague ou d'arquebuse , le débiteur se débarrassait de son créancier. Nous ne vous l'avions pas encore dit, mais c'est le moment ou jamais de vous l'apprendre, le sei- gneur de Caslelnau s'était épris de la jolie Marguerite d'Escaudes; mais ses ouvertures de mariage, malgré le 189 rang qu'il tenait dans l'aristocratie du Bazadois, n'a- vaient pas abouti, M. de Bacoue se trouvant un puri- tain trop rigide pour s'allier à un catholique, et un père trop tendre pour faire violence au cœur de sa fille , de qui les chastes affections appartenaient déjà au jeune maitre de Savignac. Ces refus poussèrent M. deCaslel- , nau à tous les excès que l'on devait attendre de son orgueil humilié et de la fougue de son caractère, trop en harmonie avec les mœurs de ce temps de meurtres et de rapines. C'était donc à ce rival éconduil qu'étaient dus et le sac de Savignac et l'enlèvement du jeune Henri. IV. — Trois jours après le second départ de La Rue delà chapellenie d'Escaudes, Lucmau, meunier de Caslelnau, s'aperçut que les eaux du Ciron, sur lequel son moulin était situé, n'offraient plus la limpidité qui distingue cette petite rivière lorsque de grandes pluies ne vien- nent pas la troubler. Mais, pour celte fois, il n'accorda qu'une attention fort légère à cette particularité. Le len- demain matin, même observation. Cependant on n'a- vait pas appris que des orages eussent éclaté dans les paroisses supérieures , soit de Lartigue d'Ariet , de Goux, d'Esqueys ou d'Allons, soit de Lubbon , où naît celle rivière. D'ailleurs, dans ces occasions, les eaux du Ci- ron empruntent une couleur ferrugineuse aux minières qui parsèment les landes, au lieu de la teinte blanchâ- tre qui avait surpris le meunier Lucmau. Autant par curiosité que par désœuvrement, le voilà remontant celte rivière le long de la rive droite. Parvenu au con- iluent du ruisseau de Saint-Michel, et s'apercevant que 190 c'est de ce ruisseau que provient la teinte dont il re- cherche la cause, il suit les détours de ce dernier ravin jusqu'à la bouche du souterrain qui vomit ce torrent, à peu de dislance en aval de Castelnau; et là, penché un instant vers cette ouverture, son oreille a saisi un bruit sourd qui vient du côté du château. « Mon maitre, » se dil-il alors , fait opérer quelques travaux dans sa de » meure, el je n'ai pas à m'en enquérir. » Puis il reprit le chemin de son usine. Or, ce n'était pas à des ouvriers mandés par le sei- gneur de Castelnau qu'étaient dus el ce bruit lointain et ces eaux qui semblaient avoir traversé les décombres d'un mur en démolition... Jean de La Rue n'avait point perdu son temps. Dans la nuit qui suivit son départ d'Escaudes, il s'était introduit, avec un carrier de ses amis, dans le souterrain dont nous venons de parler. Munis de vivres et des instruments nécessaires, ils n'a- vaient pas craint d'entreprendre le travail difficile de s'ouvrir, à l'aide du pic, des coins et du marteau, un chemin vers la prison du château , où ils avaient l'espoir de trouver Henri de Savignac. Dès le lendemain de leur entrée, grâce à celle persistance dont les âmes fortes se trouvent capables, ils avaient cheminé sous terre fort avant. Il faut dire aussi que ce souterrain prenait en cerlains lieux les dimensions d'une grotte, si dans d'au- tres, ses parois se rapprochant ou sa voûte Rabaissant, force était de tailler dans le roc le passage si désiré. Ceux qui, comme nous, ont visilé des lieux semblables, doivent se rappeler leurs angoisses lorsqu'il leur fallut s'y traîner, la poitrine et les épaules pressées également 191 par les rochers. Ces inégalités permirent à nos deux compagnons de ranger les débris du roc taillé par eux, à droite comme à gauche du ruisseau qui leur servait de guide. Il va sans dire qu'ils s'étaient bien gardés de laisser des traces de leur pic dès l'entrée même du sou- terrain, quille à eux de l'élargir pour leur retour, leur travail n'ayant commencé qu'à partir d'une première grolle située quelques pas plus en avant. Mais ils n'a- vaient pas songé, tout en gardant avec soin dans l'in- térieur les blocs détachés des rochers, que le ruisseau de Saint-Michel ne laisserait pas d'en recevoir une teinte compromettante. Guidé par cet indice, le meunier Luc- mau venait d'entendre les derniers coups par eux don- nés vers la lin de leur quatrième nuit; car ils ne tra- vaillaient que la nuit, à la lueur d'une seule lampe, se reposant le jour sur une couche de rochers, pour ne pas éveiller l'attention de celui qui devait être attaché au service de la prison. Le jour d'après, Lucmau eut occasion de s'entretenir avec un valet, qui vint du château au moulin, de ce qu'il avait vu et entendu la veille. Grande fut sa sur- prise d'apprendre que leur mailre n'avait mandé aucun ouvrier chez lui depuis plusieurs semaines, et ce valet , ainsi que le meunier, crurent qu'il était de leur devoir de donner au château l'avis de ce qui se passait. Mais le châtelain n'avait pas, contre ses usages constants, quitté sa chambre de cette matinée. On s'en inquiétait même déjà, et la nouvelle apportée par le meunier ser- vit de prétexte pour faire violer cette retraite. Soin inu- tile et nouvelles inquiétudes! M. de Castelnau n'était 492 pas dans sa chambre, l'élal de sa couche prouvant eu outre qu'il n'y avait point passé la nuit... Seulement, la porte qui touchait à l'escalier de la prison se trouvait ouverte, et l'on s'empressa d'y descendre. Mais dans celte prison plus de prisonnier, et du maître de ces lieux nulle trace, nul vestige!... Enfin, c'est vainement aussi que l'on visita le château, depuis les caves jus- quesaux combles; c'est vainement, d'un autre côté, que l'on interrogea les portiers : « M. de Caslelnau, direnl- » ils, n'a pas quitté depuis hier cette demeure! » Et pourtant l'absence de M. de Caslelnau ne pouvait plus être révoquée en doute. Pour dissiper vos inquiétudes sur ce personnage in- téressant, nous allons vous transporter dans un cachot ménagé sous l'escalier du clocher d'Escaudes. Mais ici les rôles sont changés. Dans cet homme aux habits déchirés et souillés de boue, dans ce prisonnier chargé de chaînes, il vous faut reconnaître le seigneur de Cas- lelnau en face de Henri de Savignac, devenu libre et maître de son oppresseur. Néanmoins, nous nous hâ- tons d'ajouter qu'une blanche et gracieuse apparition, illuminant en quelque sorte ces lieux sinistres, était venue ôler tout aspect tragique à la scène qui se pré- parait. Nous voulons parler de Marguerite de Bacoue. Pour expliquer ce revirement de fortune , peu de mots vont suffire. Jean de La Rue et le carrier, son compagnon , étaient -venus à bout de leur lâche à la tin de la quatrième nuit de celle entreprise. Mais le jour ayant paru, ils se vi- rent dans l'obligation de remettre à la nuit d'après l'at- 193 laque de la prison. Le soir venu, ils se disposaient à déboucher dans la petile cour où celte prison se trou- vait située, lorsqu'ils aperçurent la clarté d'une lampe et qu'ils ouïrent ouvrir une serrure et retirer un verrou. La Rue ayant avancé la tète avec précaution en dehors du souterrain : «C'est le mailre lui-même, dil-il à voix » basse. Il vient sans doute pour jouir de la détresse de » son prisonnier ou pour lui extorquer une grosse ran- » çon... Nous allons rire! » A ces mots, ils se glissent comme deux serpenls le long du torrenl, dont le bruit devient leur complice en dérobant leur marche à l'en- nemi. Maintenant, les voilà debout, les mains crampon- nées à la crête du mur qui retient les eaux dans leur lit. Ils se hissent dans la cour, ils font invasion dans le cachot, où venait en effet de s'introduire M. de Caslel- nau; ils se ruent sur lui, ils le renversent, ils le con- tiennent au moyen de leurs mouchoirs, et comme il vivait jeté un premier cri pour appeler ses gens, trop éloignés d'ailleurs, La Rue lui met un poignard sur la gorge en lui disant d'un ton décidé : « Un mot de plus -» et je vous tue ! » A cette époque, plus d'un seigneur gardait sur lui les clefs de la prison et des fers de ses prisonniers avec non moins de soin que celles du coffre de bahut où il ren- fermait ses chartes et son argent. Celui-ci n'était pas homme à déroger à cet usage, surtout à l'égard d'un prisonnier de l'importance de Henri de Savignac. La Rue trouva donc dans les poches du seigneur de Cas- telnau le moyen de délivrer le jeune fiancé, et bientôt ce fut son ennemi qui reçut les mêmes chaînes que u 194 Henri venail de porter; puis, descendus dans le lit du torrent et pouvant disposer par bonheur de toute une nuit, ils entreprirent l'opération difficile, et à laquelle leur captif se prêta de fort mauvaise grâce, d'extraire celui-ci de son propre château, en le faisant passer, comme un ballot bien et dûment cordé, par le souter- rain où ils s'étaient ouvert un passage dans les nuits précédentes. Durant ce trajet , et malgré leur sollicitude pour un prisonnier valant à leur yeux son pesant d'or, nous ne garantissons pas (pie celle tête si chère n'ait heurté quelquefois les rochers trop voisins, ou plongé dans le torrent et puisé quelques gorgées d'un liquide dont M. de Caslelnau n'avait guère le goût; mais enfin les ténèbres duraient encore quand ils revirent le ciel. Après quoi l'on remit M. de Caslelnau sur ses pieds, dont on relâcha quelque peu les chaînes, et Henri de Savignac, tenant une autre chaine passée aux bras et aux mains de son prisonnier, ouvrit la marche versEs- caudes, Jean de La Rue se tenant â la gauche de M. de Caslelnau, armé de sa dague, le carrier à sa droite, armé de son pic, et prêts l'un à le piquer, l'autre à l'as- sommer, pour le rendre plus docile s'il faisait mine de résister. Aussi ne manifesta-l-il aucune intention de rébellion , et dès le point du jour Escaudes les reçut tous les quatre dans ses murs. Cela dit, rentrons dans le clocher de cette chapel- lenie. V. « — Vous n'ignorez pas, messire, lit Henri, les )> arrêts de Messieurs du Parlementa l'endroit des exac- » lions et des tueries du genre de celles que vous vous 495 » êtes permises à Savignac. Les gens du roi, soyez-en » bien assuré, ne demanderaient pas mieux que de fonc- » lionner sur un accusé de voire importance. Or, j'ai » pour vous mener à eux vingt arquebusiers éprouvés. » Faites étal que Belzébulb lui-même, lui eussiez-vous > cédé voire âme , ne vous retirerait pas de leurs mains. » La première balle serait pour vous dans une basse » fosse du cbàleau de Villandraul, dont la garnison est » maintenant à noire dévolion ; la seconde dans un ca- » cbot du cbàteau de Budos, où la noble Régine saurait » prendre ses sûretés. Quant à la troisième balle, nous » forcerions un peu la marcbe, pour vous la procurer » dans les prisons du Parlement , où vous auriez le » temps de goûter quelque repos. » « — Toutes ces menaces, répondit Caslelnau, sont » peine perdue, et je ne suis pas de ceux que l'on in- » timide; mais je connais les lois de la guerre. Aujour- » d'hui je vais les subir; demain je les imposerai peut- » être. Donc, au fait, messire de Savignac. qn'exigez- » vous pour ma rançon*?» « — Sans relever ces expressions de lois de la guerre, » dont vous faites à votre endroit une si abusive appli- » calion, voici ce dont il s'agit entre vous et moi. Ou- » tre la rançon pour voire personne, vous me devez » une restitution des perles que vous m'avez fait éprou- » ver. Vous êtes trop juste aussi pour souffrir que je » laisse sans récompense les deux bonnêtes garçons qui » prirent la peine de vous escorter jusqu'ici. Tout bien » compté el tout considéré, je crois me surfaire moi- » même que d'exiger seulement cinq mille livres. » 196 « — J'annonce à messire deCastelnau, dil à son tour » M Ue de Bacone, que je me crois en droit d'accepter » un pot de vin. C'est l'usage. » « — Où voulez-vous, reprit le prisonnier, que je » trouve cinq mille francs? Mon bahut n'a jamais ren- » fermé la moitié de cette somme. » « — Je n'ai pas dit cinq mille francs, ce qui ne ferait » pas quatre mille livres de Tours. El puis, vous ou- » bliez que nous traitons de votre rançon en Gascogne, » et que c'est de livres morlanes que j'ai entendu par- » 1er. » « — Mais à ce compte, ce serait quinze mille livres » de Tours ou vingt mille francs bordelais que vous li- » reriez de moi. » « — Mon Dieu! oui, messire. Songez, je vous prie, » qu'outre mes pertes personnelles et tout ce que vous » valez personnellement aussi , il est dû quelque dédom- » magemenl aux veuves comme aux orphelins que vous » avez faits. » « — Faut-il s'inquiéter de cette valetaille? » « — A vous permis de n'en tenir aucun compte. Pour » moi, je ne saurais oublier ceux qui m'ont donné leur » vie... Au surplus, messire, je connais voire fidélité » à une parole d'honneur, et je voudrais que votre hu- » manité s'égalât à votre loyauté. Si vous n'avez pas » tout cet argent, je serai de bonne composition pour » les échéances. Il y a , par exemple, vos garennes de » Goualade qui dépérissent sur pied, dit-on. Eh bien! » nous en attendrons la coupe!... Mais en vérité, mes- » sire, vous vous ravalez trop à nos yeux! » 197 « — M. de Savignaca le droit de se dire d'aussi bonne » maison que les Castelnau, et hier encore, sous mes » verroux, je me suis montré moins exigeant à son en- » contre... » « — Moins exigeant, merci!... Eh! oui, vous vous » seriez contenté de dix mille francs de rançon. Mais » cette autre condition dont vous veniez m'obséder cha- » que soir, et que chaque soir j'ai repoussée, la comp- » tez-vous pour rien? Cet ange de beauté et d'amour » que nous avons devant nous, ce trésor inappréciable » auquel vous vouliez me faire renoncer, savez-vous, » messire, que je le mets bien au-dessus de nos deux » fortunes et de ma propre vie'?... Moins exigeant , vive » Dieu ! » A ces mots , le front du jeune maître de Savignac s'é- tait enflammé de courroux, et peu s'en fallut même que la jolie Marguerite ne montrât son petit poing au sei- gneur captif. Celui-ci sentit la nécessité d'opérer une diversion. « — Ne puis-je connaître, dit-il en se tournant du » côté de la gracieuse fiancée, autant que ses chaînes » pouvaient le lui permettre, en quoi consisterait le pot » de vin? » « — Je n'accepterai qu'une robe, pour en avoir rêvé » quelquefois , répondit Marguerite. Tenez, écrivez, » Henri : une robille à l'espagnoie en toile d'or noire, » avec des bandes de broderie de canelille d'or et d'ar- » genl, et un pourpoint de toile d'argent blanche en » broderie d'or. » « — Celte parure, reprit le prisonnier, ne serait pas 198 » indigne d'une comtesse; mais il manquerait, ce me » semble, à celle qui doit la porter, un carcan de pier- » reries; et si je l'ajoutais à la robille, obtiendrais-je >> mon pardon d'une aussi bonne chrétienne que vous » l'êtes? » « — Oh ! dans ce cas, et pour répondre à cette cour- » toisie, s'écria le maître de Savignac, je serais tout » disposé à me réduire à dix mille francs bordelais! » C'est à cette dernière somme que le marché fut conclu. Peu de jours après, les Lugues virent un nombreux cortège s'avancer vers les portes de Savignac. Montée sur une légère haquenée, vêtue à l'Espagnole et toute couverte de pierreries, une jeune dame se tenait en tète, à la droite d'un jeune et brillant gentilhomme que son beau cheval semblait fier de porter. C'étaient (vous les avez déjà nommés sans doute) la jolie et gracieuse Marguerite et le seigneur de Savignac, qui devenus époux, ramenaient dans celte demeure naguère si dé- solée la joie et le bonheur. La Gascogne, de son côté, ne larda point à jouir de meilleurs jours , les succès du roi, qu'elle s'enorgueillit d'avoir pour fils, ayant pro- duit d'heureux contre-coups dans nos contrées. Enfin . quatre ans après les noces d'Escaudes, l'édit de Nantes vint nous donner la paix , et , ce qui valait mieux encore , réconcilier tous les partis. 109 SCÈNES DU DÉLIGE EN 1856 '. Dieu s'est-il repenti d'avoir crée les moissons"' Genèse, VI, 17. Et la grandeur de la disette détruira la grandeur de l'abondance t'.cticse . XU, 31'. I. Un bruit s'entend... lointain... diffus. Dans l'espace... Un avertissement confus , Voilé, passe, Agitant l'air. — Le vent est froid. Le fleuve trouble; Depuis trois jours son niveau croit . Son courant double. On désenchaîne les bateaux, On les démâte ; Aux pontons .sonnent les marteaux En toute hâte. Des bords et des quais menacés Par les hautes marées , On ôte les bois entassés. Le linge, les denrées. Dans les granges , dans les greniers . Lu en séance du 28 janvier I8S8. 200 Les magasins du voisinage , A draps tendus , à pleins paniers , Par la fenêtre on déménage. Percevant un signe distinct, L'essaim de pigeons prédit la tourmente ; Le bétail , inquiet d'instinct , Dans l'étable humide en chœur se lamente; Les tombereaux lourds et criards , Les traîneaux à bœufs , les chars , les charrettes , Chargent un peuple de fuyards , Pâles , abattus de terreurs secrètes ! — Sur la pointe du vieux clocher, Une voix , signalant la houle envahissante , Répète : — « Il faut se dépêcher! » L'eau se presse, élargit sa ligne frémissante, » Ferme chaque passage ouvert ! » — Et bientôt, redoublant d'avide véhémence, Sur le pays presque désert , S'abat avec fracas le mascaret immense ! II. Blondes campagnes! blés si beaux! Promesses d'un an, inouies, En moins d'une heure évanouies ! Ah ! les cités ont leurs fléaux ; L'air fétide et flétri des villes , Les pestes , les luttes civiles , L'incendie aux rouges flambeaux ! Mais quelle infortune plus prompte, Quel sacrifice plus amer, Que d'entendre fondre une mer 201 Que rien n'arrête ni ne dompte , Sur les gras fourrages fleuris , Sur les froments presque mûris ! Au bout du sillon, quel mécompte! Sueurs ! soleils subis en vains ! Inexorable Providence ! Lorsque s'annonçait l'abondance , Quand le travail touchait à fin ; Comme dans l'Egypte punie , Voir apparaitre l'agonie De la misère et de la faim ! 111. i 'li il- ii ■■ des Flots. Frères , déracinons les chênes , Les chênes qu'épargnaient les ans ; Brisons les défaillantes chaînes Qui vibrent sous nos bonds pesants. Croulez, vieux remparts, digues neuves Nous ne sommes plus les lents fleuves Aux fertiles stagnations ; Nous sommes des fléaux sur l'aire , De lourds messagers de colère, Des poids de malédictions ! Nous n'avons plus de noms ! — Les plaines Confondent nos cours et nos bords. Pour fuir nos immensités pleines , Les coteaux seuls offrent des ports. Atteignant l'horizon pour borne , Sous un niveau mobile et morne , Aussi loin que l'effroi peut voir, 202 Aux pleurs d'une foule attérée. Nous changeons l'heureuse contrée En océan de désespoir! IV. PREMIER FLOT. t J'ai descellé le seuil où priaient les aïeux; » Aux vieux gonds arrachant leur porte, » Avec les murs , témoins de ces âges pieux , » J'ai pris ces souvenirs où s'attachaient les yeux. » Et dans l'oubli je les emporte! » Des greniers, s' effondrant sous les boisseaux comblés, » Broyant la poutre condamnée, n Jusqu'à leur dernier grain j'ai dispersé les blés! * Sous d'impuissants regards , de détresse accablés , » J'entraîne le pain d'une année. » SECOND FLOT. « J'ai dépouillé les champs de leur éclat fleuri. » J'ai fauché les maïs en herbe; » D'un limon corrupteur, par ses levains aigri, » J'ai brûlé jusqu'au sol la racine, et flétri » L'espoir de la future gerbe ! » TROISIÈME FLOT. * Moi, j'ai fait mieux encor. — Sillons où j'ai passe. » Vous ne verrez plus la charrue ! » J'ai , d'un sable infertile , à couches entassé , » Non couvert, mais, — 6 deuil! à jamais remplacé » La terre môme disparue ! » iJl'ATUIÈME FLOT. « Vous avez englouti des richesses d'un jour, » Détruit de fragiles demeures. 203 » Moi, j'ai surpris vivant le maitre du séjour. » Au laboureur courbé sur son dernier labour, » J'ai dit : — Suis moi , pour que tu meures ' ! — » Ici, j'ai réuui deux amants, que la Mort, » Mieux que l'amour, rendra ridelles ! j Ailleurs, j'ai séparé, par un barbare effort, » Deux cœurs, dont l'un pour l'autre, — ô coups railleurs » Aura des larmes éternelles! » [du sort! CINQUIÈME l'I.ur. « Moi, je n'ai rencontré, sur terre, aucun vivant. » Balayés par vous, tous les êtres y Avaient fui sous la peur comme le sable au veut. » Alors j'ai défriché, — de mon levier mouvant, — » La terre où dormaient les ancêtres ! s Secouant au chevet les cadavres surpris » Dans leurs ténèbres caverneuses, y> J'ai décloué les joints des funèbres lambris, * Et le soleil verra leurs blanchâtres débris » Sécher aux branches limoneuses ! » L'enclos sacré n'est plus qu'un livide chaos ; » Ainsi le portait la sentence : » — Ma droite en les comptant dispersera leurs os ; » Jusque dans les sommeils du suprême repos » Je poursuivrai leur existence! » TOUS. « Les hommes nous raillaient!... leur sacrilège essor » Ne connait pas de saint obstacle ; ' ATrélazé, près d'Angers, des faucheurs, surpris par l'impétueuse irruption des eaux, ont disparu dans dus courants improvisés. 204 » Nous n'étions plus pour eux qu'un splendide décor! » Nos cent cinquante jours, dont tout frémit encor, » Se changeaient en riant spectacle ' ! » Renversons de l'orgueil les fragiles étais. » Sous l'œil du Maître qui nous juge, » Mieux que sur leurs tréteaux , — parodiques essais , — » Jouons ,— acteurs plus grands, plus terribles, plus vrais, — » Une des scènes du déluge! » V. Scène. Subit, poignant, désespéré, Portant au loin l'horreur de l'angoisse dernière , Un cri part. — Sur un toit, de vertige entouré, Une tribu groupée, appelle, prisonnière... Un craquement constant et sourd Sous les genoux tremblants s'est déjà fait entendre, Pour ses supports minés le poids était trop lourd, L'eau convoitait sa proie et s'indignait d'attendre... Tous disparaissent à la fois Dans le gouffre affamé dont le cratère s'ouvre, Et cet immense cri, fait de toutes leurs voix, S'éteint dans le remous qui bouillonne et les couvre... Un homme , — un seul 1 — revient à flot , Son bras nerveux et nu sur la vague s'allonge, Il cherche où sont les siens, appelle un matelot, Et ne voyant personne, il se retourne, il plonge, Remonte encore, — toujours seul! — 1 A cette épogue, l'Ambigu donnait tous les soirs la pièce intitulée : Le Déluge. 205 Redescend dans l'abîme, en sonde les mystères , Fouille les plis glacés du mobile linceul, Et renonce... le sang figé dans les artères! — Il pense à lui-même... trop tard! Ses membres sont raidis , sa force est dépensée , Le frisson vient , la peur altère son regard , Un éblouissement alourdit sa pensée , Et n'ayant plus ni volonté Ni désir d'épuiser la lutte abandonnée , Il se résigne , et livre à la fatalité Une chose sans nom qui suit sa destinée. Ce front décomposé, jauni, Des affres de l'esprit garde le sceau livide ; On y peut lire encor le grand combat fini ; Et l'hydre a pour butin la masse inerte et vide. Attendus par l'immensité , Silencieusement, se hâtant dans leur voie, Voguant vers l'Océan ou vers l'Éternité, L'âme et le corps disjoints vont où Dieu les envoie. A distance en vain rassemblés, Méfiants de ces bords qu'un cours secret ravine, Les peuples sont muets , — les bras , les pieds scellés , Et regardent passer la justice divine ! VI. Ah! spectacle lugubre et désolant! — tout voir Du rivage , — et sentir son néant , ne pouvoir Sauver ces lentes agonies ! Amour! Pitié! Courage! Humanité! Devoir! Mots stériles... Les Ilots montent, pleins d'ironies! Ils vont, grondants et iiers, à leur but inconnu. Qui peut savoir le deuil dans leurs flancs contenu? Qui, — pendant la nuit triste et sombre, — Les ayant écouté longtemps, — n'est revenu Le front terrifié de visions sans nombre? Quels supplices sans noms , — ignorés et soufferts ! Que d'adieux éternels par ces clameurs couverts , Que de mains en silence étreintes! Que de bras embrassés éperdûment ouverts , De volontés de vivre à renoncer contraintes! Impassibles , suivant leur élan désastreux , Les flots passent toujours, — ne se disant qu'entre eux Ces drames secrets et terribles , Ces douleurs sans témoin , ces yeux ternes , vitreux , Et ces cheveux dressés par les transes horribles ! VIL Fureur opiniâtre! Effroyable tableau! On fait la part du feu, mais il faut tout à l'eau. Dans un cercle sauveur on circonscrit la flamme, Le tison prisonnier s'éteint dans un îlot. Mais nul effort humain ne peut borner le flot. Du souverain courroux on sent qu'il porte l'âme ! L'eau! de l'orgueil de l'homme étrange châtiment, L'eau résiste et poursuit ! — C'est le libre élément Dont le ciel règle seul le régime suprême! Dieu de le contenir s'est réservé le soin ; Dieu seul encor lui dit : — « Tu n'iras pas plus loin ! » S'il le retient d'un geste, il le lance de même ! Va ! reprends des projets sur l'obstacle échoués ! 207 Rêve des plans meilleurs, à leur tour déjoués, Science vaniteuse, Impuissance infinie! Puis, vienne un jour d'orage arracher ton bandeau, Et soudain, nous verrons, dans quelques gouttes d'eau. Comme Icare aveuglé s'abîmer ton génie! Calculs anéantis par les événements, A quoi bon relever ces vains endiguements ! 11 pleut ; — le lleuve gonlle , envahit l'étendue , Couvre un travail géant comme on efface un trait . Et le granit dissous s'affaisse et disparait Dans un trop-plein subit fait de neige fondue ! T ii l> I en ii. Que font dans l'ombre, au loin, ces sinistres lueurs? Pour qui, sans le soleil, ces hâtives sueurs? Ces fantômes courbés sous des torches funèbres ? Pourquoi d'un peuple entier ce labeur surhumain ? Ail! c'est qu'un grand danger menacera demain, Et que la Loire énorme enfle dans les ténèbres!... A hausser un niveau que l'onde affleure et suit, Trois mille travailleurs s'acharnent jour et nuit; Un lac monte, et l'assiège avec ses vagues bleues. Tout à coup, — sous l'effort sourd et persévérant, Le mur crève , la brèche éclate ; — et le torrent Du pays consterné court inonder vingt lieues!... Terne , trouble , plombée , une nappe s'étend ; Son œuvre dans ses flancs pleine et morne s'entend. L'œil voit de l'eau, du ciel ; des toits , des mains penchées, Des échelles, des mâts, des bouts de peupliers, Un océan qui marche eu roulant des halliers, 208 Et dont le lit est fait de récoltes couchées Que sondent en pleurant de pâles bateliers ! VIII. Cependant, le courroux qui menaçait Ninive Voit des justes encore et semble s'oublier. 11 ne veut pas la mort du pécheur, — mais qu'il vive, Et que son vaste orgueil dans une foi plus vive Vienne , front bas , s'humilier. De l'épreuve indulgente il a fixé le terme ; Il dit au Châtiment : — « Là tu t'arrêteras ! » — Le fleuve dans ses bords lentement se renferme , La mer sous le soleil redevient terre ferme , Le courage renaît aux bras ! Ces maux dans la pitié vont trouver un refuge : Tu montres l'olivier, Chrétienne Humanité ! Voici qu'à l'horizon de ce nouveau déluge , Brille, — apportant l'espoir, et le pardon du Juge, — L'arc- en- ciel de la Charité. D'Angers à Nantes. — Juin 1856. FAITS POUR SERVIR A LA PHYSIOLOGIE DE LA VIGNE PAR J.-P. GOUERBE. CONSTITUTION DES EAUX DU SOL. Mes recherches sur la Physiologie de la vigne exi- gent la connaissance exacte de la constitution des eaux du sol. J"ai donc du, avant de publier la suite de mes expériences, faire avec un soin tout particulier l'ana- lyse de ces liquides. Par la composition de l'eau dont s'imbibent les plan- tes en effet, on doit expliquer l'origine et la forma- tion de la sève, car celle-ci ne peut être que de l'eau du sol plus ou moins organisée; de telle sorte, que la sève des végétaux livrée à sa décomposition spon- tanée doit, à quelques différences près, se reconsti- tuer en eau du sol. C'est pour apprécier et me rendre compte de ces di- verses métamorphoses, que j'ai étudié l'eau qui filtre au sein de la terre végétale du lieu où je fais mes expé- riences, celle qui séjourne plus ou moins longtemps dans le sous-sol, celle de sources plus profondes qui s'élève par capillarité jusqu'aux racines. u ■MO Les matières salines de l'eau ne sonl pas les seules qui m'onl captivé ; je me suis également occupé de l'é- lude des matières organiques qui les accompagnent. Généralement, on considère comme de l'albumine la substance azotée qui se dépose avec les carbonates ter- reux pendant l'évaporalion des eaux; je doute pourtant que des recherches bien nettes aient élé faites pour le démontrer. Doil-on dès lors considérer comme de l'al- bumine une substance précipitable par la chaleur, par cela seul qu'elle donne de l'ammoniaque quand on la brûle? Sûrement non. De nouvelles recherches deve- naient donc indispensables pour nous éclairer à l'égard de ces matières. La composition de l'albumine a été déduite par di- vers savants d'un très-grand mérite : MM. Gay-Lussac et Thénard, Proul, Dumas et Cahours, Wnrlz, Mul- der, etc., s'en sont occupés successivement, et leurs résultats se confondent à peu de chose près. L'albumine de l'œuf, abstraction faite du soufre qui s'y trouve dans le rapport de "Z p. 100environ, se com- pose, d'après Gay-Lussac et Thénard, de : Carbone 52,88 Hydrogène 7,54 Azote ^,70 Oxygène 25,88 Ces résultats conduisent irès-exaclement à la for- mule '. C 7a H 60 0*> Ai\ Lieberkuhn, parlant de la constitution des albumina- iii les, donne à l'albumine la formule C' 1U H"* 0** .i z "\ qui esl à peu près le double de celle que j'ai calculée des résultats de Gay-Lussac et Thénard. Je néglige le soufre pour mieux comparer. L'albumine végétale, qu'on aurait pu supposer un peu différente de l'albumine animale, a fourni à MM. Dumas et Cahours une composition presque identique; la dif- férence, qui porte seulement sur le carbone, se trouve dans la limite des erreurs possibles, quand on songe surtout à l'extrême diflicullé d'obtenir d'une pureté sans reproches les produits incristallisables. La quantité que j'ai recueillie de substances organi- ques par l'évaporation de plusieurs centaines de litres d'eau, m'a permis de formuler la composition élémen- taire des principales, et d'assigner ou de présumer leur état dans les eaux. Mes recherches ayant principalement pour but d'éta- blir un rapprochement entre la composition de l'eau du sol et celle de la sève décomposée spontanément au contact de l'air, je présenterai dans un autre Mémoire la constitution de la sève ainsi transformée, afin de nous fixer sur la métamorphose de l'eau en sève, et en pro- duits subséquents par l'acte de la végétation. Les analyses qui font la substance de celle disserta- lion ont été obtenues à l'aide de mélhodes simples qui me sont particulières, et avec lesquelles je me suis fa- miliarisé. Les résultats oni été contrôlés par une expé- rience spéciale que la théorie vient corroborer. Toute analyse de celle importance qui n'est pas suivie d'une épreuve de contrôle ne doit inspirer aucune garantie m en ce qui louche le rapport des principes constitutifs des eaux. Tous les jours pourtant on publie des travaux de cette nature entachés de celte négligence; sembla- bles à des recettes mensongères, ces compositions sont inscrites même sans données principales; de telle sorte qu'il est impossible de vérifier les calculs, d'estimer la valeur des résultats et d'apprécier la sagacité de l'obser- vateur. Celte manière d'écrire la science dans un Mé- moire de faits nouveaux ne saurait être trop blâmée, parce qu'elle n'est d'aucun profit pour l'enseignement et qu'elle peut faire nailre des doutes sur l'exactitude des résultais. Je ferai donc en sorte d'éviter ce dé- faut, en plaçant le lecteur dans la possibilité de véri- fier mon travail et de relever les erreurs qui pourraient s'y èlre glissées. Les divers nombres qui ont servi de base à mes cal- culs sont : Coefficient de dilatation des gaz. . . 0,00567 Poids de \ cent. cub. d'azote. . 0« r OOI2562 _ \ — ,lac. carb. 0, 004977 ÉQUIVALENTS. Carbone 75 Oxygène \ 00 Hydrogène -12,5 Azote 175 Chlore 445 Acide carbonique 275 213 Acide nitrique 675 — sulfurique 500 Soude 587 Potasse 590 Magnésie 250 Chaux 550 Baryte 958 Chlorure de sodium 750 — de potassium 953 — de magnésium 595 Carbonate de soude 662 de potasse 865 — de magnésie 525 de chaux 625 — de baryte -1255 Nil rate de soude \ 062 — de potasse 1 265 — de magnésie 925 — de chaux 1 025 Sulfate de soude 887 — de potasse I 090 — de magnésie 750 — de chaux 850 — de baryte 1158 S i ei . i nu li liront an «.oln de In terre végétale. A la suite d'une pluie de printemps, et après que la surface du sol fui sèche d'eau apparente, une cavité de 50 centimètres de profondeur fut pratiquée au milieu 214 d'une pièce de vigne dont le fond élait argileux; l'eau qui macérait le terrain suinta aussitôt en se réunissant dans la cavité, qui pouvait contenir 13 litres. Toutes les vingt-quatre heures, on creusait un nouveau réser- voir, afin d'obtenir un liquide toujours pur d'altération, ayant remarqué que l'eau du sol des vignes, par une exposition à l'air trop prolongée, perdait de sa saveur, un peu analogue à celle de la sève de vigne. Par ces soins, l'eau, après fillration, pouvait être soumise avec conûance aux évaporations ménagées. C'est sur un pareil liquide et sur une quantité de 100 litres d'abord que j'ai expérimenté de manière à obtenir les produits fixes. On en verra plus loin les ré- sultats, après l'examen des gaz contenus dans cette eau. GAZ. 500 centim. cubes d'eau ont donné, à l'aide d'un ap- pareil convenable et par une ébullilion suffisamment prolongée : Gaz 18 cent. cub. à + 1 4° pression 0,760 — La potasse en a absorbé . . 5 — On a donc : Air 15 — Acide carbonique 5 — L'air, analysé avec beaucoup de soin par le phos- phore, a fourni pour résultats : Azote 70 Oxygène 50 215 précisément le rapport qui se trouve dans l'air de la sève. Plus loin je ferai quelques observations au sujet de l'analyse de l'air par la combustion vive du posphorc. Pendant l'extraction des gaz, il s'est déposé sur la pa- roi intérieure du ballon : 0s r 040 carbonate calcaire. exigeant pour se transformer en bi-carbonale 17,60 d'a- cide carbonique. On a obtenu 5 cent, cubes de ce gaz, qui à 0° pèsent 9,40, un peu plus de la moitié de 17,60 que donne la théorie; ce qui doit être, en raison d'un peu de carbonate de magnésie qui accompagne le carbonate de chaux. Le sel terreux déposé se trouvait conséquemment à l'étal de sesqui carbonate dans le li- quide. Nous verrons dans d'autres paragraphes que l'eau du sous-sol et de sources renferment assez d'acide carbo- nique pour transformer les carbonates, qui se précipi- tent par l'ébullition, en bi-carbonales. RÉSULTATS D'ÉVAPOKATIONS. lo 20 30 Kau 20 litres. 50 litres. 50 litres. Obtenu : Prod. insoluble. 4* r 250 6S'500 4 0s r 550 soluble. . I, 085 4, 600 2, 650 r>t"555 78 r 900 156 r 200 216 Ces résultats donnent pour 1 litre : Produit insoluble 0,2 1 1 — soluble 0,05 L'eau soumise aux expériences était parfaitement limpide, d'une densité de 1,0005. Les évaporations ont été faites dans de grands plats en porcelaine, de la contenance de 1 lit. 1/2; ces va- ses, que je recommande, conviennent parfaitement dans ces recherches; ils me paraissent préférables aux cap- sules, parce qu'ils sont plus commodes et moins coû- teux. Par leur forme, leur épaisseur, ils constituent des vases évaporatoires parfaits. Avec cinq plats de la con- tenance que j'indique, on peut évaporer de 15 à 20 li- tres d'eau par jour, à la température de 80 à 90° cen- tigrades. Il n'est pas toujours facile de détacher les dernières portions de carbonates terreux qui adhèrent assez for- tement aux vases; aussi, comme vérification, avons- nous l'habitude de faire une expérience sur 100 cent, cubes de liquide dans une capsule légère, de la conte- nance de 25 cent, cubes. La pesant avant et après l'ex- périence, et multipliant par 10 le résultat, ou a exac- tement le produit d'un litre, et en quelques heures on est satisfait. La quantité de produit obtenue, qui est de 2() sr 500, permet de revoir et de varier les expériences de ma- nière à être mieux lixé. Je ne pense pas, d'ailleurs, que l'on puisse se former mie idée bien nette de la na- 217 lure dos matières organiques conlemies dans les eaux en n'opérant que sur deux ou trois litres de liquide, et il n'est pas plus permis de négliger ces matières aujour- d'hui que les substances salines qui les accompagnent ; car elles jouent probablement un rôle tout aussi impor- tant que les sels dans l'accroissement des plantes et dans la formation d'autres êtres qui habitent le sein des eaux? sans compter que c'est peut-être par leur concours que l'azote s'organise dans les végétaux... En outre des produits que je viens de signaler, on obtient constamment, vers la fin de l'expérience, na- geant dans un liquide jaunâtre, des flocons chevelus insolubles dans les acides, que je décrirai brièvement au troisième paragraphe. l'KODUT SOLUHLK. Ce produit est dune couleur roussàlre, légèrement alcalin, répandant une odeur de lessive lorsqu'on con- centre sa dissolution. Chauffé comme pour le dessécher fortement , il dégage une odeur particulière un peu analogue à celle de l'urine qu'on évapore. Par le contact d'un acide, sa dissolution aqueuse laisse déposer quelques légers flocons organiques bruns, et le mélange acquiert une odeur de bois de chêne; si on chauffe après celle addition, l'odeur urineuse dont je viens de parler ne se manifeste plus. La trop petite quantité de matière m'a empêché de pénétrer ce phé- nomène. 218 Par quelques essais, j'ai pu me convaincre que le produit soluble renferme : des chlorures, — nilrates, — carbonates, — sulfates; de la potasse , — magnésie, etc. Par la destruction à l'air libre de la matière organi- que, le produit se transforme en un sel blanc, soluble presque en totalité dans l'eau. L'expérience a donné : -100 50 80 78 59,5 62,5 Ces rapports sont constants. Ce sel perd 22 p. 100 par son incinération. Quelques légères scintillations qui se manifestent dès le début de la combustion, indi- quent la présence de nitrates. Le dégagement de tra- ces de chlore par l'acide sulfurique indique encore un mélange de nitrate et de chlorure. Par la calcinalion du produit, il est impossible de connaître le rapport exact des carbonates alcalins exis- tant primitivement dans le sel; attendu que s'il renfer- mait des sels organiques, ils produiraient des carbona- tes avec leurs bases. Les nitrates disparaîtraient égale- ment et donneraient des carbonates par le concours des matières organiques. Il est donc indispensable de faire des expériences sur le produit directement. 219 J'avais d'abord pensé qu'en traitant la solution par le nitrate de baryte, on précipiterait d'une manière cons- tante les acides sulfurique et carbonique combinés à la baryte; mais non-seulement la précipitation du car- bonate est incomplète, il se mêle encore une quantité variable de matière organique qui complique les résul- tats. En efl'et, le précipité incinéré m'a donné des rap- ports tellement différents, qu'il ne m'a pas été possible de prendre une moyenne de trois expériences. Dans cet embarras, j'ai eu recours à d'autres moyens ; et d'abord à celui qui donne le volume du gaz carboni- que. Voici le résultat : Température 18". Pression 0,765 Produit employé oe'094 Gaz obtenu 2 CC 8 qui deviennent à 0° 76 pression . . . 2,642 pesant o» 1 00525 Ces résultats donnent p. 100 de sel : Acide carbonique 0«' 00574 4 produisant Carbonate de potasse n'^W 805 L'expérience a été faite sur le mercure dans un tube divisé en 1/10 e de cent, cubes. La décomposition s'opé- rait par l'acide cblorbydrique étendu de deux tiers d'eau. Un demi cent, cube de ce liquide était pins que sufli- sanl pour compléter la dissolution et la décomposition. 220 La colonne de liquide était comptée comme gaz. La tension de la vapeur a été négligée. ANALYSE HE CE PRODUIT PAU L'ALCOOL. Produit soluble 1 00 L'alcool a dissous 65 Résidu 57 SOLUTION ALCOOLIQUE. Le produit primitif contenant des chlorures, des ni- trates, des sulfates et des carbonates, j'ai eu pour but, en le traitant par l'alcool, de séparer les chloru- res el les nitrates, des autres sels. La solution était légèrement colorée par de la matière organique. On l'a évaporée dans un creuset de platine et faite déflagrer, étant facile, par le carbonate formé, d'apprécier la proportion du nitrate. Par celle inciné- ration, les 63 milligr. dissous se sont réduits à 51, ré- sultant en un sel parfaitement blanc. Cela donne 12 de perle, provenant de la matière organique el des élé- ments nitriques. Le produit salin obtenu repris par l'eau s'est dissous, moins un dépôt blanc pesant 2 milligr., qui n'était que du carbonate de magnésie, reconnu à ces signes : dis- sous dans quelques cent, cubes d'eau légèrement acidu- lée, il y a eu effervescence, et la potasse caustique a donné lieu à un précipité blanc, floconneux, immédia- tement soluble dans le clilorure d'ammonium. 2*1 Séparée de ce léger dépôt magnésien, la solution ne contenait ni cluuix ni magnésie; précipitée par le ni- trate de baryte, pour apprécier le carbonate dérivant du nitrate, elle a donné : Carbonate de baryte -12 correspondant à 6,44 carbonate de soude et à 10,53 nitrate de soude, en admettant la soude pour base : ce que les nombres vérifieront plus loin. La nouvelle solution, séparée du dépôt barylique, placée dans un flacon convenable et légèrement acidu- lée par l'acide nitrique, éprouvée par une solution de nitrate d'argent titrée, dont chaque cent, cube corres- pondait à 1 milligr. de chlore, en a saturé 26 cent, cubes, indiquant conséquemmenl 26 milligr. de chlore et à : {2,8 \ chlorure de sodium. 42,84 + 2 carb. mag. + 6,44 earb. sod. = 5-1,28. En admettant la potasse pour base, on aurait obtenu 69,29; donc nous avons affaire à des composés so- diques. Ajoutons d'ailleurs, pour lever tous les doutes, que les produits donnaient à peine signe de précipité par le bi-chlorure de platine. D'un autre côté, 15 sulfate de ce produit ont donné 25 sulfate de baryte. Or, 25 sulfate de baryte correspondent à -M ,96 sulfate de soude. L'expérience suivante rendra ces résultats encore plus concluants. Produit soluble 50 L'alcool a dissous 51 Résidu -19 La solution desséchée et le produit déflagré a donné : Résidu salin 25 contenant le chlorure et le carbonate provenant du ni- trate. Par divers traitements alcooliques faits dans le creuset même, on a dissous : Chlorure 20,5 Résidu de carbonate 4,5 Cela donne p. 100 : Chlorure 41,0 Carbonates 9,0 Le résidu de carbonate se compose de 2 carb. de magnésie déjà signalé, 7 — de soude. On a trouvé plus haut 6,4 carbonate de soude par la baryte ; nous ne sommes donc pas très-éloigné. 223 Je puis admettre conséquemmenl, en parlant des pre- miers résultats, que la portion solulile dans l'alcool, dont le poids est de 63 p. 100 de sel soluble, se com- pose de : Nitrate de magnésie 5,52 — de soude ^ 0,55 Chlorure de sodium 42,84 Matière organique 0,51 Par d'autres résultats non moins importants, dérivant d'une expérience générale, on verra que ces nombres seront vérifiés et contrôlés. La matière organique qui se présente ici en dissolu- tion dans l'alcool est insoluble dans l'éther. Je la consi- dère comme de Yulmine; peut-être se trouve-l-elle à l'é- tat d'ulmate, ce qui expliquerait sa solubilité dans l'eau. Il ne m'a pas été possible d'en faire une élude suffisante, encore moins de l'analyser. RÉSIDU INSOLUBLE DANS l'aLCOOL. Ce produit, qui se trouve dans le rapport de 37 p. 100, est d'une couleur jaune et se compose : -1° D'une matière org. azotée. 2° De sulfate de potasse, 5° De carbonate de potasse. Son incinération détruit facilement la matière orga- nique, en produisant du gaz ammoniacal sensible au papier de tournesol rougi, humecté et placé à la surface du creuset. m Pour apprécier le rapport de ces diverses substances, j'ai incinéré le produit , (pli s'est réduit : à 27 Perte en matière organique -10 La masse saline a été saturée par l'acide acétique, qui a transformé le carbonate en acétate avec efferves- cence, et (pie j'ai séparé, après dessiccation, du sulfate par l'alcool. Le résidu, qui pesait Br 009, précipitait abondamment par le bi-chlorure de platine et le nitrate de baryte. C'était du sulfate de potasse. La portion dissoute dans l'alcool, desséchée et reprise par l'eau, précipitait également par le bi-chlorure de platine, attirail puissamment l'humidité de l'air à la manière de Yacétate de potasse. Dosant maintenant le carbonate de potasse par difl'é- rence, puisque nous n'avons affaire qu'à un composé de deux sels, on a "2,1 — 9= 18. Celte expérience est satisfaisante, car on doit se rap- peler (pie dans un essai préliminaire, et par le volume du gaz carbonique, la quantité obtenue correspondait précisément à 18,05 carbonate de potasse, le gaz Rap- pliquant à celte base. Encouragé par ces résultats, j'ai voulu les vérifiée par une autre épreuve non moins sure. Pour cela, j'ai incinéré la même quantité de résidu, = 37, qui s'est réduite à 27, comme dans le premier cas; sa solution dans l'eau précipitée parle nitrate de baryte, a donné : Précipité barytique 58 jVM l/eau hydrochloryque, en dissolvant le carbonate, l'a réduit, après lavages suffisants, à -12 Cela donne : Carbonate de baryte 2<; Sulfate de baryte 12 sels et nombres qui correspondent à : Carbonate de potasse 1 8,24 Sulfate de potasse 8,97 nombres trop forts de 0,17, mais suffisamment rappro- chés des résultats précédents. Je conclurai de ces divers essais que le carbonate de potasse existe naturellement; que c'est à sa présence que le produit doit ses propriétés alcalines, et que la por- tion insoluble dans l'alcool, qui est de 37 p. 100, se compose, en nombres ronds, de : Carbonate de potasse 18 Sulfate de potasse 9 Matière organique azotée \ p. 100 d'eau, qui semble nécessaire à sa constitution normale. Celle propriété, que possède celle substance d'absor- ber assez rapidement l'humidité dans une proportion constante, ne dépend pas seulement de la matière or- ganique, elle se rattache à l'étal globulaire dans le- quel se trouve la silice '. 1 Dans un autre travail, je ferai connaître une variété d'ftt/- dropkane que j'ai obtenue, qui contient 35 0/0 d'eau, qu'elle ■m Dans l'espèce, 1 grain, de sel terreux produit 0,070 de silice organique; 15 grain, en donnent 1 S '050, con- tenant 0,210 matière organique. Celte quantité est plus que suffisante pour doser le carbone et l'hydrogène, et la moitié de celte quantité pour doser l'azote. Ces rapports correspondent à 100 litres d'eau environ. AZOTE. Résidu siliceux 0? r 400, contenant Matière azotée 80 Obtenu : Temp. -h H", 0"764 de pression. Gaz azote 4 CC 5 qui, réductions faites, deviennent à : 4cc|g4 Cela donne p. 100 de matière organique : Gaz azote 5"102 Pesant 0» 1 006523 peut perdre par la chaleur pour la reprendre très -exactement en moins de 24 heures, au contact de l'air. Pendant longtemps, j'ai pris cette substance pour de la gib- sile ( hydrate d'alumine), qui se compose, comme l'on sait, de 35 d'eau et de 65 d'alumine. Ce n'est que par des expériences minutieuses que j'ai pu nie convaincre que j'avais réellement affaire à un hydrate de silia pur. paraissant ylobuliforme au microscope. 2136 Le dosage de l'azote a été effectué d'après la méthode de M. Dumas, qui consiste à brûler par l'oxyde de cui- vre une quantité connue de matière dans un appareil purgé d'air, appareil que je dispose toutefois d'une ma- nière plus simple et moins fragile que ne le fait M. Du- mas. Avant et après l'analyse, j'ai fait passer un cou- rant de gaz carbonique fourni par du carbonate de plomb, placé à cet effet au fond du tube à combustion. Le tube, entouré d'un manchon de fort clinquant, a été chauffé graduellement jusqu'au rouge. Après l'expé- rience, le mercure est remonté dans le tube conducteur du gaz à la hauteur de 55 cent., et s'y est maintenu, indice d'une bonne construction d'appareil. Au mélange de matière et d'oxyde de cuivre, j'ai ajouté quelques grammes de carbonate de plomb (du carbonate de cuivre serait préférable); de là une at- mosphère de gaz carbonique dans laquelle, l'azote se trouvait mêlé et entraîné dans une éprouvelte, où il rencontrait une solution de potasse qui en opérait la séparation. La potasse est restée incolore et le gaz sans odeur. L'expérience s'est donc faite dans les conditions les plus favorables pour amener un résultat précis. CARBONE ET HYDKOGÈNE. Résidu siliceux 0-"650, contenant iMatière organique azotée 150 Obtenu : Acide carbonique 1 85 Eau 88 237 Cela donne p. 100 de matière organique : A. carbonique. -140,77 = carbone... 58,59 Eau 67,69 = hydrogène. 7,5-1 La détermination du carbonne et de l'hydrogène a été obtenue à laide d'un système d'appareil très-connu, dans lequel la substance est bridée et transformée en eau et en acide carbonique. L'eau est reçue dans un tube plein d'amianlhe ou de ponce sulfurique, et l'acide carbonique dans le tube à boules de Liébig, condenseur ingénieux que l'on peut aisément souffler soi-même. Après l'expérience, le surcroît des deux tubes donne précisément l'eau et l'acide carbonique, et par suite l'équivalent de carbone et de l'hydrogène. Lorsque les matières sont difficiles à brûler, je fais subir une légère modification aux procédés ordinaires : je place au fond du tube, au lieu d'oxyde de cuivre pur, un mélange de cet oxyde et d'environ 3 grammes d'a- cide plombique, qui, chauffé à la fin de l'expérience, emplit bientôt tout l'appareil d'oxygène et complète la combustion. Quoi qu'il en soit, il résulte des données précédentes, tpie la matière azotée, organisée avec la silice, se com- pose de : Carbone 58,59 Hydrogène 7,51 Azote 6,52 Oxygène 47,5S ("elle composition conduit à la formule ('" //'" 0" A t 23K qu'il esl impossible de faire rentrer dans celle de l'albu- mine. Je sais pourtant que des esprits difficiles pourraient, à la rigueur, attaquer la pureté de celle matière el la considérer, par exemple, comme un mélange de 41,60 d'albumine (l'azote répondant à celle quantité), et de 58,41 d'un corps inconnu qui aurait pour for- mule C :i H* O 9 . Mais l'objection ne serait pas sérieuse, car l'on conçoit qu'il n'est pas de principe immédiat azolé conlenanl moins de 16 p. 100 d'azote, et suffi- samment riche en carbone, qu'on ne puisse dédoubler de celle façon. Je n'admettrai conséquemmenl ces sor- tes de subtilités que sur une expérience décisive, les jeux d'esprit n'étant pas du domaine des sciences exactes. Je considérerai donc celle matière comme distincte; l'ayant constamment rencontrée dans les eaux, je lui propose la dénomination A'hydruline. La combinaison de l'hydruline a\ec la silice est Irès- remarquable; elle constitue une substance véritablement organisée, qui, nouvellement obtenue el vue au micros- cope, paraît roussàtre, transparente et globulaire, mê- lée à quelques filaments irréguliers dérivant d'organisa- tions plus complètes et de même nature. C'est sans nul doute celle matière globuleuse qui donne naissance aux organisations capillaires dont j'ai parlé, el sur lesquel- les nous reviendrons. Je distingue celle combinaison physiologique de silice el d'hydruline par le nom de globulithe Resle maintenant à formuler la composition d'un li- tre d'eau du sol. 239 La matière azotée qui accompagne les carbonates terreux et que l'acide eblorhydrique dissout, présente, comme je l'ai déjà dit , les caractères d'une amide; c'est-à-dire que les acides la transforment en ammonia- que qui n'existait pas et en une matière non azotée. Il y a donc quatre substances organiques dans celte eau ; sa- voir : une matière ulmique; 2° une amide, que j'ap- pellerai provisoirement hydramide ; 3° une matière cré- nique; 4° ïhydruline. Je placerai ces quatre substan- ces à la fin du tableau. Le carbonate de chaux qui se dépose par l'ébullition du liquide, comparé à la quantité d'acide carbonique qui se dégage, indique que ce sol est tenu en dissolu- tion sous forme de sesqui-carbonate , et que l'excédant de sel terreux reste dissous à la faveur de la masse d'eau et des autres principes tant organiques que salins. Con- séquemment, l'eau ne renferme pas d'acide carbonique libre. Ayant obtenu gr 019 d'acide carbonique, cela donne 0,106 sesqui-carbonate de chaux, en l'appliquant au sel de chaux. Il devient donc facile maintenant de dres- ser le tableau de la composition de l'eau qui nous oc- cupe. Le voici par ordre d'opérations : Température de l'eau, = celle de l'air ambiant. Densité -J ,0005 Acide carbonique libre Air atmosphérique 2"> cent, cul) . Oxygène ." •240 Chlorure de sodium 08*025 Nitrate de magnésie 0, 002 — de soude <),006 Carbonate de potasse 0,010 Sulfate de potasse 0,005 Sesqui-carbonate de chaux.... 0,-106 Carbonate de chaux 0, 070 de magnésie 0,050 Oxyde de fer 0, OOt Silice 0,012 Alumine 0, 001 Matière ulmique 0, 005 — crénique ' 095 Hydramide 0,008 Hydruline • 0,005 0s r 285 0,284 — 19 acide carbonique = 265, trouvés par l'expérience. SSII. Raii «lu sous-sol. Ce liquide filtrait au travers d'une couche de sable blanc, très-pur, brillant au soleil, contenant à peine des traces de matières organiques, placée sous une légère couche de terre argileuse, déposée elle-même à 50 cenli- 1 Cotte matière recevra plus loin le nom à' acide azocrénique. 241 mètres sous la terre végétale. Plus profondément, ce banc de sable prend une teinte brunâtre et présente l'aspect d'un alios désagrégé. C'est au milieu d'une pièce de trois bectares et sur un point où la vigne, malgré les soins, succombait après quelques années, que j'ai fait pratiquer des tra- vaux coûteux dans le but de connaître la cause de l'in- fertilité du terrain. Arrivé à 1 mètre de profondeur, une eau un peu louche, légèrement écumeuse, a ruisselé dans la cavité que nous formions par l'enlèvement du sable et de l'argile, tellement qu'après quelques jours de travail je me suis trouvé en présence d'un petit lac de 190 mètres carrés. L'abondance avec laquelle l'eau se réunissait dans le réservoir m'indiquait que la superposition des cou- ches était accidentée, qu'à peu de dislance l'argile bor- nait l'amas sablonneux, formait comme les bords d'un bassin dans lequel l'eau se réunissait et stagnait. C'est ce que des sondages ont vérifié. L'analyse de l'eau du sous-sol a été faite d'après les principes que je viens d'exposer. Toutefois, ce liquide présentant une composition un peu différente de l'eau du sol, j'entrerai dans quelques détails utiles. GAZ. 250 cent, cubes d'eau ont produit : 13,5 de gaz contenant à -f 10° et à m 7G8 de pres- sion. Acide carbonique 8 Air 5,5 10 242 L'air analysé par la combustion vive du phosphore a donné les résultats qui suivent : Air 46 volumes. Résidu d'azote 56,5 Cela donne p. 100 volumes : Azote 79,55 Oxygène 20,65 On peut donc considérer l'air contenu dans l'eau du sous-sol comme étant semblable, par sa composition d'oxygène et d'azote, à l'air atmosphérique. Le résidu calcaire légèrement coloré déposé dans le ballon, pesait 0,034; dissous par l'acide chlorhydrique et sulfatisé, il a produit : Sulfate chauffé au rouge 45 contenant : Sulfate de magnésie 2 — de chaux 45 résultats qui correspondent à : Carbonate de magnésie 4,4 — de chaux 54,6 4,4 carb. magnésie contiennent 0,75 A. carb. 54,6 — de chaux 45,90 243 On a trouvé plus haut 8 cent, cubes d'acide carbo- nique qui se réduisent à 0°, et m 76 de pression à 7,795 Pesant Os r 045,44 Or, c'est environ la quantité qu'exigent les carbona- tes précipités pour passer à l'état de bi-carbonates. Ces sels se trouvaient donc sous ce dernier état dans l'eau. Néanmoins, je ne les considérerai pas ainsi, et ils se- ront portés, sur le tableau de la composition de ce li- quide, comme sesqui-carbonales. PRODUITS n'ÉVAPORATIONS. L'eau, avant d'être soumise aux évaporalions, a été filtrée. Dans ce dernier étal, elle était parfaitement lim- pide, d'une saveur terreuse, d'une densité de : 1 ,0005 Résultats : 10 2o Eau 50 litres. 60 Produits solubles... 2° r 570 5,080 insolubles.. 8, 500 40,200 44« r 070 4 5,280 Ce qui fait pour 1 litre : Produit soluble 0,034 4 — insoluble 0,4700 0,224 4 244 Comme clans l'évaporation de l'eau précédente, j'ai ob'.enu de petites houppes siliceuses, sur lesquelles adhé- raient une multitude de grains de carbonate de chaux. Ces faisceaux, composés de tubes capillaires, reparais- sant ici, ne peuvent être que des conferves. Elles sont très-répandues; nous les retrouverons encore dans l'eau de source, bien qu'elle ne renferme que des traces de matières organiques. PRODUIT SOJ.UBI.E. Ce composé, qui est d'une couleur jaunâtre, est neu- tre au papier de tournesol, el attire facilement l'humidité de l'air. En voici les caractères principaux : Sa calcinalion produit une très-vive déflagration, in- dice d'un mélange de matière organique el de nitrate. Le lavage du résidu de la déflagration laisse un dé- pôt calcaire qui dégage de l'hydrogène sulfuré par un acide, indice de la présence d'un sulfate. La solution précipite en jaune par le chlorure de platine, cela in- dique de la potasse. L'acide sulfuriquc concentré en dégage du chlore, signe d'un mélange de chlorure el de nitrate, un pa- reil mélange dégageant constamment du chlore par l'a- cide sulfurique. Le nitrate de baryte précipite, surtout à l'aide d'une légère chaleur, un mélange de sulfate de baryte el d'une matière extraclive. Cela semble indiquer l'existence d'une "combinaison de celle matière avec une base. 245 :\ous venons plus laid que celle b;ise n'est aulre que la magnésie. Le sulfate qu'indique le sel de baryte a déjà élé enlrevu plus haut par la présence du sulfure. L'alcool en dissout un peu plus de la moitié de son poids, qui précipite par le nitrate d'argent, se compo- sant de nitrates et de chlorures déjà indiqués. D'après ces signes, le produit en question renferme au moins des chlorures, — nilralcs, — sulfates, a base de ebaux , — potasse. On verra plus loin que la soude et la magnésie en font partie. ANALYSE l'Ail I.' ALCOOL. Produit soluble 100 L'alcool a dissous 56 Résidu k\ Perte en humidité 5 Les traitements alcooliques ont élé faits dans uu petit creuset de platine de la contenance de 10 gram. d'eau, et la substance pesée dans le creuset même. Trois ma- cérations, aidées d'une Irès-légère chaleur, ont été suffisantes pour séparer les principes solubles. Les dé- cantations se faisaient à l'aide d'une pipette convena- 246 ble, moyen préférable au filtre quand on opère sur d'aussi faibles proportions; et, avec des balances qui ap- précient le 1/4 de milligramme, employer plus de 6r 100 de matière, c'est vouloir perdre du temps et compromet- tre l'analyse. Par un quatrième lavage, on s'assurait que les portions solubles étaient complètement enlevées. SOLUTION ALCOOLIQUE. Soumise à une évaporalion ménagée, elle a fourni un résidu salin coloré légèrement en jaune. Ce résidu, ebauftè avec ménagement, est entré en fusion, et la matière organique, qui est analogue à fulmine, s'est consumée sans déflagration sensible, malgré la présence des nitrates. Dosant, comme précédemment, les nitrates par les carbonates obtenus, et le sel ne contenant pas assez de matière organique pour la destruction complète des ni- trates en carbonates, j'ai projeté quelques milligrammes de sucre en poudre sur le sel en fusion. L'expérience, qui exige quelques précautions, s'est faite avec défla- gration. J'ai obtenu : Résidu salin 40 Traité par un peu d'eau, il s'est dissous, moins un dépôt calcaire pesant ?>, composé de : Carbonate de chaux 2 — de magnésie \ 247 correspondant à : Nitrate de cliaux 5,28 — de magnésie 1,76 J'ai apprécié ces deux carbonates en les dissolvant dans un peu d'eau hydrochlorique, saturant par l'am- moniaque et précipitant par son oxalale. La solution renfermait la magnésie, qu'il a été facile de caractériser. Le poids de la chaux caustique obtenu de la calci nation de l'oxalate conduit à celui du carbonate et à celui de magnésie par différence. Les chlorures et les carbonates alcalins contenus dans la solution pesaient 27. Par l'alcool, on a dissous le chlorure sans loucher au carbonate, qui était sans action sur le chlorure de platine. Sou poids était de 16. C'était du carbonate de soude. \6 carbonate de soude = 25,67 nitrate. La portion dissoute dans l'alcool agissait sur le bi- chlorure de platine et pesait 21 milligr. Sulfalisée, on a obtenu : Sulfate fondu 25 Dissous et précipité par le nitrate de baryte, il a donné : Sulfate de baryte 59,5 Du chlorure de potassium aurait produit : Sulfate alcalin 24,4 — de baryte 52,8 Le chlorure ne contenant ni chaux ni magnésie, ne 248 peut être qu'un mélange de chlorure de potassium et de sodium. Dans une autre expérience, le produit de la déflagra- tion, dégagé par l'eau des sr 003 carbonates terreux déjà caractérisés, précipité par le nitrate de baryte, a donné : Carbonate de baryte 29,5 correspondant à : Carbonate de soude 1 5, s On a trouvé plus haut 16 par l'alcool. Ces deux ex- périences se contrôlent et ne peuvent résulter du hasard. Le liquide, surnageant le dépôt barylique contenant les chlorures, a saturé 12 cent, cubes de nitrate d'ar- gent litre, qui correspondent à 12 milligr. de chlore. Il devient facile maintenant de répondre aux chiffres trouvés plus haut en portant: 5 chlore sur le potassium. 9 — sur le sodium. On obtient : 6,50 chlorure de potassium. 44,80 — de sodium. H, 30 -|- 14,80=51,10 trouvés par l'alcool, et pro- duisant par la théorie : Sulfates 25,54 Sulfate de baryte 59,40 nombres presque obtenus par l'expérience. 249 Enfin, pour contrôler tous ces résultais, j'ai sulfatisé le produit de la déflagration, qui pesait 40, el j'ai ob- tenu : Sulfate 51 Dissous el décomposé par le nitrate de baryte, il a précipité : Sulfate de baryte 82 Ces nombres s'obtiennent dune manière constante; trois expériences ont fourni exactement les mêmes ré- sultats. Eli bien! les divers membres de l'analyse calcu- lés dans cet esprit produisent précisément ces nombres. En voici le tableau : Carb. de soude. . . 4 6,00 — de chaux... 2,00 — de magnésie 1 ,00 Chlorure sodique. H 4,80 — potassiq.... 6,50 40,-10 Sulfates. S. baryte. 2J,45 55,24 2,71 4,65 M5 2,78 17,98 29,56 7,56 9,84 50,95 82,07 Les précipités barytiques se font dans un tube de verre verl, de la capacité de 30 cent, cubes environ, d'une longueur de 20 cent. Dans ces tubes, les précipités n'adhèrent pas à leur paroi. Le sel de baryte, après la- vages, est versé dans un creuset de platine à l'aide d'un peu d'eau, où après nouveau dépôt il est desséché et chauffé au rouge pour le. peser. L'expérience se fait si bien, qu'elle s'opère sans la moindre perte, à tel point qu'avec un peu d'arl on peut répondre du plus léger poids que la balance peut indiquer. Je n'ai jamais pu 250 obtenir de résultats aussi précis avec le même réactif titré, parce que les précipités barytiques ne sont pas complètement instantanés. Les précipités de carbonates sont plus légers et sem- blent graisser les lubes. Lorsqu'on les chauffe au bain- marie, comme j'ai coutume de le faire, il s'élève parfois des bulles opalines à la surface du liquide, et y séjour- nent en formant un léger anneau de carbonate qui ré- siste aux lavages. Lorsque cela se présente, il est in- dispensable de peser le précipité dans le tube même, après l'avoir séché par un courant d'air sec et chauffé fortement. Des expériences qui précèdent, nous conclurons que la portion soluble dans l'alcool ne contient que des ni- trates et des chlorures dans les proportions suivantes : Nitrate de soude 25,67 — de chaux 5,28 — de magnésie -t ,76 Chlorure de sodium 44,80 de potassium 6,50 Matière organique 4,4 56,00 PRODUIT INSOLUBLE DANS L' ALCOOL. Par des essais préalables, je me suis assuré que ce résidu, que nous avons trouvé pesant k\ et qui est sous forme de poudre jaune, contenait : Du sulfate de chaux , De la magnésie, Une mat. org. azotée. 251 Ce qui rend ce produit remarquable, c'est, malgré la présence du sulfate de chaux, sa solubilité presque en toutes proportions dans l'eau. Ce caractère ne peut dé- pendre que de la matière organique, qui forme une sorte de combinaison saline avec la magnésie, dans la- quelle le sulfate de chaux serait soluble. Par l'incinération, une partie du sulfate donne des traces de sulfure, et le sel magnésien se transforme en carbonate. Pour éviter la formation du sulfure de cal- cium, j'ai ajouté un mince cristal de nitrate d'ammonia- que, et chauffé au rouge pour amener la magnésie à l'état caustique. Le sel obtenu pesait 15. Après avoir saturé la magnésie par l'acide chlorhydrique et ajouté un peu de chlorure d'ammonium pour éviter la décom- position du chlorure de magnésium, le tout a été chauffé fortement. Le nouveau mélange salin, qui pesait 22, était formé de chlorure de magnésium et de sulfate de chaux. Par l'alcool, j'ai dissous le chlorure sans tou- cher au sulfate, qui pesait 10. 22 — 10 = 12 chlorure magnésium. 42 chl. de magnésium — 5 de magnésie. On a pu se convaincre que ce chlorure était bien à base de magnésium en évaporant la solution alcoolique, reprenant par l'eau et soumettant le liquide aux réac- tifs propres à déceler la magnésie. Si, au lieu de transformer le produit en chlorure on le traile par l'acide sulfurique , on obtient un double sulfate, qui pèse 25 et que l'on sépare aisément en : Sulfate de chaux 4 — de magnésie 45 252 Or, 15 sulfate de magnésie correspondent exactement à 5 de magnésie et à 12 environ chlorure de magné- sium : le calcul donne 11,86. Je formulerai dès lors la composition du produit en question par: Sulfate de chaux 10 Magnésie 5 Matière organique azotée 26 1 lilre d'eau du sous-sol contenant t) s '0514 de matiè- res solubles en toutes proportions dans l'eau, il devient facile de rapporter les résultats obtenus au litre par une série de proportions. A la fin de l'analyse, on trou- vera ce rapport dans un tableau. La matière organique qui accompagne la magnésie et le sulfate de chaux renferme de l'azote, que j'ai dé- terminé très-exactement, ainsi que la proportion des autres éléments, par les expériences suivantes : AZUÏE. Produit insoluble dans l'alcool S '1K>. Temp. = 10°,5. Pression. 0,775 Gaz azote 2 CC 9 Les réductions faites, on a : Gaz azote 2,845 Pesant 0«'00557'r il de ce produit contenant très-cxaelement 26 de 253 matière organique, HO en contiennent 69,75. Or, ra- menant les résultats à 100 on a : 69,75 : 5574 ; | 100 | x 69,75 CARBONE ET HYDUOC1ENE. Produit 0"''350, contenant Matière organique 220,5 Obtenu : Acide carbonique 590 Eau \ 05 Cela donne p. 100 de matière organique: Acide carbonique. . -«76,866 = carbone. . 48,23-1 Eau 46,710 hydrog... 5,-185 On a donc pour composition élémentaire : Carbone 48,23 1 Hydrogène 5,-185 Azote 5,424 Oxygène 4-1,460 Ces résultats conduisent à la formule G" //'* O u A z qui représente un hydrate de carbone combiné à un 254 équivalent d'azote. La composition théorique de celte formule devient : Carbone 48,529 Hydrogène 5,-l47 Azote 5,-147 Oxygène 4-1,077 Les caractères du produit magnésien qui vient d'être analysé tendent à le faire confondre avec les crénales; comme eux, il est légèrement astringent, insoluble dans l'alcool, même faible; soluble dans l'eau, qu'il colore en brun de caramel; précipite les sels ferriques en roux clair, les sels de cuivre en vert sale, ceux d'argent en jaune rosé. Mulder, qui s'est occupé des matières brunes de na- ture ulmique, a fait l'analyse de l'acide crénique, et il admet que son azote appartient à de l'ammoniaque, qu'il a séparée par l'acide acétique. D'après ces vues, l'acide crénique de Berzélius serait un sur-crénale ammonia- cal, et les crénates naturellement des sels doubles. L'acide crénique, selon Mulder, a pour formule : C n W* O' 6 , qui conduit à la composition théorique que voici : Carbone 50,77 Hydrogène 4,22 Oxygène 45,0-1 De mon côté, j'ai fait quelques expériences pour m'c- clairer sur ce point à l'égard du produit dont je viens de donner l'analyse, et il ne m'a pas été possible d'ob- 255 tenir un sel ammoniacal par les acides. La chaux po- tassée n'en dégageait pas non plus d'ammoniaque à la température ordinaire. Je n'ai pas été plus heureux en précipitant par le sous-acétate de plomb; le précipité plombique, de couleur jaune, contenait encore de l'a- zote. D'où il faut conclure que l'azote se trouve ici, comme les autres élémenls, sans combinaison préalable. N'ayant fait aucune expérience sur l'acide crénique directement, je ne puis discuter le travail de Mulder; mais ce qu'il y a de positif, c'est que le produit sur le- quel j'ai expérimenté, et qui parait revêtu de quelques propriétés des crénales de Berzélius, n'a pu me donner d'ammoniaque sans sa destruction complète. En raison de celte particularité, je propose à la matière organique qui le constitue la dénomination d'acide azocrénique. Il est néanmoins fort curieux de voir l'analyse de Mulder présenter un certain rapport avec celle que je viens de formuler. En effet , supprimons de notre ana- lyse l'azote comme ammoniaque, eh bien! on trouve que 5,147 d'azote exigeant 1,100 d'hydrogène, l'ana- lyse renferme 5,147 d'hydrogène. En sortir -1,-100 Reste 4,047 D'après cela, la composition devient : Carbone 48,529 Hydrogène 4,047 Oxygène 4^077 95,055 25G Si on ramène ces nombres à 100, on obtient : Carbone 5\,$i Hydrogène 4,32 Oxygène 45,87 100,00 nombres peu distincts de ceux de Mulder, et qui con- duisent, en admettant 24 équivalents de carbone, à la formule Q 1 * H vl IS , qui ne diffère de celle de ce savant que par un équivalent d'oxygène eu moins. Plus brièvement , on peut opérer sur la formule re- présentée ainsi : C M H" 0" + H> A z Ramenant le premier membre au rapport de 24 al. de carbone, on obtient : Pour l'hydrogène. 22 ; \\ \ \ 24 \ x — -12,0 - l'oxygène.. . 22 : H : ; 24 : x = 15,2 et la formule devient, comme dans le cas précédent, Celle coïncidence est en vérité très -remarquable, et elle indique clairement que nous avons eu affaire, Mulder en Allemagne et moi à Verleuil, à des com- posés créniques. Je ne m'attendais guère, en commençant la rédac- tion de ce paragraphe, à cet intéressant travail de chif- fres, qui me fait naître le désir, malgré le peu de temps que j'ai à sacrifier aux sciences, d'obtenir une «pian- 257 lilé suftisanle de ce produit, puisque j'en possède une source, et d'en faire une élude aussi approfondie que pourront le permettre mes connaissances. Ce travail, d'ailleurs, est d'autant plus nécessaire que le com- posé magnésien n'est pas une combinaison définie, qu'il ne peut conséquemment servir à contrôler l'analyse élé- mentaire, qui conduit à l'équivalent 3,302; tandis que le chiffre qui découle du composé magnésien = 1,300, qui n'est pas un sous-multiple précisément simple du premier. Il est : : I : 2,54. Ce composé magnésien ne peut donc être considéré que comme un mélange qui réclame de nouveaux ren- seignements. PRODUIT INSOIX'BLE. Celte portion des éléments de l'eau est d'une couleur roussâlre; elle renferme les carbonates terreux, la si- lice, des matières organiques, etc. L'acide chlorhydri- que en dissout les carbonates avec effervescence et en- viron les deux tiers de la matière organique, ainsi que des traces d'oxyde de fer. VNALYSE. Produit 0B r 50O Après l'action complète de l'acide liydrochlorique, il est resté un résidu siliceux pesant 0,48. Les autres substances se trouvaient dans la dissolution à l'étal de chlorures. 17 288 CHLORURE. Il élail d'une couleur jaune, couleur due à la matière organique, qui sera évaluée par défaut. Traité par l'am- moniaque, l'oxyde de fer s'est précipité. Cet oxyde, recueilli et calciné, pesait 0,010. La dissolution a été concentrée jusqu'au volume de 20 cent, cubes. 'I cent, cubes de ce liquide, comme nous l'avons déjà dit, représentent 0,050 de produit terreux. Celte quantité, dessécbée de manière à en chas- ser l'excès d'acide, reprise par l'alcool, s'est dissoute, sauf des traces de matière organique mi-cliarbonée. La solution alcoolique, évaporée à siccilé et sulfatisée, a donné : Sulfate 50 4 cent, cubes d'eau en ont dissous 8, contenant : Sulfate de chaux 6 — de magnésie 2 On a donc : Sulfate de chaux. . . 54 = carbonate. . . 39,70 — de magnésie. 2— — ... 1,40 Cela donne p. 100 : Carbonate de chaux 79.40 — de magnésie 2,80 Oxyde de fer 2,00 Matière organique 6,20 250 La matière organique, qui adhère aux carbonates lerreux à la manière d'une laque, conlienl de l'azote, el me paraît être en loul semblable à celle que j'ai si- gnalée dans l'eau du sol, et qui a été designée par le nom à'hydramide. Les carbonates lerreux ne dégagent point d'ammo- niaque par les alcalis à la température ordinaire; mais si on les dissout dans l'acide chlorhydrique, la matière organique qui leur est adhérente se dédouble en ammo- niaque el en une substance non azotée, que l'on peut précipiter par les sels de plomb, principalement par le sous-acétate. Par l'incinération du précipité plombique mêlé d'un peu de chaux sodée, on peut se convaincre que l'azote ne fail pas partie de ce composé. Il n'en est pas de même des eaux mères, qu'il suffit de dessécher et de calciner avec de la chaux pure ou sodée pour obtenir de l'ammoniaque. Ici, comme dans le cas de l'eau du sol, la matière organique jaunâtre qui se dépose avec les carbonates terreux est une substance analogue aux amides. Le nom A'hydramide lui sera donc conservé dans ce Mé- moire. Les carbonates terreux m'ayanl fait défaut, il ne m'a pas élé possible d'étudier celte matière à fond et de l'a- nalyser. Mais par une expérience qui a parfaitement réussi, j'ai pu apprécier la quantité d'azote, et cela en brûlant le carbonate terreux, qui contient l'hvdramide avec l'hydruline. Dans l'espèce, 2 gr. de ce carbonate contiennent : 0,124 d'hydramide et 0,058 d'hydruline. 260 2 grammes carbonate lerreux, brûlés d'après la mé- thode de M. Dumas dont j'ai parlé, ont donné, la tem- pérature étant à -f 41°, ta pression m 764 : Gaz azote •. . . 7 C0 7: Réductions faites, ils deviennent 7,57, Pesant fls'0095 .Nous savons déjà que l'hydruline renferme 6,42 d'a- zote p. 100; 38 en renferment donc 2,44. Dès lors : 9,5 — 2,44 = 7,6 d'azote, appartenant à 12î d'hydramide. Or, t2î ; 7,06 : ; ioo : x. x — 5,69. D'après ces résultats de calcul, l'iiydramide renfer- merait 5,69 d'azote p. 100, et donnerait 6,90 d'am- moniaque en se dédoublant par les acides. La propriété que possède l'hydramide de se dédou- bler en ammoniaque, etc., par les acides, rapproche cette substance de la matière crénique analysée par Mulder. RÉSIDU SILICEUX. Assez ordinairement, on considère comme de la si- lice cette portion qui résiste à l'acide chlorhydrique; je l'ai presque toujours trouvée combinée à des traces 261 d';i lu m inc, de ch;iu.\, d'oxyde de fer ou de magnésie. Il esl donc important de ne pas s'arrêter à l'action des acides, d'autant plus qu'elle est constamment combinée à de la matière organique. Dans le cas qui nous oc- cupe, Ce résidu siliceux pesait 0,0-58 Après calcination ,05S,5 Perte en matière organique. . 9,5 Le résidu de la calcination était rouilleux ; tondu avec du carbonate de soude, et la frile traitée conve- nablement, la silice s'est présentée à l'étal de pureté. Son poids était de 55 La solution, qu'on avait acidulée par l'acide chlorhy- drique, contenait la perle. Elle a précipité ïoxydc de fer par la potasse; le liquide, acidulé de nouveau, a donné de Yalumine par l'ammoniaque et de la chaux par son oxalate. Le résidu siliceux contient, d'après ces résultats : Hydruline ft,5 Silice 55 Alumine Chaux Oxyde de fer 48,0 Ces rapports correspondent à gr 500 de produit car- i,o 262 bonalé. 1 litre d'eau n'en contenant que 0,170, les ré- ultats pour 1 litre deviennent : Hydruline 5,25 Silice ^,90 Alumine \ Chaux ( M» Oxyde de fer ) 4 6,52 La matière organique azotée, ou Y hydruline , se trouve, dans ce composé siliceux, dans le rapport de 20 p. 100, comme dans celui de l'eau précédente. Il de- venait curieux, cela étant, d'en chercher la proportion de ses éléments organiques, la constance de composi- tion caractérisant les principes immédiats définis. AZOTE. Globulithe 0°' r 400, contenant Hydruline 80 Température + 4°. Pression. m 775 Obtenu : Gaz azote 4 CC 2 qui deviennent, réductions faites : à 4,204 Gela donne p. 100 de matière organique : Gaz azote 3,255 Tesant 0s r 006604 263 CARBONE ET HYDROGÈNE. Globulithe Os'8.00, contenant Hydruline 160 Obtenu : Acide carbonique 227 Eau 105 Ce résultat donne p. 100 d'hydrulinc : Carbone 58,69 Hydrogène 7,27 Azote 6,60 Oxygène 47,44 (^elle analyse ne se distingue de la première que par + 0,30 de carbone + 0,08 d'azote et — 0,24 d'hydro- gène, différence qui n'altère nullement la formule 6" l H ,s O ,3 /l z qui en a découlé. J'arrive à la composition d'un litre d'eau du sous-sol. L'acide carbonique obtenu s'élève, pour 250 cent, cubes d'eau, à 0,154, ce qui fait quatre fois cette quan- tité, = 6lF' uig 64 pour 1 litre. D'un autre côté, 1 li- tre de ce liquide renferme 134 n,lllie 98 carbonate de chaux, et 4 m '"' g 76 carbonate de magnésie, qui exigent, pour passer à l'état de bi-carbonates : Le premier 59,4 d'acide carb. Le second 2,5 61,7 2hoi'i<|ue principalement sur lequel mon attention devait se porter, et dans aucun cas je nai pu reproduire le phénomène; il ne se formait, pas une bulle de gaz. Il faut donc admettre que pendant la com- bustion vive de phosphore, il se produit un corps parti- culier qui dégage le gaz des carbonates contenus dans l'eau, et s'oppose ensuite à sa dissolution. Mais ce corps nouveau, quel est-il? Serait-ce de l'ozone... un ozo7iidc de phosphore? Je l'ignore. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que l'augmen- tation de volume ne se manifeste que lorsque, après l'expérience, l'appareil étant froid, on ferme avec le doigt l'ouverture du tube courbe, et que l'on agite le liquide comme pour détacher les gouttelettes de phos- phore adhérentes à la partie courbe du tube; en ou- vrant le tube alors dans le vase d'eau, la colonne de liquide est visiblement refoulée. La potasse, après agi- tation nouvelle, la fait remonter comme je l'ai dit. Rien de semblable avec l'eau distillée. Par des traits de lime indiquant le volume de gaz, on peut calculer exactement le phénomène, et s'assurer que le volume de gaz carbonique est en rapport avec les carbonates et l'acide carbonique contenus dans l'eau; de telle sorte qu'on pourrait approximativement les ap- précier par celte intéressante expérience. Dans un travail spécial, je reviendrai sur celle ob- servation, que je crois nouvelle, parce qu'il m'est venu dans la pensée qu'elle pourrait se rattacher à une note inédite sur les phénomènes de la combustion à Pair m) libre, que j'ai présentée à l'Institut il va plus de vingt années, el qui esl resiée dans les carions de l'illuslre ïhénard, rapporteur de ce travail. Ces renseignements inscrits, poursuivons l'analyse de l'eau de source. MATIÈRES FIXE?. Eau 50 m Résidu obtenu 25^' Contenant : Sels solubles -10 — insolubles Mi Cela donne pour 1 litre : Sels solubles 0,200 — insolubles 0,500 Une expérience sur 100 cent, cubes a produit le même résultat. L'évaporalion de l'eau de source a donné naissance, comme les eaux précédentes, à plusieurs bouppes sili- ceuses de la plus grande netteté, sur lesquelles nous re- viendrons bientôt. PRODUIT SOLUBI.E. Ce produit se dessècbe et se réduit facilement en poudre. Il esl d'une couleur ambrée, soluble en toutes •>70 proportions dans l'e;ui. Sa solution est très-légèrement alcaline au papier de tournesol rougi, et répand une odeur de lessive assez marquée quand on la concentre. La propriété alcaline dépend de traces de carbonate de potasse. Si on le chauffe dans un creuset, il entre en fusion en bouillonnant, noircit, enfin la matière organique se dissipe sans déflagration, malgré la présence d'une as- sez lorle proportion de nitrate; et si l'expérience est faite avec précaution, 100 parties se réduisent très- exactement à 95. Jeté sur les charbons incandescents, il fuse et en ac- tive la combustion, ce qui indique la présence d'un ni- trate. L'acide sulfurique en dégage du chlore. Sa so- lution donne un précipité insoluble dans les acides par le chlorure de baryum, ce qui indique un sulfate. La potasse occasionne un léger précipité floconneux, so- lublc dans le chlorure d'ammonium, signe de la pré- sence de la magnésie. Le nitrate d'argent produit un précipité soluble dans l'ammoniaque; cela dénote un chlorure déjà indiqué. Enfin, le bi-chlorure de platine, produisant un précipité jaune presque insoluble, accuse l'existence de la potasse. De ces divers essais, on peut admettre que le pro- duit soluble contient : Un nitrate , Un chlorure, Un sulfate, à base de potasse et de magnésie. '271 Nous verrons bientôt que la sOuéte entré dans ce composé. ANALYSE. Sel soluble \ 00 L'alcool a dissous 77 Résidu 25 RESinr Ce résidu est alcalin, fait une légère effervescence avec les acides, précipite par le chlorure de platine, ainsi que par les sels solubles de baryte. Sa plus grande partie se compose donc de sulfate de potasse et de car- bonate. La quantité de carbonate est si faible, qu'il ne m'a pas été possible de l'apprécier d'une manière rigoureuse par le chlorure de baryum. Une expérience d'un au- tre genre sera faite pour le doser. Le résidu pesant 0,23 a été saturé par une goutte d'acide nitrique, puis dissous et précipité par le nitrate de baryte. On a obtenu : Sulfate de baryte 29 qui correspondent à : Sulfate de potasse 2-1,69 23 — 24,69 = \£\. ■>:■> Si le sel était exempt de matière organique, 1,31 se- rait précisément la quantité de carbonate mêlée au sul- fate de potasse. On verra que ce ohifl're se rapproche beaucoup de la vérité. Sel 100 L'alcool a laissé un résidu de 92 Celte faible quantité de matière a exigé 80 cent, cu- bes d'alcool, à 37 Cartier, pour être complètement épui- sée de ses principes solubles, chlorures et nilrales. Le résidu incinéré s'est réduit à 89; saturé par l'acide chlo- rhydriq.ue, desséché et chauffé au rouge, son poids est revenu à 92. Par l'alcool chaud dans lequel je l'ai fait digérer, le chlorure formé en a été séparé. Le résidu de sulfate, chauffé de nouveau au rouge, pesait 87. Perte en chlorure 5 L'alcool contenant le chlorure, placé dans une petite capsule, a été abandonné à l'évaporation spontanée; réduit à 1 cent, cube environ, le chlorure de platine a précipité immédiatement en jaune. Celait du chlorure de potassium. 5 chl. de potass. = 4,63 carb. pota?s. 273 1, 16 est, d'après celle expérience, la quantité de car- bonate de potasse contenue dans 100 de sel soluble. Ce résultat a été vérifié par le volume de gaz carbo- nique obtenu d'une quantité connue de sel. Expérience : \ gramme sel soluble = 4,000 a donné : Acide carbonique 2 cent, cubes à de température et 0"'765 de pression, qui deviennent à 0° et à 700 de pression. Acide carbonique 2,0 1 Pesant 0B r 00597, formant : Carbonate de potasse 0,0i248 Ce résultat donne 1,24 p. 100. La moyenne de ces deux expériences égale l,20. On peut donc considérer le résidu de sulfate et de carbo- nate comme composé de : Sulfate de potasse 2 1 ,69 Carbonate de potasse 1 ,20 Matière organique ©,-M SOLUTION ALCOOLIQUE. Ce liquide contient les nitrates, le chlorure cl îles traces de matière organique. Il a été évapore, desséché 18 274 et fondu pour dissiper la matière organique. Le résidu repris par l'eau a laissé déposer : Carbonate de magnésie 0§ r 003, correspondant à : 5,28 nitrate de magnésie. Le sel obtenu par l'évaporatiou du liquide aqueux, déflagré avec du sucre, pour transformer le nitrate eu carbonate, a donné un produit carbonate pesant 59. Dissous et décomposé par le nitrate de baryte, il a fourni : 0,050 carbonate de baryte = 21 ,05 — de potasse = 50,78 nitrate de potasse. Le liquide, dans lequel s'est formé le carbonate de baryte, légèrement acidulé par l'acide nitrique, a sa- lure 23 cent, cubes de nitrate d'argent titré, correspon- dant à 23 milligr. de chlore et à 37,90 chlorure de so- dium. 57.90 + 2^05 = 58,95 pour 59. Ces nombres expriment que la potasse et le sodium sont bien dans le rapport indiqué par l'expérience. Ln second essai par le bi-chlorure de platine a donné d'ailleurs des résultats à peu près semblables, que voici : Après avoir séparé le chlorure et les nitrates du sul- fate et du carbonate comme précédemment par l'alcool, j'ai évaporé la solution alcoolique et fondu le sel ob- 275 tenu. Par l'eau, j'ai séparé le carbonate de magnésie formé du nitrate. L'évaporalion du liquide aqueux a donné un sel qui a élé déflagré avec du sucre pour ré- duire tout le nitrate en carbonate. Le produit pesait 59,5. Divers traitements alcooliques ont dissous le chlo- rure ei laissé un résidu du poids de 21,5. Ce résidu carbonate, transformé en chlorure, pesait 23. Dissous dans un peu d'eau fortement alcoolisée et précipité par le hi-chlorure de platine, j'ai obtenu, en observant les précautions les plus minutieuses, 72,5 chlorure double de plat i ne et de potassium. 72,5 chlorure double correspondent à 20,55 carbonate de potasse et à 50,05 nitrate de potasse. La moyenne de ces deux expériences donne 20,8 carbonate et 30,42 nitrate. L'expérience ci-contre est donc aussi exacte qu'on puisse le désirer. Dans ces diverses expériences, les chlorures ayant élé le plus souvent fondus, se dissolvent assez difficile- ment dans l'alcool; aussi, pour hâter les opérations, j'ai l'habitude de faire tomber quelques gouttes d'eau dans le creuset pour dissoudre le sel. L'alcool que'l'ou fait agir ensuite le précipite en poudre impalpable, sur laquelle il agit avec plus de facilité. Des expériences précédentes, il résulte que le sel so- luble de l'eau de source contient, sur 100 milligrammes : Nitrate de magnésie 5,28 — de potasse 50,78 Chlorure de sodium 57,90 276 Sulfate de potasse 21 ,69 Carbonate de potasse -1,20 Matière organique 5, 4 5 Si par noire méthode on cherche à contrôler ces nombres, on trouve que : ,100 de sel soluble produisent exactement : 4 00 de sulfates et 4 50 sulfate de baryte. Eh bien! si on transforme la composition trouvée en sulfates correspondants, puis en sulfate de baryte, on remarque que : Analyse. Sulfates. Suif, baryte. Nitrate de magnésie. . . 5,28 = 4,28 = 8,54 — dépotasse 50,78 = 26,52 = 55,47 Chlorure sodique 57,90 = 46,05 = 75,69 Sulfate de potasse 21,69 = 24,69 = 29,01 Carbonate de potasse. . 4,20 — 4,51 = 2,02 96,85 400,05 450,50 Ces nombres sont aussi précis qu'on puisse le de- mander. La plus légère différence dans la proportion de soude, de potasse ou de magnésie, apporterait un écart, très-sensible dans le sulfate de baryte. Un litre d'eau contenant 8r 200 de sels solubles, sa composition devient égale ou double des résultats ob- tenus. On a donc : Nitrate de magnésie 0-'04 06 — de potasse 0, 0645 277 Chlorure de sodium 0^0758 Sulfate de potasse 0, 0454 Carbonate de potasse 0, 0024 Matière organique 0, 0060 PRODUIT INSOLUBLE. Il est d'un blanc de neige, se compose en grande partie de carbonate de chaux cl de magnésie, et de tra- ces de globulilhe, substance globulaire que j'appelle ainsi parce que la silice en constitue la plus grande partie, = 80 p. 100. ANALYSE. Sel 0,500 Dissous dans l'acide ehlorhydrique étendu, il a donné une dissolution complètement incolore et un léger ré- sidu de globulilhe pesant sr 020. SOLUTION. Elle a été réduite au volume de 20 cent, cubes. Elle précipitait légèrement par le nitrate de baryte, non par l'ammoniaque. Ce liquide ne contenait par conséquent ni fer, ni alumine, ni phosphate de chaux. La potasse indiquait de la magnésie; l'oxalate d'ammoniaque de la chaux. 2 cent, cubes de celle dissolution, qui représentent '278 O er OSO de sel terreux, ont été desséchés jusqu'à dispa- rilioD de l'excès d'acide, repris par l'alcool il esl resté indissous sr OO1. Gelait du sulfate de chaux. La solution alcoolique renfermant les chlorures, des- séchée de nouveau et sulfalisée, a donné: Sulfate 61 4 CC d'eau ont dissous 16, contenant Sulfate de magnésie 10 Cela donne : Sulfate de chaux ... . 54 — carbonate. 59,7 de magnésie. 10 = — 7 el p. KM) Carbonate de chaux 79, io — de magnésie 14,00 Sulfate de chaux 2,00 Résidu siliceux azoté 1,00 Perte = hydramide? 0,60 RESIDU SILICEUX. Cette portion insoluhle pesait 20 Incinérée, elle s'est réduite à -16 ) Perte en matière azotée. ! Le produit de l'incinération était d'un très-beau hlanc. Fondu avec du carbonate de soude, j'ai obtenu un sili- cate soluhle entièrement incolore. Décomposé par de 279 l'acide nilri<|iie étendu , etc., la silice s'est présentée sons forme de poussière brillante au microscope, et tel- lement transparente qu'elle était invisible dans l'eau de lavage, d'où elle se précipitait. Son poids était de 4 5,5 Perte 0,5 La solution n'a donné aucun signe avec l'ammonia- que; elle s'est opalisée avec son oxalaie. On peut donc considérer le résidu siliceux comme composé de : Silice t6 Matière azotée ( hydruline ) A 0,500 sels terreux ayant fourni celle quantité, 100 conlien nenl : Silice 5,20 Hydruline 0,80 En réunissant les deux membres de l'analyse, on a : Carbonate de chaux 79, \ — de magnésie \ 5,0 Sulfate de chaux 2,0 Silice 5,2 Hydruline 0,8 Perte 0,6 Celle formule renferme 42,26 d'acide carbonique + 1,40 matières organiques— 43,6(5, qui peuvent se dissiper par l'incinération. Dès lors, si l'analyse est exacte, 100 de produit lerreu.x carbonate doivent se ré- 280 (luire à 56,34. Deux expériences ont donné constam- ment 56. Je ne suis donc pas 1res éloigné du résultai théorique. Un litre d'eau contenant gr 300 de ce produit car- bonate, en multipliant par 3 les nombres précédents, on obtient le rapport au litre. On a donc : Carbonate de chaux 258 mil 2 — de magnésie J2, Sulfate de chaux 6, Silice 9, (i Hydruline 2, i Hydramide \ , s La matière organique représentée par la perle ne peut èlre que de Y hydramide. Quant à celle qui est combinée avec la silice sous forme d'organisation glo- bulaire, que j'appelle globulithe, c'est de Yhydruline. Elle se trouve encore ici, comme dans les eaux précé- dentes , combinée à la silice dans le rapport de 20 p. 100. La globulithe, formée au sein d'un liquide qui ne contient que des traces de matières organiques, doit être dans son plus grand étal de pureté, par consé- quent très-propre à nous fixer sur la composition élé- mentaire de l'hydruline; aussi ai-je considéré une troi sième analyse comme indispensable. La voici : AZOTE. Globulithe 0n p 4 80, contenant Hvdruline 96 281 Température + 4°5. Pression m 77 4 Obtenu : Gaz azote S cent, cubes à 0° 7(5 pression. Même volume — 5 Qui pèsent 0-'00628 Cela donne p. 100 d'hydruline : Azote 5,2 Pesant 6 mil 5ô CARBONE ET HYDROGENE. Globulitbe ne'720, contenant Matière azotée 4 44 Obtenu : Acide carbonique Os'205 Eau 0, 097 Cela donne p. 100, pour composition élémentaire : Carbone 58,44 Hydrogène 7,48 Azote 6,55 Oxygène 47,55 composition parfaitement en harmonie avec celles qut j'ai formulées plus haut. La moyenne de ces trois ana 282 lyses, failes sur des échantillons différents, devient : Carbone 38,54 Hydrogène 7,42 Azote 6,55 Oxygène 57,52 qui conduit exactement à la formule 6"* H 16 0" Ai (|ue Ion peut considérer comme un composé d'un équivalent d'ammoniaque, = W A t , et d'un hydrate de carbone = 6'" H' 3 O' 3 ; mais je n'ai aucune preuve en faveur de cette constitution rationnelle qui donne- rait la formule C' x //" O' 3 -f- H' A l . Des résultats que je viens d'obtenir, et en considé- rant les carbonates comme sesqui-carbonales, on ob- tient pour composition d'un litre d'eau de source le tableau suivant : Température \2* Densité 1,00055 )' Air atmosphérique 20 cent. cub. Acide carbonique \k Mitrate de magnésie o^'O-IOtf — dépotasse 0. 06tf> Chlorure de sodium 0, 0758 Sulfate de potasse 0, 554 Sesqui-carbonale de potasse. . . 0, 0028 Matière analogue à Culmine 0, of'58 283 Sesqui-carbonate de chaux 0, 2906 — de magnésie. 0, 0550 Sulfate de chaux 0, 0060 [silice. ... 0, 0096 Globulithe 0.042 = . jhydrulme. 0, 002 ï Perle ou hydramide 0, 00 1 8 0* r 565 \ sr 5034 — 04 acide carbonique — ïr 499,6 pour 0,500 trouvés par l'expérience. Ce liquide, comme on le voit, ne contient que des traces de matières organiques, et sa composition est très-simple. Le premier membre de l'analyse, c'est-à- dire la portion soluble dans l'eau, se rapproche des for- mules médicales dites tempérantes^ si salutaires dans le.- a ficelions qui dérivent d'un état anormal des fonc- tions digestives et d'un trouble du système nerveux, etc. Le grand usage de ce liquide ne peut donc tourner qu'à l'avantage de la santé. C'est vainement que j'ai cherché dans les eaux que je viens d'analyser la présence des iodures cl des bro- mures. Je considère ces sels comme très-rares dans les eaux douces. Parmi les substances que je viens de signaler dans les eaux, celles qui se précipitent sous forme de flocons filamenteux sont excessivement remarquables. Ces pe- tites masses chevelues, du poids seulement de o milli- grammes, sont de véritables organisations de la famille des algues, composées principalement de silice et d'une matière azotée. Vues au microscope, elles paraissent 284 comme un assemblage de lubes cloisonnés, de 1/30 de millimètre de diamètre. Quel<|ues-unes sonl multi- colores. Lorsqu'on les calcine sur une lame de platine, elles se crispent, brunissent légèrement, puis blanchis- sent, et le résidu qui, à peu de chose près, a conservé la forme du faisceau primitif, reste inattaquable par les acides. Vus dans cet étal au microscope, les filaments, un peu détruits, paraissent blancs et opaques. Il ne m'a pas été possible de faire d'autres expérien- ces, en raison du peu de masse que présentent ces or- ganisations ; mais je les crois composées dans le rap- port de la globulilhe que j'ai analysée plus haut, (pic je considère comme leur état globulaire. J'ai voulu [n'assurer si celle substance, qu'on aurait pu tout d'abord prendre pour du duvel, était particulière aux liquides que j'examinais, et, par un grand nombre d'expériences, j'ai pu me convaincre que sa formation était commune à toutes les eaux qui renferment de la silice, cet oxyde se trouvant constamment dans ces liquides à l'état d'organisation complète ou globu- laire. Ces algues, qui n'apparaissent qu'après l'évaporation de 10 à 15 litres d'eau, et lorsque le liquide est parvenu à une certaine densité, existent-elles toutes formées, ou bien éclosenl-elles pendant l'évaporation? Une expérience très-simple, qui consiste dans la lil- tralion de l'eau, m'empêche de supposer l'existence de ces conferves dans les eaux. Comment, en effet, pour- raient-elles passerait travers du libre sans se détruire?... Mais alors, dans quel étal s'y trouvent-elles? 2N5 Longchamp, abordant ce sujet à l'occasion de la barêgine, pense que ces végétaux peuvent se former par la seule puissance de l'attraction. Il ne trouve pas plus étrange que les forces de L'affinité réunissent les atomes élémentaires en tubes vivants qu'en cristaux ré- guliers. Il se peut qu'il en soit ainsi; mais en attendant que de semblables assertions se vérifient, il me paraît plus rationnel d'admettre, avec les naturalistes, que ces êtres naissent d'individus, qu'ils se trouvent à l'état globu- laire dans les eaux, qu'ils peinent y germer et se déve- lopper par l'élévation de température. Cette opinion, d'ail- leurs, est vérifiée par l'élude que le D r Fonlan a faite de la sulfuraire, qui est aussi une conferve, classée par quelques auteurs dans la tribu des anabaines, où elle y constituerait un genre nouveau. « J'ai cherché à connaître, dit le D r Fonlan, le dé- » veloppemenl de la sulfuraire, mais je n'ai pu encore » parvenir à vérifier son mode de fécondation ; j'ai pu » cependant suivre son développement depuis l'état de » globule jusqu'à celui de conferve complète. » Ces globules, après être sortis du tube, s'agglomè- » rent au nombre de quelques-uns, se gonflent et finis- » sent par se rompre par un point de leur circonfé- » rence; peu à pu on voit sortir par cette déchirure » un tube extrêmement fin, dans lequel on ne peut en- » core apercevoir les globules; mais bientôt ce tube » grossit et s'allonge, et présente tous les caractères de » l'état adulte. » Les filaments qu'on voit à l'œil nu sont des réu- 286 » nions d'un nombre considérable d'individus de celle » conferve, qui ne sonl bien perçus isolément qu'à » l'aide d'un microscope '. » Celle observation inléressanle démontre jusqu'à l'é- vidence que la sutfuraire végète d'un globule micros copique. Or, ces globules peuvent facilement traverser les fillrcs, les pores de ceux-ci ayant plusieurs centiè- mes de millimètre de diamètre. Il est donc naturel de penser que les conferves qui se sont offertes dans mes expériences se sonl formées pendant leva poral ion du liquide, par le développement de séminules existant primitivement dans l'eau. Uhydruline,(\m évidemment donne naissance à ces conferves, est une matière dont l'élude ne manquerait pas d'être féconde en résultais si on pouvait l'isoler de la silice sans altération ; mais résistant à tous les agents, précisément parce qu'elle se trouve dans un étal phy- siologique avec un corps indissoluble, je ne vois guère la possibilité d'en faire une histoire satisfaisante. Tou- tefois, par un examen intelligent de la globnlilbe, c'esl- à-dire des globules siliceux, peul-être parviendra-t-on à connaître l'origine et l'utilité de sa présence dans les eaux. Les substances organiques azotées des eaux du «ol sont au nombre de trois, contenant d'azote p. 100 : l° L'hydruline 6,52 2" L'acide azocréniquc 5,-15 5° L'hydramide 5,69 ' J.-P. Àmédée Fonlan; Recherches sur les eaux minérales des Pyrénées, page 88. Paris, 1838. 287 Quoi qu'il en soil , il découle de ce qui précède que l'histoire des eaux laisse encore beaucoup à désirer, et que tout un monde nous sépare de leur véritable cons- titution organique. Que les hydrologistes veuillent se donner la peine de réfléchir, en efl'el, que pas une de leurs analyses n'a été vérifiée par une expérience de contrôle, et que les matières azotées, dont la plus riche en azote n'en renferme pas 7 p. 100, ont été considé- rées comme de l'albumine. Les sciences physiques et naturelles, la thérapeuti- que générale, partie de l'art de guérir qui s'appuie sur la connaissance intime des médicaments, etc., récla- ment, selon nous, de nouvelles recherches sur les eaux minérales. Nous souhaitons que cet immense travail soit abordé par de jeunes savants exercés aux expérien- ces de précision, et dévoilés à leur art. Verteuil i Gironde). 1858. 289 RAPPORT FAIT A L'ACADÉMIE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS Dt BORDEAUX, LU A LA SÉANCE DU 89 AVRIL, 1858; PAR M. G.-J. DURAND. Messieurs , L'Académie a reçu des Étals-Unis d'Amérique divers ouvrages considérables à tous les points de vue, et qui déjà ont donné lieu à quelques Rapports partiels. J'ai cru intéressant d'appeler votre attention sur l'ensemble de ces communications, toutes écrites en anglais, afin de vous en donner une idée sinon complète, du moins suffisante pour provoquer et faciliter les recherches et les études auxquelles elles peuvent donner lieu; tel est le but du travail que j'ai l'honneur de présenter à l'A- cadémie. Voici d'abord la liste des ouvrages dont il s'agit. : 1° Notice sur /' Institut Smithsonien. Broch. in-8°. 2° Dixième Rapport annuel du Bureau des régents de l'Institut Smithsonien. 1 vol. in-8°. iy 290 3° Tribut de l'Institut Smithsonien à l'accroissement et à la diffusion des sciences. 8 vol. in-'4°. 4° Relations historiques et statistiques relatives à l'his- toire, à l'état actuel et à l'avenir des tribus indien- nes des hommes rouges des États-Unis, réunies et publiées par les ,soins du Bureau des affaires in- diennes. 3 vol. in-4°; par M. Schoolcraft. 5° Description du grand Lac salé dans la contrée d'Utah, par Stansbury, imprimé par ordre du Sénat. 1 vol. in-8° et 1 atlas. 6° Rapport fait à la Chambre des Représentants par le Surintendant de l'inspection des côtes pour 1855. 1 vol. in-4°. 7° Publications de l'Académie des Sciences naturelles de Philadelphie. 1 broch. in-8°. Je passe maintenant à l'examen successif de ces di- vers ouvrages. 1° Notice sur l'Institut Smithsonien. James Smilhson, fondateur de l'Inslilul qui porte son nom, naquit à Londres. Il explique, dans son tes- tament , qu'il descend de Hugues, premier duc de Northumberland, el d'Elisabeth, héritière des Hunger- fords d'Audley, mère de Charles le fier, duc de Somer- set. Il lit ses éludes à Oxford, où il prit ses degrés en 178G. Il porta d'abord le nom de James Lewis Macie, et quelques années après être sorti de l'Université, il prit celui de Smilhson, nom de famille des Northum- berland. Il parait n'avoir pas eu de domicile fixe en Angleterre. Il voyagea beaucoup sur le continent, et il 291 passa successivement plusieurs années à Paris, à Ber- lin, à Florence, etc. Enfin, il mourut à Gènes en 1828 dans un âge avancé. La Société Royale el les Annales de Philosophie ont publié de nombreux ouvrages de lui, relatifs à la chi- mie, la minéralogie et la géologie. Ce furent là les ba- ses de sa réputation scientifique, et ses autres écrits témoignent que presque toutes les sciences avaient été l'objet de ses éludes et de ses méditations. Il n'a jamais été marié, el son ambition paraissait être de se faire un nom par ses propres travaux ou par la fondation d'un établissement scientifique. Il déclare dans ses écrits ne se prévaloir en rien de ce que le plus noble sang d'Angleterre coule dans ses veines et vouloir, par ses ouvrages, se créer une renommée qui vécût dans la mémoire des hommes longtemps après que les titres des Norlhumberland el des Percys seraient éteints ou bien oubliés. Éminemment cosmopolite, il disait que l'homme voué à la science n'était d'aucun pays en particulier; que le monde était sa patrie el tous les hommes ses compatriotes. Il voulut d'abord laisser sa fortune à la Société Royale de Londres, à la condition de l'employer aux progrès de la science; mais, n'ayant pu s entendre avec celle Société, il choisit pour légataires les États- Unis d'Amérique. Le montant primitif du legs s'élevait à 540,1 G!) dol- lars, soit 2,700,845 fr. , et cette somme a été considé- rablement accrue par les intérêts qu'elle a produits. D'après les propres termes du testateur, sa volonté 292 était de fonder, à Washington, un établissement sous le nom (/'Institut Smithsonien, pour le progrès et la diffusion du savoir parmi les hommes. (To found, al Washington an establishment for the increase and diffusion of knoioledge among men.J Comme je l'ai déjà dit, il chargea de l'accomplissement de sa volonté le gouvernement des Étals-Unis, et celui-ci ayant ac- cepté celle mission, qui se réduisait à celle d'exécuteur testamentaire, il s'occupa de la remplir avec une solli- citude digne de la générosité comme des lumières de l'illustre Smithson. Pour accomplir sa noble tâche, le gouvernement des Etals-Unis organisa d'abord une administration spé- ciale à la tête de laquelle il mit le Président des États- Unis, et qui fut composée des hommes les plus émi- nents d'Amérique, soit par leur position, soit par leur savoir. Celle administration fit un appel à toutes les capacités, et recueillit ainsi de nombreux mémoires scientifiques qu'elle a publiés : Ce sont ceux dont je vais avoir l'honneur de présenter à l'Académie un aperçu sommaire. J'insiste à dessein sur ces mots : aperçu sommaire, d'abord parce que la nature essentiellement substantielle de ces Mémoires les rend peu susceptibles d'analyse, ensuite parce que celte analyse, fùt-elle ra- tionnellement possible, le nombre et l'étendue des ou- vrages auxquels elle serait relative la rendraient beau- coup trop longue pour trouver place ici. Je me borne- rai donc à des indications, et je renvoie aux ouvrages eux-mêmes ceux qui voudront les bien connaître et en apprécier tout le mérite. 293 Les ouvrages publiés par la Société Smiilisonienne sont de deux espèces : d'abord, les œuvres scientifiques, artistiques el littéraires; ensuite, la description des établissements destinés au siège de l'Institut. Je com- mencerai par ces dernières : 1° Etablissements. Le bâtiment, je pourrais dire le palais Smitbsonien et ses dépendances, occupent à Washington remplace- ment nommé The Mail. Il s'étend, de l'est à l'ouest, de la 7 e à la 12 e rue, et du nord au sud, du canal à la rue B. Sa superficie est d'environ 52 acres, soit un peu plus de 21 hectares. On a voulu donner aux construc- tions le style architectural de la dernière époque du plein-cintre au moyen âge. Elles occupent un espace de 126 mètres sur 44, et se composent de neuf tours, dont l'une a 32 mètres de hauteur, de nombreuses sal- les distribuées dans les deux étages du bâtiment et des- tinées à un amphithéâtre, une bibliothèque, un obser- vatoire, une galerie de tableaux, un muséum, des sal- les de réunion, el toutes les dépendances de ces objets principaux. Ce vaste bâtiment, dont toutes les parties principales ont de grandes dimensions, est couvert en ardoises, el c'est le premier de ce style qui ail été cons- truit en Amérique. 2° Dixième rapport annuel du bureau des régents de l'Institut Smithsonien. Il contient diverses pièce.-, administratives, el, à la suite, les mémoires ci-après indiqués. 294 Des algues marines. — Histoire naturelle appliquée à l'agriculture. — Instinct et transformation des insectes. — De l'oxigène et de ses combinaisons. — Des aérolytes. — Des perturbations planétaires. — Du climat delà Californie. — Instructions relatives aux observations météorologiques. — Du tremblement de terre. — Des aurores. — Du baro- mètre de Green. — Des phénomènes périodiques. — Du tonnerre et des éclairs. — Du galvanisme. 3° Tribut de l'Institut Smithsonien au progrès et à la diffusion des sciences. J'ai déjà dit que l'Institut Smithsonien a réuni et publié de nombreux Mémoires scientifiques composant jusqu'ici huit volumes in-4°. J'ujoule que le moindre mérite de ces huit volumes est un luxe d'impression et de gravures qui ne le cède en rien aux plus somptueux ouvrages européens. Je vais d'abord incliquer le contenu de chacun d'eux : 1 er Vol. — Anciens monuments de la vallée duMississipi. — Ouvrages en terre. — Enceintes. — Ouvrages militaires. — Enceintes sacrées. — Monts de sacrifices. — Id. de sépultures. — Id. d'observation. — Id. d'une destination inconnue, — Amas de pierres. — Débris d'objets d'art trouvés dans les monts. — Poteries. — Objets en argile, en métal, en pierre, en or. — Sculptures. — Métaux, miné- raux, fossiles, — crânes humains. 48 planches, dont la majeure partie contient divers su- jets. — 207 gravures sur bois. 2 e Vol. — Recherches sur la planète Neptune. — Des sons vocaux d'une aveugle-sourde-muette de Boston. — 295 Observations microscopiques sur les produits des sondages faits sur les côtes des États-Unis. — Géographie physique des États-Unis. — Le Mosasaurus, l'Holcodus, le Conosaurus et l'Amphorostcus. — Classification des insectes. — De la pro- priété explosible du nitre. — Observations microscopiques (botanique). — Monuments aborigènes de l'État de New- York. — Ouvrages en terre, enceintes, monts, amas d'os- sements, instruments, ustensiles, etc. 14 planches presque toutes contenant plusieurs sujets; 65 gravures sur bois. Éphémérides de Neptune. — Occulations visibles aux États-Unis. 3 e Vol. — Observations sur le magnétisme terrestre. — Recherches sur la rhéométrie électrique. — Des poissons d'eau douce de l'Amérique septentrionale. — Des algues marines de l'Amérique du Nord. — Botanique. — Lois des dépôts marins. — Anciens ouvrages de l'Ohio. — Ephémé- rides de Neptune. — Occultations visibles aux États-Unis. — 25 planches. 4 e Vol. — Grammaire et dictionnaire de la langue. — Dacotah. 5e y 0L- — Fi ore e t faune dans les animaux vivants. — Mémoire sur le bœuf fossile. — Anatomie du système ner- veux de la Rana pipiens. — Algues de l'Amérique septen- trionale. — Botanique. — 42 planches. e Vol. — Botanique. — Des invertébrés marins. — Sui- tes vents de l'hémisphère boréale. — Faune fossile. — Oc- cultations. — 54 planches. 70 y 0L . _ Relation d'une trombe près de Newharmony. — Observations microscopiques ( botanique ) . — Antiquités du Visconsin. — Mémoire sur la tribu, éteinte, des Sloth. — 55 planches, dont beaucoup à plusieurs sujets; 61 gravures sur bois. 296 8 e Vol. — Archéologie des États-Unis. — Des aurores boréales. — De la tangence des cercles et des sphères. — Recherches sur les vertébrés américains. — 27 gravures sur bois. En résumant ce qui vient d'être dit des huit volu- mes de l'Institut Smilhsonien, on trouve que les articles qu'ils contiennent sont relatifs aux objets ci-après énoncés : archéologie, — philologie, — géographie, — géologie, — histoire naturelle, — botanique, — zoo- logie, — médecine, — physique, — météorologie, — astronomie, — mathématiques. — Presque tous ces articles sont spécialement applicables aux Etats-Unis, que les auteurs se sont appliqués à décrire sous les rapports qui viennent d'être indiqués. En outre du texte, on y trouve environ 250 planches dont une grande partie est multiple, et près de deux cents vi- gnettes sur bois. Toutes ces vignettes, indispensables, comme les planches, à l'intelligence des sujets auxquels elles sont relatives, sont exécutées avec un soin et un talent remarquables. Quant aux planches, elles sont de diverses natures. Les lithochromies représentant des scènes, ou des sites divers avec des personnages, sont les moins dignes d'éloges; elles sont en petit nombre. Les lithochromies relatives aux armes, aux costumes el autres détails, ne laissent rien à désirer sous aucun point de vue. Les lithographies en noir sont toutes fort bien, el certaines, entre autres celles des ossements fossiles, témoignent d'une supériorité d'intelligence et de talent qui n'a été dépassée nulle part. En ce qui concerne le texte, je vous l'ai déjà dit, 297 Messieurs, son analyse ne saurail (rouver place ici, on raison de l'étendue des divers Mémoires, et surtout parce qu'ils sont rédigés avec une précision et une concision extrêmes. Par ces motifs, je ne puis que me borner à quelques indications succinctes. L'archéologie des Etats-Unis parait surtout avoir été un sujet d'étude favori; et dans un précédent Rapport, j'ai eu l'honneur de vous entretenir des immenses ou- vrages en terre exécutés dans ces régions, par une race dont le nom même a péri, dont il ne reste que ces monuments qui attestent une haute civilisation, des connaissances remarquables, entre autres en ma- thématiques et en caslramélalion. Ils n'ont rien de commun avec ces collines artificielles qu'on est con- venu d'appeler tumulus, et que l'on trouve partout, entre autres dans les environs de Bordeaux. On sait que l'origine et l'usage de ces derniers sont demeurés d'impénétrables mystères que n'ont nullement éclairci les mille conjectures plus ou moins ingénieuses aux- quelles ils ont donné lieu. J'ai aussi signalé à voire attention les monuments d'art découverts dans certains des ouvrages américains que je viens d'indiquer, entre autres des sculptures, quelquefois en porphyre parfai- tement poli, et qui, sous le rapport de l'art proprement dit, égalent les productions connues, qu'elles surpassent au point de vue de la difficulté d'exécution, puisque évidemment leurs auteurs ne connaissaient l'usage des métaux qu'à un degré trop faible et Irop rudimentaire pour l'avoir appliqué à l'exécution des ouvrages dont il s'agit. J'ajoute à ces remarques que parmi les antiques 298 pointes de flèches el de lances recueillies en Amérique, beaucoup sont de formes et de dimensions absolument identiques avec celles que l'on trouve dans les environs de Bordeaux; mais quelles en diffèrent par leur na- ture, car les nôtres sont, à peu près sans exception, exécutées en silex, en pierre à feu ordinaire, pendant que celles des États-Unis le sont généralement en quartz, Après ces faibles, mais remarquables vestiges d'un peuple perdu, les seuls objets archéologiques des Étals- Unis paraissent être les ossements fossiles qui ont été décrits avec soin, et reproduits, je le répèle, avec su- périorité dans de nombreuses lithographies. La race actuelle des peuplades rouges américaines ne se considère pas comme descendant du peuple perdu dont il vient d'être question, el qui parait avoir été sédentaire el cultivateur", elle prétend, au contraire, à une origine toute différente; mais sur ce point, les traditions vagues ou contradictoires ne donnent aucune lumière certaine. Quoi qu'il en soit, l'état de civilisa- tion, fort peu avancé, des races actuelles, n'indique aucune liaison entre elles et le peuple perdu, qui ne lui a transmis aucune des connaissances dont il éiail amplement doué. Aussi, celle race actuelle n'a-t-clle conservé aucune tradition positive de ses prédécesseurs ; aussi ignore-l-elle l'origine comme l'usage de leurs im- menses travaux, el n'en élève-telle aucun semblable. Dès longtemps, on a demandé à la philologie des lumières sur l'origine des peuplades actuelles, et, sui- vant la marche de celle science encore nouvelle, on 299 s'est d'abord préoccupé des mois pour y chercher des analogies de sou ou de signification avec ceux d'autres langues; mais cette méthode, dès longtemps abandon- née, n'a donné aucun résultat rationnel. On a procédé ensuite par la recherche des similitudes radicales entre divers dialectes; mais, comme précédemment, le but a continué à n'être pas atteint. Enfin, et suivant la mé- thode actuellement adoptée sur la proposition de Fré- déric Schlegel, en 1808, on a porté son attention sur la structure grammaticale, sur les diverses manières d'associer et d'exprimer les idées, sans s'arrêter à de vaines consonnances. Celte méthode, la seule avouée des savants, n'a encore donné que des résultats néga- tifs, en écartant les conjectures précédemment émises, et selon lesquelles les dialectes américains aciuels au- raient eu quelque relation avec ceux du vieux monde, des Israélites, des Phéniciens, des Indons, des Chinois, des Scandinaves, etc. : la question demeure donc pen- dante. Ces recherches et ces descriptions relatives aux hommes rouges des Étals-Unis occupent une notable partie de l'ouvrage dont il s'agit, el elles ont été trai- tées avec plus d'étendue encore dans celui publié par le Bureau des Affaires Indiennes, dont il sera bienlôl question. Les différentes branches de l'histoire naturelle d'A- mérique ont donné lieu à divers Mémoires remarqua- bles sous tous les rapports, entre autres sous celui de l'excellente exécution des nombreuses planches an- nexées au lexle. 300 Enfin, quelques Mémoires, moins exclusivement re- latifs aux États-Unis, ont traité divers sujets de mathé- matiques, d'astronomie, de physique, de chimie, etc. Ici se termine ce que je puis dire sur les publica- tions de l'Institut Smithsonien. 4° Relations historiques et statistiques relatives à l'histoire, à l'état actuel et à l'avenir des tribus indiennes des États-Unis, publiées par les soins du Bureau des Affaires Indiennes. 1 er Vol. — Histoire de la nation et des tribus. — Ori- gine. — Tradition de l'époque anti-Colombienne. — Type mental de la race indienne. — Antiquités. — Archéologie générale. — Habileté dans les fortifications antiques. — Preu- ves de cultures sédentaires à une époque reculée. — État des arts et divers objets. — Tentatives métallurgiques. — Ossuaires. — Preuves archéologiques du séjour sur le con- tinent d'un peuple lettré antérieurement à Colomb. — Carte et observations relatives à la découverte du Mississipi. — Observations minéralogiques et géographiques relatives au territoire primitif. — Action géologique actuelle des lacs américains. — Ostéologie antique de la période des mons- tres. — Un palladium aborigène. — Minnesota. — Organi- sation, histoire et gouvernement des tribus. — Capacité in- tellectuelle et caractère de la race indienne. — Mythologie et traditions orales. — Pictographie. — Population et sta- tique (73 planches ). 2 e Vol. — Histoire générale. — Mœurs et coutumes. — Caractères généraux. — Traces d'une origine étrangère. — Phases de l'état de chasseur. — Costumes. — Ustensiles. — Antiquités. — Géographie physique. — Organisation des tribus, leur histoire et leur gouvernement. — Capacité in- 301 tellectuelle. — Traditions orales. — Développement pratique de l'esprit indien. — Langage. — Principes des langues indiennes. — Etat de l'art indien. — Etat actuel et avenir de cette race. — Démonologie. — Sorcellerie et magie. — Connaissances médicales des Indiens. — Littérature. — Statistique et population ( 45 planches et 25 gravures sur bois ). Ainsi que l'annonce le liire de cet ouvrage et qu'on vient de le voir par ce qui précède, ce même ouvrage est exclusivement consacré à des éludes sur la race des hommes rouges. Ce sujet, déjà traité par les publi- cations Smilhsoniennes, l'est ici avec plus d'extension et de détails. D'ailleurs ces deux ouvrages sont identi- ques, et tout ce qui a été dit du précédent s'applique en loul à celui-ci. 5° Exploration et description de la vallée du Grand Lac Salé d'Utah; par H. Stansbury, imprimé par ordre du Sénat. ( 1 vol. in-8» et 1 atlas. ) Cet ouvrage contient, en outre du texte descriptif, 35 vues pittoresques, 8 planches de reptiles, 2 d'insec- tes, 9 de plantes, 4 de paléontologie, et 2 cartes géo- graphiques. L'atlas se compose de deux grandes cartes topographiques, l'une du Grand Lac Salé et de la con- trée adjacente, l'autre de la région entre le Grand Lac Salé et le fort Leavenworth. Ecrit avec une simplicité qui commande la confiance, cet ouvrage est plein de descriptions intéressantes et d'observations qui attestent la science et le soin de son auteur. Les nombreuses planches dont il est enrichi 302 sont bien exécutées, et donnent des lieux et des choses des représentations qui ont tous les caractères de la vérité. 6° Rapport fait à la Chambre des Représentants par le Surinten- dant de l'inspection des côtes des États-Unis pour l'année 1825. Le litre de cet ouvrage dit assez quel en est le sujet. Il est rempli d'observations relatives à tout ce qui est afférent aux côtes, et les 60 cartes jointes au texte présentent une foule de renseignements d'un haut inté- rêt. Son exécution, analogue à celle des ouvrages pré- cédents, est également digne d'éloges. 1° Acte d'incorporation et Statuts de l'Académie des Sciences naturelles de Philadelphie. Après divers documents administratifs, cet ouvrage contient un catalogue raisonné et des explications, le tout relatif à une collection de 1035 crânes humains, classés systématiquement par l'Académie dans son mu- sée. Celte collection, formée par le D r Morlou , a été payée 20,000 fr. par quarante Américains qui se sont réunis pour en faire les frais, et qui, ensuite, en ont généreusement fait don à l'Académie. Leurs noms sont cités, et je regrette de ne pouvoir les reproduire ici, car on ne saurait trop faire connaître les auteurs de pareils actes de noble désintéressement, qui honorent non-seulement ceux à qui on les doit, mais encore la nation à laquelle ils appartiennent. 07 gravures sur bois sont disséminées dans cet ouvrage. 303 Telles sonl, Messieurs, les publications américaines que l'on a bien voulu nous transmettre. J'ai cru devoir les réunir en groupe, parce qu'elles sont intimement liées les unes aux autres, et par leur origine et par l'analogie des sujets auxquels elles sonl relatives. Celle importante collection de Mémoires, émanés de sources différentes, mais réunis et publiés par les soins et sous le patronage du gouvernement des Étals-Unis d'Amérique, traitent d'une infini'é de sujets différents, parmi lesquels il faut remarquer les recherches relati- ves aux peuplades encore à l'état sauvage et connues sous le nom de tribus d'hommes à peau rouge. Celle race, qui, bien que fort réduite, comprend encore en- viron 500,000 individus, recule et diminue sans cesse devant la civilisation, qui la presse de toutes parts, et qui linira sans doute par la faire disparaître. Elle n'est encore qu'imparfaitement connue de ses plus proches voisins, el elle ne l'est guère que de nom en Europe. Elle paraît, sous tous les rapports, digne d'un haut el vif intérêt. Des accusé de réception et des remercîmeuls ont dû être adressés à tous ceux de qui nous tenons ces com- munications bienveillantes, ainsi que notre Compagnie le fait toujours en pareil cas. Mais, en celle occasion, je pense que nous devons faire davantage, et je vous demande d'abord de répondre aux communications dont il s'agit par des remercimenls motivés et plus explici- tes que ceux ordinaires; ensuite, par l'envoi d'une co- pie en forme de ce Rapport, qui témoigne que notre Compagnie a examiné les Mémoires dont il s'agit avec 304 la sérieuse attention qu'ils méritent, el qu'elle applau- dit aux nobles sentiments qui leur ont donné nais- sance, comme à la sollicitude éclairée qui a réuni et publié tant de pièces d'un haut intérêt. Enfin, et en outre de ce qui précède, je demande à l'Académie d'a- jouter à ce que je lui ai déjà proposé, toutes les mar- ques en son pouvoir de sa sympathie et de sa haute approbation. A Bordeaux, le 2 avril 1858. 305 INTRODUCTION A UN TRAITÉ SUR L'ALIÉNATION MENTALE ÉTUDIÉE DANS SES RAPPORTS AVEC LE DROIT CIVIL ET CRIMINEL; Par M. Henry BROCHON. L'aliénation mentale est, parmi les maladies qui af- fectent l'humanité, l'une de celles dont la nature et les causes sont le moins connues. Dans la mystérieuse union de lame et du corps, dans cette secrète et réci- proque dépendance de l'esprit et de la matière, dans celle incompréhensible dualité qui esl l'homme, tout est obscur, merveilleux et caché; el si l'homme sain est le plus difficile des problèmes, si la raison humaine, dans sa plénitude el son intégrité, ne s'explique elle- même qu'en remontant à sa divine origine, l'aliéné pré- sente un mystère plus ténébreux encore ' ; car le mal qui Irouble son intelligence se révèle seulement par ses effets, et ses effets sont appréciés diversement. Que l'aliénation mentale soit une maladie physique, 1 « Expliquez-moi, disait Esquirol, comment l'homme rai- « sonne, et je vous dirai comment il déraisonne. » 20 30G plus ou moins provoquée par des influences morales, c'est ce que l'on ne conteste plus aujourd'hui, c'est ce que les faits ont invinciblement établi, et ce que recon- naissent à la fois les physiologistes et les médecins. Mais quelle est cette maladie redoutable? où est son siège? quelle est sa valeur, quelles sont ses causes? de quelles lésions organiques procède-t-elle? C'est là qu'est l'insoluble problème; et le scalpel de l'anatomiste s'est émoussé sur cet impénétrable secret. L'école de Broussais en a cherché la solution dans une lésion inflammatoire du cerveau; d'autres ont pré- tendu la trouver dans une exaltation douloureuse de la sensibilité morale 1 ; d'autres encore, dans la prédomi- nance organique d'une portion de l'encéphale ! . Enfin, la science, à bout de voie, s'est mise à comparer la pe- santeur proportionnelle des cerveaux des aliénés et des sains d'esprit; mais celle recherche, féconde seulement en résultats contradictoires, n'a abouti qu'à une incer- titude plus grande encore. Meckel a trouvé le cerveau des fous d'un poids moindre que celui des sages; M. Par- chappe, d'un poids plus élevé; M. Lélut , d'un poids égal 3 . Heureuse contradiction qui permet à la raison de se considérer comme chose impondérable! De tous ces systèmes morts-nés sur les causes physi- ques de la folie, que doit-on conclure? La Pithie de Delphes répondit à Chérophon lui de- 1 M. Gislain; Traité des Phrénopathies, 1835. 8 M. Parchappe; Recherches sur l'encéphale. 3 M. Archambault; Introduction de la traduction du Traité d'Aliénation mentale du docteur anglais Ellis. 307 mandant s'il y avait un homme plus sage que Socrale, qu'il n'y en avait aucun; et Socrate expliqua cet oracle en disant qu'il avait la science de son ignorance, qu'il savait ne savoir rien '. Quand il s'agit des causes de l'a- liénation mentale, des lésions qui la déterminent, de son siège, la suprême science, c'est de ne rien affirmer ; et les plus savants aliénistes ont confessé leur impuis- sance. — « Existe-l-il, dit M. Leuret, une modification » organique qui occasionne le dérangement de nos » idées? Je le crois. Quelle est celte modification? Je » n'en sais rien s . » — « On ne sait pas, dit M. Lélul, » on ne peut savoir quelle est la condition cérébrale » réelle et spéciale de la manie aiguë, et encore moins » de la démence simple 3 . » — « Il s'en faut, dit M. Pa- » risel, que l'expérience apprenne rien d'absolu sur les » relations qui existent entre les états du cerveau et » ceux de l'esprit \ » On a bien constaté des altérations dans le cerveau des aliénés, et de curieuses expériences ont été faites à ce sujet par les anatomistes modernes 5 . Mais il est éga- lement constaté que les mêmes altérations encéphali- 1 M. Lélut (Du Démon de Socrate) a ingénieusement soutenu que le plus sage des hommes était un aliéné; nous reviendrons plus tard à sa théorie sur les hallucinations. 2 M. Leuret; Fragments psychologiques sur la folie. * M. Lélut; Introduction sur la valeur des altérations de l'encé- phale dans le délire aigu et la folie. * M. Pariset; Notes sur Cabanis. 5 M. Lallemant; Recherches anatomico-palhologiques sur l'encé- phale. — M. Bayle; Maladies mentales. — M. Scipion Pinel; Phy- siologie de l'homme aliéné. 308 ques se rencontrent chez des individus sains d'esprit. Et ce double fait s'explique aisément : c'est que les al- térations dont il s'agit se rattachent aux maladies qui vienuent si souvent compliquer l'aliénation mentale, à la paralysie, aux convulsions, à l'épilepsie. Les lésions organiques, remarquées par les observateurs, sont les causes des maladies concomillantes de la folie, mais ne suffisent pas pour rendre compte de la folie elle-même. M. Esquirol a clairement, nous le croyons, établi ce point, et il déclare que, dans l'étal actuel de nos con- naissances, la modification cérébrale qui produit la folie est encore inconnue. Nous avons hâte de sortir du domaine exclusif de la science médicale, de ce domaine enveloppé de ténèbres, où nos pas inexperts s'égareraient bien vite, et d'abor- der un terrain moins périlleux. Si la nature des maladies mentales, si leur diagnos- tic pathologique est un abîme, même pour les plus doc- tes, leurs effets, qui du moins peuvent être plus facile- ment observés, ont, dans tous les temps, donné lieu aux erreurs les plus nombreuses et bien souvent les plus dé- plorables : la longue suite de ces erreurs, c'est de l'his- toire. Quand on étudie l'aliénation mentale au point de vue historique et philosophique, ce qui frappe au premier abord, c'est la prodigieuse variété des formes de celte maladie. Toute maladie a d'ordinaire des effets géné- raux qui lui sont propres, des symptômes fixes qui la caractérisent et la révèlent. Dans l'aliénation, les phé- nomènes varient suivant les époques et les lieux; les 309 causes morales entrant comme élément essentiel dans la perturbation physique qui amène la folie, les cir- constances, les climats, les habitudes, les mœurs, diver- sifient à l'infini les effets par lesquels la folie se révèle; aussi a-t on dit avec raison qu'on pourrait faire l'his- toire de l'humanité par celle des aliénés : chaque siècle n'a-l-il pas marqué son empreinte sur les formes de l'a- liénation? Triste Prolée, la folie varie avec les croyan- ces, les superstitions et les événements. Le tableau historique de ces variétés dans les effets de l'aliénation mentale a été plusieurs fois tracé par d'habiles mains ', et nous n'avons pas la prétention de le refaire. Disons seulement qu'au milieu de ces folies si diverses, aux formes si changeantes, ce ne sont pas les fous qui étonnent le plus; hélas! ce sont les sages, ce sont les esprits sains et éclairés qui, à toutes les époques, ont été asservis aux plus grossières erreurs. Et ces aberrations des sages, il faut les rappeler, non comme un sujet de vaine curiosité, mais parce que l'histoire nous donnera ainsi une leçon de réserve, de prudence et de modestie. Jetons donc rapidement un coup d'oeil rétrospectif sur les folies des gens sages, à propos des fous \ Dans l'antiquité, l'opinion publique attribuait à l'a- liénation un caractère divin et une origine sacrée : tous les phénomènes naturels de la folie semblaient le 1 Esquirol ; article Aliénation mentale de l'Encyclopédie du XIX e siècle. * M. Archambault, dans son Introduction déjà citée, rappelle la plupart de ces faits. 310 résultat de l'intervention d'une cause surnaturelle. L'a- liénation, surtout à l'étal de monomanie, apparaissait le plus souvent comme un privilège, et l'admiration de la crédulité y voyait un don du ciel, une inspiration divine : Deits, ecce Deus! On sait aujourd'hui comment les prêtres du paga- nisme exploitaient à leur profit cette crédulité des peu- ples, en abusant du misérable étal de quelques mala- des, donl ils faisaient des oracles. Devant l'histoire et devant la science, la Pythie n'est plus qu'une malheu- reuse femme atteinte d'hystérie, d'extase, d'hallucina- tions, de catalepsie, une pauvre victime expiant par d'odieuses souffrances les honneurs qu'on lui rendait '. Ne médisons pas cependant de l'antiquité tout en- tière. Hippocrale, Aretée,Cicéron, ont réclamé, au nom de la science et de la philosophie, contre ces tristes superstitions. — « Pour moi, a dit Hippocrale avec l'in- » dépendance d'une raison supérieure guidée par une » vaste expérience, aucune maladie n'est plus divine ou » plus humaine que l'autre; mais toutes sont sembla- » blés et toutes sont divines. Chaque maladie a une » cause naturelle, et sans cause naturelle aucune ne se » produit. » Belles paroles qui devançaient la sagesse des temps! Le Christianisme, suivant l'heureuse expression de 1 Plutarque; De Pyth. oracul. def., t. II : « Ce sont des filles » pauvres et de la condition la plus obscure, sans éducation, » sans expérience, de mœurs trés-pures et d'un esprit très- » borné... Elles exercent des fonctions odieuses qui ont déjà » coûté la vie à beaucoup de leurs semblables. » 311 Fonlenclle, en éclairant le monde, rendit les oracles muets sur toute la terre. Mais bien des ténèbres vinrent obscurcir ses divines clartés; et l'erreur, en matière d'aliénation mentale, ne fit que se transformer. A la superstition païenne succéda une superstition plus déplorable encore. L'antiquité avait admiré, divi- nisé les fous; l'Europe moderne les persécuta. Leur ins- piration ne vint plus des dieux, elle vint des démons. Au lieu de temples, l'aliénation eut des échafauds; au lieu du trépied prophétique de Delphes, l'infâme bûcher de la sorcellerie : elle n'avait mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Quelle page, à la fois lamentable et bouffonne, dans le livre de l'humanité, que l'histoire de la sorcellerie '! Pauvres aliénés! que de persécutions et que de suppli- ces les Sages ont appesantis sur vous pendant des siè- cles! L'Église, les Rois, l'Université, les Parlements sont tous tombés dans les mêmes erreurs. El Voltaire a eu le droit de s'écrier : — « Il n'y a pas un tribunal dans » l'Europe chrétienne qui ne se soit souillé par de tels » assassinats juridiques pendant quinze siècles; et en » disant qu'il y a plus de cent mille victimes de cette ' « Il y a présomption de sorcellerie, disaient les juriscon- » suites, quand l'individu inculpé est fils de sorcier; quand il » porte sur la peau des marques faites par le diable ; quand il » parle tout seul; quand il se dit damné; qu'il demande à être » rebaptisé; qu'il marmotte entre les dents, les yeux fixés con- » tre terre, des paroles inintelligibles. » 312 » jurisprudence idiole, barbare, et <|iie la plupart étaient » des femmes et des filles enceintes, je ne dirais pas en- « core assez. » La science et la raison ont enlin revendiqué les droits de la vérité : Pinel, dont Paracelse et Montaigne, dès le XVI e siècle, avaient été les précurseurs, a inau guré une ère nouvelle pour l'élude des maladies menta- les; et depuis un demi-siècle, ce champ fécond pour la science et pour l'humanité a été labouré par des mains habiles qui ont su y faire germer des vérités nouvelles. Grâce au progrès des éludes aliénisles, aujourd'hui d'heureuses guérisons sont oblenues; de doux soins calment et consolent les états incurables. En présence de ces incontestables progrès de la science médicale en matière d'aliénation mentale, la justice est appelée chaque jour à résoudre, en droit ci- vil et en droit criminel, les redoutables problèmes delà folie. Dans le droit civil, les questions d'interdiction, les nullités des contrats et des libéralités entre vifs ou tes- tamentaires pour cause d'insanité d'esprit, placent dans les mains de la magistrature la fortune et l'honneur des familles. Dans le droit criminel, la responsabilité morale du juge est terrible : son erreur déshonore et lue. Si l'in- nocence ne doit jamais èlre frappée, il ne faut pas non plus que le crime reste impuni et que la société soit désarmée. Après le malheur de condamner un inno- cent, il n'y en a pas de plus grand que celui d'ac- quitter un coupable. Les questions d'aliénation mentale 313 sont souvent posées devant les Cours d'assises : le crime et la folie ont souvent des ressemblances et des aflinités. D'inconcevables forfaits, comme celui de Papavoine, par exemple, laissent dans la conscience publique de pénibles anxiétés. L'aliénation mentale, ses formes si variées, ses phé- nomènes si étranges, ses effets si multiples, sont ils suffisamment étudiés, suffisamment connus devant les tribunaux? L'élude médico-légale de ces matières ar- dues a l— elle une place assez importante dans l'ensei- gnement du droit, dans la pratique du Palais, dans les décisions de la jurisprudence? Nous ne le croyons pas. Nos codes sont bien laconiques, et les plus habiles com- mentateurs ne fournissent que des indications sommai- res et générales. Il y a des médecins aliénistes, il n'y a pas de jurisconsultes aliénistes. Osons tout dire. La science aliéniste est quelque peu dédaignée au Palais. Des esprits, très-sagaces et très-éclairés par ail- leurs, font profession de se passer d'elle et la mettent en complète suspicion. Pour beaucoup de jurisconsul- tes et pour beaucoup de magistrats, la raison seule suf- fit pour discerner et reconnaître sûrement les cas d'a- liénation soumis à leur appréciation. Les éludes spé- ciales , les observations quotidiennes des aliénistes, égarent, dit-on, leur jugement bien plus qu'elles ne l'é- clairent: à force d'étudier la folie, on ne voit plus que des fous. — El la justice se défie ainsi de la science, dans la crainte que de trop nombreuses contestations en matière civile, en malière de testaments surtout, 314 ne viennent troubler le repos des familles et la cendre des morts; de crainte aussi qu'en matière criminelle, le glaive de la loi ne reste impuissant et oisif entre les mains de ses ministres. Nous ne partageons ni ces défiances ni ces craintes, et nous croyons que la justice civile el criminelle, qui recherche incessamment la vérité, ne doit négliger au- cun des moyens propres à la découvrir. Nous ne lui demandons pas d'abdiquer ses droits; jalouse de son pouvoir, parce qu'elle a la conscience de sa responsa- bilité, la magistrature ne subordonne ses arrêts à aucun avis; mais elle ne saurait sans imprudence négliger, refuser d'enlendre ceux qui peuvent l'éclairer. Aussi n'hésitons-nous pas à protester contre les dédains, de si haut qu'ils viennent, à l'égard de la science aliénisle. Le plus autorisé des jurisconsultes modernes, l'esprit éminenl que sa supériorité a justement placé au faite de la magistrature française, M. Troplong, a posé, dans son plus récent ouvrage ', des règles souvent invoquées devant les tribunaux pour repousser toute intervention scientifique dans les questions d'aliénation mentale: « Il faut le dire, la plus grande partie des méde- » cins sont enclins à se donner sur ces matières une » compétence exclusive. » 11 y a cependant des médecins qui ont soutenu que » la monomanie ne rend l'homme incapable qu'en ce » qui a rapport au côté obsédé de son intelligence; mais » que, hors de là, ses actes étant raisonnables, doivent 1 Troplong; Traité des donations entre vifs et des testaments, 1855, t. II, p. 35 et suiv., n°» 452 et 453. 315 » être jugés comme ceux d'un homme sain d'esprit. Je » ne parlerais pas de ce faux et dangereux système, si " la médecine appelée légale n'avait affiché depuis quel- » que temps la prétention d'imposer ses oracles à la » jurisprudence. Je sais que tous les médecins d'aliénés » ne partagent pas cette erreur cardinale de la divi- » sibilité de la raison de l'homme. Les plus sensés et » les plus expérimentés se sont rangés à l'opinion juri- » dique de tout temps adoptée dans les tribunaux, à » savoir : que le fou dont la démence n'a que des ap- » parences partielles est aussi Lien fou que celui dont » la démence est absolue. Mais, il faut le dire, la plus » grande partie des médecins sont enclins à se donner » sur ces matières une compétence exclusive, se con- » sidérant comme possédant plus particulièrement la » solution des problèmes de l'entendement humain. Je » suis loin de récuser le témoignage des médecins; je » le considère même comme très-digne d'attention, car » c'est celui d'hommes exercés el d'observateurs savants. » Mais leur jugement ne saurait toujours être le juge- » meut du magistrat; nos points de vue sont bien dif- » férenls pour conduire au même but. Les médecins » sont préoccupés du soin de guérir; nous, du soin de » la liberté des hommes el de la sincérité des actes de » la vie civile. Un homme peut avoir une constitution » nerveuse el mélancolique, considérer avec tristesse » les scènes du monde, apporter une humeur sombre, » jalouse ou violente dans ses relations. Il y a peul- » être là matière à guérison ; mais il n'y a pas matière » à interdiction. Je réclame l'oflice du médecin; je re- 316 » pousse l'intervention du juge, et je ne veux pas que » la médecine légale argumente de quelques symptômes » qui réclament une cure, pour transformer une sus- » ceptibililé maladive, une surexilalion éphémère, un » trouble superficiel en une de ces altérations profon- » des qui abolissent la raison. Il faut l'avouer, ce que » j'ai vu et entendu de certains médecins dans ma car- » rière judiciaire, dépasse toute croyance; il n'y a pas » un homme qu'on ne pourrait déclarer monomane eu » les écoulant. Si Pascal n'était pas mort, il devrait » prendre garde à lui, car je connais maint docteur qui » le lient pour halluciné. Socrate est bien heureux » d'être venu si loi; il a péri du moins avec la répu- » talion du plus sage des hommes, tandis qu'on pour- » rail bien trouver, dans plus d'un savant écrit mé- » dical, qu'il était à peu près monomane avec son » démon familier. Enfin, faul-il le dire? combien n'ai- » je pas vu de consultations qui rappellent trait pour » trait les scènes de notre divin Molière! Un mouve- » ment nerveux dans le visage, un lie familier, une » manière de parler, un geste, les choses en un mol les » plus simples et les plus naturelles étaient tournées en » diagnostic et pronostic, comme la sputalion fré- » (juente de M. de Pourceaugnac. El l'on voudrait que » nous autres juges, qui tenons dans nos mains la li- » berié et la capacité civile des personnes, nous fas- » sions dépendre de si frivoles symptômes ces grandes » questions où sont engagés l'honneur des familles, la » succession des biens et les droits les plus chers à » l'homme ! 317 » Je pense que la médecine légale, malgré ses pré- » tentions, n'a ajouté aucun progrès sérieux aux doc- » trines reçues dans la jurisprudence, et qu'elle ne doit » en rien les modifier. D'Aguesseau a résumé avec beau - » coup de sagacité, de sagesse et de mesure les motions » qui font la règle des tribunaux. Le Code Napoléon y » a conformé ses préceptes légaux. Je ne connais rien » de mieux, et nous ne devons pas avoir d'autres ora- » clés. » Nous avons cité textuellement et en entier cette thèse, dont nous ne contestons pas la verve spirituelle, et que pourra accueillir avec faveur la causticité du pu- blic, cet ingrat toujours prêt à applaudir les attaques dirigées contre la faillibililé de la science médicale. Et cependant, quel que soit notre respect pour la parole du maître, nous n'hésitons pas à dire, dans l'indépen- dance de noire conviction personnelle, que sa thèse n'est, à nos yeux, qu'une piquante boutade: la justice ne peut ainsi dédaigner les secours de l'observation et de la science; c'est parce qu'e//e tient dans ses mains la liberté et la capacité civile des personnes, c'est parce qu'e//e décide ces grandes (^testions où sont engagés et l'honneur des familles et les droits les plus chers à l'homme, qu'elle ne doit repousser aucun auxiliaire utile. Les médecins aliénisles peuvent avoir, eux aussi, leurs exagérations et leurs boutades; mais ils ont à coup sur des études el des observations inces- santes qui manquent aux plus savants magistrats. Pour- quoi ceux-ci n'eu feraient-ils pas leur profit? La science n'est-elle pas une magistrature aussi? 318 Est-il exacl, est-il juste de dire que la médecine lé- gale, depuis D'Aguesseau, n'a fait aucun progrès et n'a pu apporter aucune lumière à la jurisprudence? Pinel et l'école entière du XIX e siècle peuvent-ils être ainsi destitués du rang où les a placés la reconnaissance pu- blique? Notre conviction proteste en leur faveur. Dès l'année 1851, un autre magistral, qui a appar- tenu à la magistrature bordelaise, M. Sacaze, aujour- d'hui conseiller à Toulouse et secrétaire perpétuel de sa savante Académie de législation, avait hautement et énergiquement réclamé, dans l'intérêt de la justice cl de l'humanité, les droits de la science médico-légale et son utile intervention dans les questions d'aliénation mentale, tant au civil qu'au criminel. Son ouvrage sur la folie considérée dans ses rapports avec la capa- cité civile ' avait devancé l'opinion de M. Troplong et se trouve l'avoir réfutée à l'avance. Nous ne pouvons résister au désir de citer un fragment de ce substantiel écrit : « La marche actuellement suivie offre-l-elle toutes » les garanties désirables pour l'exacte solution d'un » problème médico-légal aussi grave que celui de l'alié- » nation? Oui, tant qu'il ne s'agit que d'un cas d'alié- » nation tellement caractérisé, que deux ou trois faits » mêmes suffiraient pour écarter tous les doutes sur » son existence. Mais les descriptions de la folie, celles » de la folie monomaniaque surtout, telles que la science » contemporaine les expose à nos yeux, ne disent-elles Une brochure in-8°. Paris. Videcoq. 1851. 319 » pas que ceux auxquels l'habitude de l'observation n'a » pas appris à connaître ces maladies avec sûreté, se » trompent fréquemment sur les signes qui les révèlent ; » que tantôt ils confondent la folie avec un état qui en » diffère ; que plus souvent encore ils la méconnaissent, » quand sa présence est indubitable; que rien n'est plus » difficile que de marquer l'heure de son explosion, plus » périlleux que de juger avec les lumières communes, » soit les actes qui la précèdent, soit ceux qui la sui- » vent; qu'enfin les symptômes moraux et affectifs, » ceux qui témoignent de la lésion des sentiments et de » l'altération du caractère, échappent, parla conviction » de leur douteuse gravité, à ceux que des éludes spé- » ciales n'ont pas initiés à leur gravité trop réelle? » Croit-on qu'il serait inutile d'emprunter à la science » médicale son appui pour se guider à travers tant de » problèmes obscurs et sans cesse renaissants?... » La doctrine médico-légale de la folie suppose, » en effet, pour être construite avec exactitude, d'abord » la connaissance intime des facultés de l'homme et des » phénomènes qui dérivent de leur exercice régulier, » ensuite l'habitude d'observer les altérations morbides » de ces facultés. C'est par ce double labeur de l'intui- » lion psychologique et médicale qu'on peut seulement » arriver à concevoir et à résoudre le problème de la » folie au point de vue médico-légal. Du reste, comme » on l'a dil avec une haute raison, la philosophie mo- » derneesl éminemment psychologique. Le mouvement » philosophique, qui, à la voix de l'illustre M. Royer-Col- » lard, se manifesta dans notre pays par l'adoption de la 320 » méthode de Reid et de son école, a poussé les esprits » vers l'étude des phénomènes habituels de la cons- » cience, du moi humain. La science de lame en est » devenue plus accessible à chacun, el c'est grâce à un » commerce plus familier avec ses données, ainsi qu'aux » précieuses ressources de l'expérience, qu'en aucun au- » tre temps la médecine n'a possédées au même degré, » qu'il est loisible aux médecins spécialistes de notre » âge d'aborder avec succès l'examen des atteintes que » peut essuyer la volonté de l'homme. Désormais donc, » qu'à l'égard des doctrines que n'a pas consacrées en- » core l'évidence scientifique, qui n'est, en d'autres ter- » mes, que l'induction justifiée par l'observation des » phénomènes, la justice civile maintienne ses doutes, » à la bonne heure! Mais quand la médecine tire ses » déductions de l'expérience, elle devient une utile al- » liée, el loin de la repousser, le plus sage est de s'ap- » puyer sur elle. » On ne peut dire ni mieux ni plus, et il ne reste, après d'aussi sages réflexions, qu'à s'efforcer de les faire pé- nétrer dans l'esprit et dans la pratique des tribunaux. Nous voudrions que ces réflexions fussent sans cesse reproduites comme nous les reproduisons ici, afin qu'el- les pussent protester partout el toujours contre les re- grettables dédains de la magistrature pour les conseils el les progrès de la science médico-légale en matière d'aliénation mentale. Et cependant, à notre avis, M. Sacaze fait une trop large concession en disant que les aliénisles sont suffi- samment consultés dans les procès criminels. 321 Sans doute, il est de grandes affaires de Cour d'assi- ses, il est des causes célèbres, il est quelques accusés fameux à l'occasion desquels les investigations des mé- decins et leurs observations prolongées étudient atten- tivement l'état mental, question de vie ou de mort qu'un jury doit trancber. Nous pourrions citer telle af- faire criminelle où l'innocence de l'accusé, par suite de sa folie instantanée, n'est devenue évidente pour toutes les convictions; où son acquittement, proclamé sans dé- libérer par un jury unanime aux applaudissements d'un public immense et unanime aussi en faveur du pauvre aliéné, n'a été éclatant et incontesté que grâce à l'a- journement du débat, aux longues observations des mé- decins, à leur savante intervention dans le débat lui- même? Mais en est-il bien toujours ainsi? Tous les accusés dont l'état mental peu! mériter d'être étudié, sont-ils, dans tous les ressorts de France, l'objet d'aussi patientes investigations? Est-il entré dans la pratique courante des informations criminelles, pour les meurtriers vulgaires, d'ajourner facilement le jour du verdict et d'employer fréquemment l'observation du médecin pour scruter bien à fond leur état mental? Il esl permis d'en douter. M. le D r Vingt ri nier, médecin en chef des prisons de Rouen, a publié en 1852 une brochure ayant pour titre : Des aliénés dans les prisons et devant la jus- tice', qui contient des faits palpitants d'intérêt et des réflexions judicieuses : 1 Paris. Baillière. 1852. M. Dégranges a fait un Rapport à l'Académie sur cet ouvrage. 21 322 « Quand un crime vient affliger la société, la pre- » niière question qu'elle doit se poser est celle de savoir » si l'individu qu'elle traîne à la barre de la justice est » un misérable sur lequel doivent s'appesantir toutes » les rigueurs des lois, ou un malheureux fou qui ne » saurait inspirer que de la pitié. » Je soutiens qu'il y a pour l'humanité une consola- » tion réelle à ne trouver qu'un aliéné là où elle pou- » vail se croire déshonorée par un scélérat; mais il » n'en faut pas vouloir moins fermement que partout » où il a pu y avoir discernement dans la perpétration » d'un acte criminel, le glaive de la justice atteigne le » coupable. » C'est là ce qui constitue la bonne justice, la justice » diene de ce nom. » Mais comment acquérir une certitude dans ces cas, » heureusement rares? Comment s'assurer qu'un crimi- » nel ne soit pas acquitté sous prétexte de folie, et qu'un » fou ne soit pas condamné sous présomption de simu- » lation? » La folie pourra être difficilement reconnais- » sable lorsqu'elle sera restée circonscrite dans quelques » idées folles ou même dans une seule idée fixe irrésis- » tilde, marchant de pair avec toutes les facultés in- « tellectuelles demeurées intactes, mais dominées par » cette idée qui sera devenue une véritable possession, » un obstacle incessant à toute action des facultés ré- » déclives qui constituent la liberté morale » On le voit, autant de cas possibles qui ne font plus » de doute en médecine pratique, et pour lesquels ce 233 » n'est pas trop des examens les plus minutieux, de » l'observation de chaque jour, des recherches incessa n- » tes et de l'appréciation la plus scrupuleuse, si l'on » veut prononcer en connaissance de cause el dans le » calme de la conscience. » On ne comprendra pas le juge qui croira pou- » voir s'isoler des lumières de la science, el assumer, » sans la consulter, la terrible responsabilité de tomber » dans une erreur judiciaire. » Si la médecine a réclamé d'intervenir dans les cas » d'aliénation mentale, si elle a sollicité l'honneur d'as- » sisler la magistrature, c'est qu'elle sent que la science » oblige et qu'il ne lui est pas permis d'être modeste » quand il s'agit de dévouement. » Ce n'est pas pour rien, sans doute, que Pinel, en » renversant l'empirisme, a fondé sur le terrain de la » psychologie expérimentale une théorie qui est deve- » nue une loi inattaquable. » Mais cette théorie si sûre exige dans son applica- » tion un savoir spécial, la connaissance des facultés » de l'homme, l'étude des phénomènes compatibles avec » leur fonctionnement normal, et la science des alléra- » lions morbides qui peuvent les oblitérer; il faut de » plus la pratique. » Sont-ce là, je le demande, des connaissances qui » soient familières à d'autres qu'à des médecins, et en- » core à des médecins aliénistes? Ce n'est cependant » qu'à la condition de posséder soi-même ces connais- » sances qu'on pourrait se passer des représentants de » la science. 324 » De deux choses l'une : le magistrat sait ou il ne » sait pas. S'il sait, il n'en éprouvera qu'un désir plus » ardent de consulter l'observation plus pratique de » l'homme spécial; s'il ne sait pas et qu'il repousse tout » appel à la science, on peut affirmer que le hasard » présidera surtout à ses décisions. » Je n'ignore pas que la magistrature a pu, pendant » de longues années, conserver des prévent ions légitimes » contre une science qui n'était pas encore fixée; mais » depuis un demi-siècle l'évidence scientifique est faite, » et il n'est plus permis aujourd'hui de la contester. » La médecine mentale a fait ses preuves, et l'huma- » nilé et la justice auraient à cette heure profondément » à souffrir si l'on ne lui accordait pas l'existence offi- » cielle qu'on a déjà accordée à tant d'autres branches » de la science médicale. » Cette existence officielle, elle a été consacrée; et M. Vingtrinier invoque avec raison, à l'appui de ces réflexions, la loi du 30 juin 1838 sur les établissements d'aliénés. Le législateur moderne a fait dépendre de l'o- pinion des médecins, sous le contrôle de l'administra- tion, le placement des aliénés dans les asiles ouverts à leur infortune; c'est à celle même opinion que leur sor- tie de ces établissements est subordonnée. Si l'intervention des spécialistes a clé reconnue indis- pensable pour les séquestrations administratives, pour- quoi ne le serait-elle pas pour les décisions judiciaires? La justice, comme l'administration, ne recherche-l-elle pas le juste et le vrai par tous les moyens possibles? Ajoutons en passant, à propos de la loi.de 1838, 325 qu'il est d'autanl plus nécessaire que les médecins et les administrations publiques veillent à l'exécution de celle loi bienfaisante, que, comme elle impose aux com- munes la charge de leurs aliénés nécessiteux, on n'est que trop enclin à voir dans un fou un délinquant, dans l'aliéné qui court les rues ou les campagnes un vaga- bond, et que l'on grève ainsi l'État, chargé des prisons, et le déparlement qui les subventionne. Écoulons encore M. le médecin en chef des prisons de Rouen, et recueillons ses utiles observations : « La maison de détention de Bicètre reçoit chaque » année environ dix fous de celte sorte pour le seul ar- » rondissement de Rouen. Le lecteur remarquera que » ces individus sont le plus souvenl des fous avérés et » connus comme fous depuis longtemps dans leurs com- » munes, et il s'élonnera avec moi que des maires, qui » sont des hommes honorables, puissent ainsi chaque » jour violer ou éluder les lois, sans s'être certainement » rendu compte une seule fois de l'immense responsa- » bililé qu'ils encourent. » On le voit ici, il ne s'agit pas seulement d'un torl » fait au budjet du département au profit de la com- » mune; il y va d'un intérêt plus terrible; car enfin, si » le fou n'est pas reconnu fou par les tribunaux, s'il est » condamné au lieu d'être envoyé dans un asile, quels » remords ne se prépare pas le magistral municipal qui » a trompe la justice! » Les habitudes judiciaires ne tendent pas moins » que les fausses déclarations et les préjugés à égarer » les magistrats. 326 » J'ai déjà dit que les individus le plus absolument » fous répondent encore parfaitement aux questions qui » n'ont pour but que le nom, la demeure, la profes- » sion, etc. Ce n'est guère qu'en les mettant sur la voie » de leur délire et a\ec mesure, que la folie se révèle » évidente, incontestable. » Cependant, la rapidité donnée aux débats d'une au- » dience chargée de quinze ou vingt affaires ne laisse » pas de place à un interrogatoire de cette nature. L'a » Mené que rien n'a dénoncé d'une manière positive, » n'est pas interrogé autrement que les inculpés assis à » côté de lui, et qui sont le plus souvent des habitués » de police correctionnelle. » Ce n'est qu'en assistant à de pareils débats que j'ai » pu comprendre comment des cas de folie, évidents » pour le médecin spécial, pouvaient n'être pas aper- » çus par les magistrats qui condamnaient. » Ce tableau de ce qui se passe devant un tribunal de police correctionnelle connu de l'habile et judicieux doc- teur, est généralement exact. El l'instruction devant les Cours d'assises laisse également à désirer. Comment en douter si la statistique constatée par M. Vingtrinier à Rouen peut aussi se présenter en d'autres ressorts? » 82 condamnations ont été prononcées sans que les » médecins aient été consultés, ou même malgré leur » opinion exprimée. » Six de ces condamnations portent sur des affaires » criminelles, et aucune de celles-là n'a été précédée » de consultations de la part des hommes de l'art. » Les faits relatifs à ces six affaires, consignés dans 327 « les notices que l'on vient de lire, établissent si, en » présence des présomptions de folie qu'ils faisaient » naître, il a été sage de ne pas faire appel aux lumiè- » res de la science. Le temps s'est chargé de répondre » à cet égard pour cinq de ces dix condamnés. » L'un, Pautard, fou au bagne, où il a subi sa peine, » est resté slupide et bizarre, ainsi qu'on peut s'en as- » surer tous les jours à Rouen, où il se promène tout » déguenillé el toujours en parlant seul de ses affaires, » de ses procès et de l'argent qu'on lui doit. » L'autre, Bejard, condamné à perpétuité, est fou à » Brest, si l'on en veut bien croire le médecin en chef » du bagne et l'aumônier. » Le troisième, Prestel, s'est laissé dominer par son » compagnon de cachot, au point de conserver dans la » bouche et dans le gosier une composition de sublimé » dont il est mort sans oser ni l'avaler ni la rejeter. » Le quatrième, Dasnourelte, a, malgré sa condam- » nation, dû être envoyé à l'asile des aliénés, où il est » mort. » Le cinquième a été recueilli à sa libération par son » honorable famille, où on le voit tomber dans le der- » nier degré de la folie : l'idiotisme. » Il serait douloureux de se demander maintenant si » la justice eut gagué à appeler la science à son aide. » Le temps n'a rien à apprendre sur le sixième, » Lepelit. Ce condamné a été exécuté. » Soixante-seize condamnations ont eu lieu pour cas » correctionnels, sans avis de médecins ou malgré ces » avis. 328 » Un condamné est mort peu après I arrêt qui l'avait » frappé. » Dix-neuf ont subi leur peine à la prison de Bicé- » tre, mais la plupart au quartier des aliénés. » Sur ces dix-neuf condamnations, dix étaient d'un « mois à trois mois; trois s'élevaient à six mois; deux » atteignaient à huit mois et frappaient un jeune homme » de dix-sept ans et un vieillard de quatre-vingt-quatre » ans; trois entraînaient un an et une seule deux ans. » Presque tous ces condamnés sont des récidivistes, » idiots incapables de pourvoir à leurs premiers besoins, » pour qui la prison est un refuge, el qui n'en sortent » que pour y rentrer. » Que les magistrats soient amenés par la charité » même à prononcer de telles condamnations, on ne le » conteste pas; mais c'est dans un asile, el non dans » une prison, que les médecins voudraient voir placer » de tels individus. » Quant aux cinquante-six autres condamnalions » prononcées aussi malgré l'avis des médecins, la ma- » gisirature a évidemment douté de la science, et ce » doute a dicté ses jugements. » Si c'est une expérience qu'elle a voulu faire, il ne » faut s'en plaindre qu'avec modération, car l'expé- » rience a été décisive. » Les cinquante-six condamnés, sans en excepter » un seul, ont dû èlre extraits de la prison quelques » jours après leur condamnation, pour èlre transférés » à l'asile des aliénés, où leur folie a été constatée de » nouveau. 329 » En face de pareils faits cl de pareils chiffres, l'in- » dispensabililé du concours de la science à la forma- » lion des appréciations de la justice ne saurai! plus » faire l'objet d'une question. -» Et cependant, ce concours indispensable est bien souvent repoussé, et son utilité fait question dans beau- coup d'esprits encore prévenus! Grâce au ciel! nous ne sommes plus au temps où un criminalisle disait celle parole coupable : « Si la mo- » nomanie homicide existe, il faut la guérir en place » de Grève. » Aujourd'hui, il faut l'étudier. El celle étude, elle ne peut être complète qu'avec l'indispensable auxiliaire de la psychologie légale. En présence des enseignemenls de l'histoire, lors- qu'on voit, à toules les époques et dans tous les pays, tant et de si funestes erreurs régner en someraines, sa- chons nous défier de nous-mêmes el douler un peu de notre infaillibilité. Les éludes du droil ne préparent guère les jeunes ju- risconsultes el les jeunes magistrats à la connaissance des maladies mentales. Quelques vagues notions sui- des textes trop laconiques eux-mêmes, voilà ce qui est enseigne. L'observai ion personnelle vient rarement en aide à l'insuflisance de la théorie. Les maisons d'aliénés sont fermées à la curiosité publique; elles n'offrent, du reslej que des spectacles pénibles et qui attirent peu. Bien des hommes au Palais n'ont jamais franchi le seuil de ces asiles : ils connaissent la folie pour l'avoir vue cou- rir les rues à l'étal bruyant, ridicule ou hideux. Mais 330 ces affections plus cachées, ces monomanies, ces per- versions de la volonté et du libre arbitre, qui exigent une observation attentive et éclairée pour être bien con- nues, bien peu d'hommes, même de magistrats, ont été en situation de les voir et de les étudier. Parcourez les bibliothèques des avocats et des juges les plus instruits, rarement vous y rencontrerez les œu- vres des grauds aliénistes : Pinel lui-même esta peu près ignoré au Palais. Pour combien d'hommes de loi ce que nous allons citer du maître de la science ne se- rait-il pas un sujet d'étonnement, une véritable nou- veauté? « On peut avoir, dit Pinel, une juste admiration pour » les écrits de Locke, et convenir cependant que les » notions qu'il donne sur la manie sont Irès-incomplè- » tes, lorsqu'il la regarde comme inséparable du délire. » Je pensais moi-même comme cet auteur lorsque je » repris à Bicêtre mes recherches sur cette maladie, et » je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui » n'offraient, à aucune époque, aucune lésion de l'en- » tendement, et qui étaient dominés par une sorte d'ins- » tincl de fureur, comme si les facultés affectives seu- » les avaient été lésées. Les exemples d'une manie avec » fureur, mais sans délire, sans aucune incohérence » dans les idées, sont loin d'être rares; et ils font voir » combien les lésions de la volonté peuvent être distinc- » tes de celles de l'entendement, quoique souvent aussi » elles soient réunies... Ou sait qu'une des variétés de » la manie, qu'on appelle dans les hospices folie rai- » sonnanle, est marquée surtout par la cohérence la 331 » plus extrême dans toutes les idées et la justesse du » jugement. » El le D r Marc ajoute : « H n'est aucun cas d'aliéna- » lion qui mérite autant de fixer l'attention du méde- » cin et du criminalisle que la manie sans délire, à » peu près ignorée avant les travaux de Pinel, et sou- » vent inconnue ou négligée même de nos jours (Marc » écrivait ceci il y a trente ans) : elle a conduit au » supplice une foule de déplorables victimes quimé- » ritaienl plutôt la commisération publique que la » vindicte des lois... » Ces axiomes de la science, le monde judiciaire sem- ble s'en effrayer, el son scepticisme repousse les con- victions des plus doctes observateurs. En définitive, le jour où des connaissances plus ré- pandues dans le monde judiciaire en matière de psy- chologie légale auront diminué la population des bagnes el des prisons en augmentant celle des maisons d'alié- nés, nous ne voyons pas en quoi la justice et l'huma- nité auront a s'en affliger. Il nous semble, au contraire, qu'il vaut mieux avoir des malades à soigner que des coupables à punir. Loin de nous la pensée de désarmer la justice el de réclamer l'impunité pour le criminel; mais la protec- tion des lois esl pour tous, el le malheureux aliéné doil y trouver sa sauvegarde. « Ce serait une suprême in- » justice, a dil M. le procureur général Bellart, de ju- » ger, surtout de condamner l'un ou l'attire de ces in- » sensés (par folie instantanée ou par folie permanente) » pour une action qui leur a échappé pendant qu'ils 332 » n'avaient pas l'usage de leur raison : outre que cese- » rail une injustice, ce serait une injustice inutile pour » la société, car les châtiments n'étant infligés que pour » l'exemple, loules les fois que l'exemple est nul, le » châtiment est une barbarie... L'exemple n'empèche- » rail pas dès lors que le même nombre de délits pa- » reils ne se commit toujours, non plus que la mort » donnée publiquement aux fiévreux n'empêcherait » personne d'avoir la fièvre. » Ce que nous disons pour les matières criminelles, nous croyons pouvoir le dire aussi dans le droit civil. . Il n'est pas de questions plus fréquentes ni plus gra- ves devant la justice civile que les questions de testa- ments, et nous croyons pouvoir ajouter qu'il n'en est pas sur lesquelles les appréciations de la jurisprudence^ soient plus incertaines et plus variables. La jurisprudence se place d'ordinaire à ce point de vue que, pour pouvoir frapper de nullité un testament, le juge doit avoir la preuve que le testateur était en démence. L'article 901 du Code Napoléon, qui porte : « Pour faire un testament, il faut être sain d'es- » prit, » est traduit ainsi par les tribunaux : « Pour » ne pouvoir faire un testament, il faut être en dé- » menée, il faut être fou. » N'est-ce pas aller plus loin que la loi? n'est-ce pas forcer son sens, dénaturer sa pensée, manquer son but? La sanilé, la santé de l'esprit, voilà ce qu'elle exige en un testateur. N'y aurait-il pas entre cet état sain de l'intelligence et la démence ou la folie, comme on l'entend en justice, un état maladif des facultés in- 333 lellecluelles, un étal d'infirmité, une décrépitude avan- cée et morbide de l'esprit, qui suffit pour abolir la fa- culté de tester? En d'autres termes, qu'en matière cri- minelle, que pour innocenter un grand crime, la loi et la société exigent un étal de démence bien caractérisé, nous le comprenons. Mais quand il s'agit de testaments, nous ne comprenons pas que l'état maladif et la décré- pitude avancée de l'esprit ne puissent pas suffire pour destituer l'homme de la faculté d'exhéréder sa famille. Restons dans les termes de la loi; elle n'a pas dit et n'a pas voulu dire: « Les fous sont incapables de les- » ter. » Elle a dit : « Pour tester, il faut être sain d'es- » prit.» Donc, par une circonstance rigoureusement logique, tout esprit non sain est incapable de tester. C'est donc la s ani lé ou l'insanité de l'intelligence qu'il faut rechercher, et dans cette recherche, le juge ne saurait trop se renfermer dans les limites de la loi : — l'esprit du testateur était-il sain? Dans les questions épineuses, les bien poser, c'est presque les avoir résolues. Que l'on n'objecte pas que tout esprit qui n'est pas sain est fou, et que V insanité de l'intelligence est synonyme de la démence; l'objec- tion n'aurait de portée qu'à la condition d'étendre la démence à tous les états maladifs de l'esprit ; et la ju- risprudence est loin d'en être là. Où serait donc le regret, si elle se montrait plus ri- goureuse pour les conditions de capacité dans la per- sonne des testateurs? La loi, en réglant l'ordre des suc- cessions ab intestat, suivant les liens du sang et les affections présumées, n'a-t-elle pas rédigé le testament 334 de ceux en qui l'intelligence et la volonté ont péri avant le corps? Est il donc si nécessaire, soil dans l'intérêt des familles, soit dans l'intérêt de la société, que de pauvres êtres tombés dans une enfance sénile, que des vieillards dont l'esprit est encore plus usé et plus débile (pie le corps, attendent, pour tester et pour exhéréder leurs plus proches parents, la veille de la mort, le temps de la caducité, l'agonie intellectuelle, pendant laquelle ils n'ont plus le discernement de leurs idées, de leurs volontés et de leurs affections? Sans doute l'extrême vieillesse n'empêche pas tou- jours de tester: « Seniumquidem œlatis, vel œgritu- » dinem corporis, sinceritatem mentis lenentibus, tes- » tamenti factionem certum est non au ferre. » La loi romaine le disait avec raison de ces vieillesses du corps qui n'excluaient pas la vigueur et l'intégrité de l'intel- ligence : Sinceritatem mentis ; et M. Troplong fait re- marquer que ces mots doivent avoir une grande éten- due : lalè patent, comme dit Cujas. Mais lorsqu'il s'agit de ce qu'on appelle les derniè- res volontés d'un être qui n'a plus de volonté, des der- nières dispositions de celui qui ne dispose plus de sa raison, je dis, au nom de la raison, au nom de la fa- mille, au nom de la dignité humaine et de la loi, que la jurisprudence ne saurait se montrer trop sévère sur les conditions de la capacité testamentaire. Ubi legassit, jus esto! Lorsque le droit romain a ainsi érigé, par cette solennelle et expressive formule, le testateur en législateur, et a donné force de loi à la volonté du mourant, c'est que le testateur, délégataire 335 de la puissance de la loi, élail présumé en étal de s'as- socier à sa sagesse. Il faut donc demander à ce législa- teur, dont la loi posthume enrichit ou dépouille, le dis- cernement, l'intelligence, la sagesse qu'exige toute lé- gislation. Ces règles si simples et si évidentes ont, il faut le re- connaître, un médiocre crédit dans la jurisprudence; elles n'y sont accueillies et appliquées qu'avec une ex- trême circonspection, et même avec une sorte de dé- fiance. Naguère encore, des arrêts de Cours souverai- nes allaient jusqu'à exiger que le testament lui-même révélât des traces de la démence; et en présence d'une rédaction raisonnable, qu'un aliéné avait parfaitement pu copier machinalement ou écrire sous une dictée in- téressée, le juge ne croyait pas avoir le droit de scru- ter la raison du testateur. La jurisprudence progresse en ces matières; elle marche lentement, mais elle marche, et des décisions notables de la Cour de Bordeaux ont contribué à ses progrès. C'est ainsi qu'en matière de monomanie on com- mence à comprendre aujourd'hui la solidarité qui unit étroitement entre elles toutes les parties de l'entende- ment et de la volonté; la jurisprudence entre, d'un pas timide, dans la voie que la science lui a montrée; plu - sieurs arrêts, fort novateurs si on les compare à beau- coup d'autres, ont proclamé celle incontestable vérité : — que toute impuissance des facultés menlales, toute oblitération des idées, toute lésion partielle du cer- veau, élait incompatible avec la capacité de lester 336 Lord Brougham, en Angleterre, M. Troplong, en France, ont appuyé de toute leur autorité personnelle l'application de celte théorie de l'indivisibilité dans la sanilé de l'esprit. « Si l'esprit est dérangé sur un seul sujet, dit lord Brou- » gham, quelque limité qu'il soit, pourvu que ce déran- » gement soit toujours le même, il est complètement » erroné de supposer l'esprit sain sur les autres sujets. » Et M. Troplong : « La raison de l'homme est une; » elle n'est pas susceptible de division. Quand la folie » s'en rend maîtresse, ne fût-ce que sur un côté isolé, » elle la vicie dans son entier, semblable à ces cancers » qui ne rongent qu'une seule partie du corps, mais » sont une corruption de toute la masse du sang. » Le magistrat, grand jurisconsulte et grand écrivain, qui sait emprunter à la science d'aussi saisissantes com- paraisons, ne devrait pas repousser son secours et ses lumières dans ces redoutables questions. C'est par l'union de la science de la médecine à la science du droit que de tels problèmes peuvent, devant les tribunaux, recevoir de sages solutions; et sur ce point, il y a beaucoup à faire. Un service»signalé aura été rendu à l'humanité et à la justice par celui qui, à l'exemple de M. le conseiller Sacaze et de M. le docteur Vingtrinier, saura faire entendre haut et loin la voix de l'observation du jurisconsulte et de la science du mé- decin, et obtenir des hommes du Palais, par l'influence de ses exhortations, une étude plus attentive de la psy- chologie légale, avec moins de dédains pour la science aliéniste, auxiliaire indispensable de la magistrature. 337 SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE M. A. DE LAMARTINE' M. L'ABBE GAUSSENS. Il peul paraître étrange, au premier abord, de rappro cher deux hommes qui semblent si peu faits l'un pour l'autre, un Père de l'Église et un écrivain profane, un orateur et un poète. Il est vrai, le poète fut parfois ora- teur, et l'orateur fut souvent poêle. Grégoire de Na- zianze composa des vers, et M. de Lamartine lit des discours. Ce n'est pourtant pas sur le terrain de l'élo- quence que se sont rencontrés ces deux hommes , c'est sur celui de la poésie. Saint Grégoire de Nazianze com- posa un nombre considérable de poëines sur des sujets religieux et philosophiques, et M. de Lamartine inau- gura sa carrière poétique par des méditations et des harmonies religieuses. Or, chose surprenante, les su- jets traités par les deux poètes sont souvent les mêmes, et les titres de leurs poèmes quelquefois identiques. 1 Lecture du 29 juillet 1858. •ii 398 Voici quelques-uns de ces tilres : SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. La Providence. Une suite d'hymnes à Dieu. Hymne du soir. Prière du matin, du soir, du lendemain. Hymne au Christ. De la nature humaine. De la vie humaine. De la vanité des choses humaines. Vanité de celte vie. Tristesse. Chant élégiaque. Plaintes, lamentations. Désir de la mort. M. DE LAMARTINE. La Providence à l'homme. Une série d'hymnes à Jéhova. Hymne du soir. La prière, hymne du matin , hymne du soir, impressions du matin et du soir. Hymne de l'enfant à son réveil. Hymne de la nuit. Hymne au Christ. L'homme. L'humanité. Eternité de la nature , brièveté de l'homme. Tristesse. Pourquoi mon âme est-elle triste? Mon âme est triste jusqu'à la mort. Hymne de la douleur. Le désespoir. Hymne de la mort. Que conclure de ces ressemblances singulières et de ces analogies inattendues enlre les deux poètes? Que le dernier venu a été le copiste, le servile imitateur de son devancier? Nullement. Il y a dans M. de Lamar- tine trop de richesse d'imagination, trop d'abondance d'idées, trop de verve spontanée, trop de génie pritne- sautier, pour qu'il ait pu jamais s'accommoder du rôle de copiste; le plagiat, surtout en ce qui loucbe la poésie, le plagiai n'est pas son fait. Peut-être même pourrions-nous dire, sans faire tort à l'érudition de M de Lamarline, que les poésies de saint Grégoire de 339 Nazianze lui furent peu familières, et qu'il crut sincè- rement tracer des sentiers nouveaux alors qu'il ne faisait que rouvrir des voies anciennes, mais délais- sées. D'où vient donc, à quinze siècles de dislance, cet accord étrange, celle rencontre inespérée des deux poètes? Les écrivains, en général, et cela esl plus vrai en- core des poètes en particulier, les écrivains et les poètes sont les miroirs de leur époque. Ils n'inventent pas, ils reflètent. Les vérités qui illuminent un siècle, les sen- timents qui l'animent, les préoccupations qui l'agitent, les idées qui le poussent, les poètes les expriment , les redisent, les chantent, sensuels quand le siècle est li- vré aux sens, spiritualités quand l'esprit domine en lui, sceptiques quand la foi l'abandonne, religieux quand la religion fait le fond de ses pensées. Avec le siècle le poète prie, avec le siècle il blasphème, avec le siècle il rit, avec le siècle il pleure. La voix des poètes, c'est la voix des peuples. Entre notre âge et l'âge de Grégoire de Nazianze il y aurait donc des rapports, desanalogies, rapports assez réels, analogies assez marquées pour que les deux poètes des deux âges reproduisent dans leurs vers les mêmes images, les mêmes sentiments, les mêmes pensées? Oui assurément, et celle ressemblance du XIX e siècle, quoique imparfaite qu'elle puisse être, avec le IV e , un tel siècle, le plus grand, sans contredit, des siècles chrétiens, n'est pas, que je sache, de nature à faiie déshonneur à notre époque. 340 Quand, au sortir des poésies grecques et latines qu'inspira le paganisme, on entre dans les poésies chrétiennes de saint Grégoire de Nazianze, on sent qu'on est dans une région nouvelle. Les cieux y sont plus hauts, les horizons plus vastes, les sites plus gran- dioses; un air plus vivifiant y circule, une lumière plus pure y rayonne, un souffle plus chaud s'y répand et vous indique que vous avez changé de zone, et que vous êtes dans une température meilleure. Ce ne sont plus, en effet, de minces intérêts qui font le sujet des poëmes, la querelle de deux guerriers, les aventures d'un héros ou même la fondation d'un empire. Des intérêts plus hauts, des sujets plus vastes appellent votre attention. C'est l'homme en général, c'est son origine, ce sont ses destinées qui s'agitent dans ces poëmes d'un genre nouveau; c'est le ciel, c'est la terre, c'est la création tout entière, c'est Dieu, le temps, l'é- ternité, en un mol tout ce qui est, qui apparaît à vos regards surpris. En présence de ces graves et imposants sujets, le poète se recueille, ses pensées s'élèvent, son génie s'a- grandit. Les chants frivoles ne sont plus de son goût, les jeux et les ris ne vont plus à sa taille. Il a compris sa dignité; il n'est plus, il le sent, un barde harmo- nieux fait pour charmer les oreilles, un joueur de flûte appelé à conduire des danses ou à égayer des festins. Non, son rôle est plus haut. Le poète, désormais, c'est un sage sondant les mystères profonds de la nature, étudiant les grands problèmes de l'humanité, discutant , résolvant toutes les grandes questions qui peuvent 341 préoccuper ici-bas la pensée; le poêle, e'est un pro- phèle (railant des choses saintes, parlant de Dieu aux hommes, leur transmettant ses ordres, leur expliquant ses enseignements; le poète, c'est un prêtre célébrant les grandeurs divines, chantant les merveilles de la création, priant et faisant monter comme un parfum ses hymnes vers l'Éternel. Avec une telle mission, on le comprend, le poète ne peut plus rire. M. de Lamartine s'étonne que le rire puisse jamais effleurer les lèvres du poète. Saint Gré- goire de Nazianze ne s'en serait pas moins étonné. Les larmes, d'ailleurs, depuis le Christianisme, conviennent bien mieux à l'homme que les ris; or, le poète est l'organe et la personnification de l'homme. Soit qu'il considère, en effet, les hauteurs d'où il est tombé,* soit qu'il contemple les sublimes destinées aux- quelles il aspire, l'homme est saisi d'un sentiment pro- fond de tristesse. A la vue de ces vastes horizons qui se déroulent devant sa pensée, de ces profondeurs mys- térieuses où plongent ses regards, de ces espérances sans bornes qui lui sourient, de ces bonheurs infinis qui lui tendent les bras, l'homme voit mieux sa petitesse, comprend mieux son néant, et, par le contraste des joies futures qu'il espère, sent plus vivement les dou- leurs présentes qui l'accablent. 11 est comme ces fem- mes troyennes, debout sur les rivages de la Sicile, regardant la mer profonde et pleurant : cunctœque profondum Pontum aspectabant fientes. 342 Debout sur les rivages du temps, lui aussi, il pleure; il pleure ses joies perdues, ses gloires évanouies, et cherche du regard au-delà des flols agités du présent le calme heureux et le repos inaltérable de l'avenir. « Depuis le jour, dit saint Grégoire, où, m'étant arraché aux pensées de la terre, j'ai livré mon âme aux lumineuses pensées du ciel; depuis le jour où, se séparant de la chair, mon esprit s'est élevé au-dessus des sens et s'est caché dans les sanctuaires éternels; depuis le jour où la lumière incom- parable de la Trinité a brillé à mes yeux, de cette Trinité qui, du haut du trône où elle est assise, répand d'ineffables clartés sur tout l'univers, et donne naissance à tous les êtres que le temps sépare des célestes demeures; depuis ce jour, je suis mort pour le monde, et le monde est mort pour moi; et je suis mort bien que vivant encore, et mes forces se sont évanouies comme un songe : ma vie s'en est allée ailleurs ; je gémis sous le poids de la chair, de cette chair que les sages appellent ténèbres de l'esprit. Je désire être dégagé de cette vie, je désire échapper aux ténèbres qui m'environ- nent, aux hommes qui rampent sur la terre, aux hommes qui trompent et sont trompés ; je désire voir les choses immua- bles d'une vue claire et distincte, et non point confusément et mêlées aux images vaines dont l'ombre les obscurcit et of- fusque les yeux les plus clairvoyants ; je désire voir la vérité elle-même des yeux purs de l'esprit; mais cela viendra plus tard. Quant au présent, le présent est une vile fumée, une vaine poussière pour ceux qui préfèrent à cette vie, à cette vie ter- restre et périssaole, la grande, la céleste et l'éternelle vie. » (T. II, p. 640.) Tel est le sentiment qui remplit les poésies de saint 343 Grégoire de INazianze, aussi bien que celles de La ni a r- line; l'aspiration vers une vie meilleure, d'où naît la tristesse, ou, pour parler le langage moderne, la mé- lancolie; la mélancolie, étal d'un être qui n'est pas à sa place, qui regrette le passé, souffre du présent, et soupire après l'avenir. A ces motifs de tristesse, ajoutez l'ombre du Calvaire, Rallongeant sur l'humanité et la couvrant d'un crêpe funèbre; ajoutez un Dieu mourant pour les hommes, et ce spectacle rappelé tous les jours dans les rites chrétiens; ajoutez le sang des martyrs coulant durant trois siècles, les terreurs, les angoisses des persécutions, les glaives, les bûchers, les catacombes; ajoutez les haines, les injustices, les spoliations auxquelles le poète lui-même fut en butte, et vous ne serez plus étonné qu'avec de tels souvenirs, après de telles scènes et au milieu de telles épreuves, Grégoire de Nazianze ait pré- féré aux rires folâtres de Tibur, les plaintes mélanco- liques du Golgotha. Avec quel ton pénétré, avec quel accent douloureux il raconte lui même ses malheurs! « Où sont ces discours auxquels l'éloquence donnait des ailes? Ils se sont perdus dans les airs. Où est cette fleur brillante de ma jeunesse? Elle a péri. Et ma gloire? Elle s'est évanouie. Qu'est devenu ce corps robuste et vigoureux? Il s'est courbé sous la maladie. Où sont mes possessions et mes richesses? Aux mains de Dieu. L'envie en a livré une partie à l'avide cupidité des méchants. Et mes parents, et le couple sacré de mes frères? Ils sont descendus dans la tombe. Mon pays seul me restait. Le démon jaloux, soulevant contre 344 moi une noire tempête, m'a chassé de mon pays. Et main- tenant, étranger, solitaire, j'erre sur la terre de l'exil, traî- nant une vie triste, une vieillesse sans force, privé de mon siège , de ma patrie, de mes enfants, dont le souci, néanmoins, me poursuit partout. » Une douce résignalion termine ces plaintes : « Christ, ô Seigneur, vous êtes pour moi et ma patrie , et mes richesses, et ma force et mon tout. Que je me repose en vous, après avoir secoué le fardeau de mes peines et changé cette vie contre une vie meilleure. » (Saint Grégoire avait été chassé de Constantinople, d'où il était évèque.) (Saint Grégoire, t. II, p. 912.) Les douloureux et magiques spectacles de la Révolu- tion, tant d'échafauds dressés et tant de sang répandu, tant de proscriptions, tant d'exils et tant de cachots, n'ont-ils pas dû aussi attrister lame de M. de Lamar- tine et répandre sur sa poésie une teinte mélancolique et sombre? Peut-être aussi, par ce regard pénétrant, par celte vue prophétique qu'on attribue aux poètes, le chantre des méditations pressentait-il à l'avance les chagrins de sa vieillesse, l'oubli, l'indifférence, plu- sieurs diront l'ingratitude de ses concitoyens. Dans ce cas, pour Grégoire de Nazianze, les malheurs étaient dans le présent ; pour Lamartine, ils étaient dans l'a- venir. Toutefois, quelque a mère que soit la douleur de saint Grégoire de Nazianze et de Lamartine, elle n'est 345 jamais inconsolable. Au fond de leurs plus grandes tristesses se retrouve toujours l'espérance; dans leurs plus grandes angoisses, une lumière luit toujours à leurs yeux, une image leur sourit et les console, l'i- mage d'un Dieu bon, sur le sein duquel ils s'appuient et se reposent. La méditation suivante (car c'est une véritable médi- tation) nous donnera une idée de ce mélange toucbant de douleur et de consolation, de doute apparent et de foi réelle, qui animait l'évéque de Naziunzc. Le doute, en effet, n'est ici qu'une forme que le poète donne à ses pensées, ou plutôt aux pensées de l'humanité, dont il est l'interprète. Celte incertitude à laquelle il se livre en présence des grands problèmes que posent devant lui Dieu, la nature, l'humanité, n'est autre chose que le balancement voluptueux d'un esprit qui ne s'aban- donne au mouvement de ses pensées que parce qu'il sent une puissante attache qui le retient et le fixe à l'im- muable vérité. • « Hier, en proie à mes ennuis, je m'étais assis seul sous l'ombrage d'un bois épais, dévorant mon propre cœur. J'aime ce remède à mes douleurs, j'aime à converser silencieuse- ment avec moi-même. Les vents et les oiseaux chanteurs ga- zouillaient ensemble du haut des arbres ; ce doux concert me charmait, malgré mon profond chagrin. Perchées sur la cîme des chênes, les cigales, amies du soleil, faisaient retentir le bois de leur chant sonore. Une onde fraîche baignait mes pieds et fuyait à travers le bocage. Et moi, j'étais toujours livré à ma douleur, et je prenais peu garde à toutes ces cho- ses; car l'esprit, quand il est en proie à ses chagrins, ne 346 souffre pas volontiers d'en être distrait. Emporté par le tourbillon de ses pensées, mon esprit engagea avec lui-même la lutte suivante: Qu'ai-je été, que suis-je, que serai-je? Je ne le vois pas clairement , ni aucun de ceux qui sont plus sages que moi. Enveloppé de nuages, j'erre çà et là, n'ayant rien, pas même un songe de ce que je désire. Car nous ram- pons à terre, nous errons tristement, nous tous sur qui pèse le nuage épais des sens. Celui-là est plus sage que moi, qui plus que les autres échappe au mensonge artificieux de son cœur. Je suis : que veut dire cela? Déjà une part de moi- même a disparu; maintenant je suis autre; autre je serai en- core, si toutefois je continue d'être. Rien de stable en moi: je suis semblable au flot troublé du fleuve, qui coule tou- jours, et jamais ne s'arrête. » Après ce mélancolique début, le poêle interroge son corps, interroge son âme, s'étonne de l'union de deux êtres si différents, s'apitoie sur les maux de l'un et de l'autre; et puis, mettant aux pieds du Très Haut ses incertitudes et ses douleurs, il s'écrie: « Arrête, ô mon esprit. Tout est soumis à Dieu! cède à sa sagesse. Non, ce n'est pas sans but que Dieu m'a créé. Je rétracte mes discours ; c'est la faiblesse de mon esprit qui a parlé. Maintenant c'est la nuit; viendra le jour, le jour de la vérité ; à sa lumière tu verras toute chose, ou contemplant Dieu, ou dévoré par les flammes. » Après que mon àme eut fait entendre ce chant, ma dou- leur tomba. Le soir, je revins de la forêt ombreuse à la mai- son, tantôt riant des erreurs des hommes, tantôt souffrant encore des agitations de mon esprit. » [Saint Grégoire, t. II, p. 468.) 347 Quel rapport frappant entre la méditation que nous venons de citer et la bilogie de M. de Lamartine, qui a pour titre : Le Désespoir; la Providence à l'homme. Dans la première de ces pièces, le poêle se livre à une douleur sans mesure, à un désespoir excessif dans la forme peut-être, bien qu'il ne soit pas sincère au fond; il fait entendre des plaintes qui semblent autant de blasphèmes à l'endroit du Créateur; mais dans la méditation suivante, il répond à ces plaintes; il apaise l'homme, dont il a personnifié la dotilcm- en lui-même; il le console, il l'éclairé; il lui rend l'espérance, et lui fait entrevoir, dans un avenir qui n'est pas loin, la lu- mière succédant aux ténèbres, et des joies sans fin rem- plaçant des peines qui n'auront duré qu'un instant : Mais ton cœur endurci doute et murmure encore : Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés, Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore De l'éternelle aurore Les célestes clartés ! Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure, Suffit pour te guider en ee terrestre lieu : Regarde qui je suis, et marche sans murmure, Comme fait la. nature, Sur la foi de son Dieu. Et plus loin : Marche au flambeau de l'espérance Jusque dans l'ombre du trépas, 348 Assuré que ma Providence Ne tend point de piège à tes pas. Chaque aurore la justifie, L'univers entier s'y confie, Et l'homme seul en a douté ! Mais ma vengeance paternelle Confondra ce doute infidèle Dans l'abîme de ma bonté. N'esl-t-il pas évident que les deux poètes ont puisé a la même source, à la source riche el profonde de la foi chrétienne? Un autre sentiment non moins développé que le sen- timent de la tristesse dans les poésies de saint Grégoire de Nazianze comme dans celles de M. de Lamartine, c'est le senliment que nous appellerons peut-être im- proprement le sentiment de la personnalité On s'éton- nera , sans doute, de rencontrer ce sentiment, surtout à ce degré d'intensité, dans un chrétien des premiers siècles et dans un Père de l'Église. Parmi les poèmes nombreux, il est vrai, de saint Grégoire de Nazianze, quatre-vingt-dix-neuf ont pour sujet l'auteur lui-même. Deux fois le poète y raconte sa vie, longuement et avec les plus minutieux détails. Est-ce vanité, désir de pa- raître el de se mettre en scène? Nous ne saurions le croire d'un homme grave, d'un humble chrétien, d'un pontife désintéressé, et qui donna, durant sa vie, tant d'exemples d'abnégation et d'oubli de soi-même. Il y a donc autre chose que de l'orgueil dans les poésies per- sonnelles de l'évèque de Nazianze aussi bien que dans 349 celles de M. de Lamarline, el nous pourrions dire de la plupart des poètes de nos jours. Nos poésies modernes, en effet, sont pleines de leurs auteurs, des pensées qui les occupent, des sentiments qui les agitent; elles racon- tent l'histoire de leur cœur, elles retracent les erreurs de leur esprit, elles disent leurs luttes, leurs ennuis, leurs désirs, leurs espérances. Il y a bien eu, sans doute, dans quelques-uns de ces poëmes, recherche, convention el fatuité; mais un bon nombre, il faut le reconnaître, ont été sincères. Or, ces poésies intimes, ainsi qu'on les appelle, ces confidences du cœur, ces mémoires de lame, dont le sujet exclusif était, ce sem- ble, des hommes inconnus pour nous, que nous n'a- vions jamais vus, que nous n'espérions jamais voir, ces poésies, nous les avons lues, nous les avons savourées; elles nous ont offert plus d'intérêt, nous ont causé plus d'émotion que le récit des grands événements de l'his- toire, que la description des batailles ou le tableau de la fondation des empires. L'orgueil, la vanité chez les autres ne produisent pas ces effets sur nous. C'est qu'il n'y a pas seulement dans ces poésies per- sonnelles l'histoire d'un homme el de son cœur, il y a aussi l'histoire de l'humanité el de ses destinées. En parlant de lui, le poète parle de lous; en racontant ses pensées, il raconte les pensées de l'espèce humaine tout entière. Chacun se retrouve, chacun se, recon- naît, chacun se contemple dans les tableaux que son pinceau trace. Ses combats, vous les avez livrés; ses passions, vous les avez senties; ses douleurs, vous les avez éprouvées. C'est l'homme qui se raconte, qui se 350 dépeint à l'homme : de là, l'intérêt et le charme de ces poésies : Homo sum, humani nihil à me alienum puto. N'esl-ce pas là, pour passer à un ordre d'écrits plus élevés, n'esl-ce pas là ce qui nous louche si vivement dans les épilres de saint Paul, alors que le grand apô- tre nous dévoile son cœur, nous dit ses joies, ses espé- rances, et plus souvent ses douleurs, ses travaux et ses combats? N'esl-ce pas là ce qui rend si attachante la lecture des confessions de saint Augustin, ce livre qu'on pourrait dire le plus vrai, le plus ample, le plus complet des poèmes intimes, bien qu'il soit écrit en prose. Dans les confessions de saint Augustin comme dans les épilres de saint Paul, la poésie, la vraie poésie, la poésie du cœur, débordent de loules paris. Les poètes anciens parlaient peu d'eux-mêmes. Qui auraieul-iis pu intéresser par le récit de leur vie, et surtout par l'histoire de leur cœur? L'homme, alors, élait presque étranger à l'homme; l'insensibilité aux in- fortunes d'aulrui élait une des conditions du bonheur le plus soigneusement recommandées : Nec doluit miserans inopem, nec invidit habenti. Les séparations si tranchées entre les peuples, les sé- parations plus tranchées encore entre les classes de la société faisaient de l'homme un être isolé dont la voix ne trouvait pas d'écho dans Parfit des autres hommes. Dans le Christianisme, il n'en est pas ainsi; dans le 351 Christianisme, l'humanité tout entière n'est plus qu'une famille de frères. Là, un homme ne peut parler sans que des milliers d'hommes l'entendent; là, un homme ne peut se plaindre sans que tous les cœurs répondent à ses plaintes. La rédemption, d'ailleurs, a si fort agrandi l'homme et lui a donné une telle importance, que sans sortir de lui-même et en ne paraissant occupé que de lui, le poète touche à tout, embrasse tout, Dieu, le monde, l'esprit, la matière, le bien, le mal, l'espace, le temps, l'éternité : tout, en effet, d'après les desseins du Créateur révélés par le Christianisme, tout converge vers cet être privi- légié, objet des complaisances divines, tout y aboutit, tout s'y rencontre. Un philosophe ancien, Démocrile, disait que l'homme est un petit monde; c'est un grand monde qu'il fallait dire. En parlant de l'homme, ou, ce qui est la même chose, en parlant de lui-même comme personnification de l'homme, le. poète est donc sûr d'intéresser. Son sujet, uniforme en apparence, varie à l'infini. Il n'est pas d'être dans l'univers avec qui l'homme, et, par suite, le poète, ne se trouve en rapport; à qui il ne parle el qui ne lui réponde; il parle au ciel, à la terre, à la mer, aux bois, aux fleuves, aux montagnes, à ses sem- blables; il parle à Dieu. Ah! c'est à Dieu surtout qu'il aime à parler, depuis que le Christianisme lui a fait ce Dieu si bon, si tendre, si compatissant , depuis qu'il lui a permis de l'appeler mon père, c'est à Dieu qu'il aime à dire ses pensées, ses sentiments, ses combats, ses mi- sères, ses passions et jusqu'à ses faiblesses. La pensée 352 de Dieu est toujours dans son cœur, et son nom ne quitte pas ses lèvres. Jéhoval Jéhova! ton nom seul me soulage I Il est le seul écho qui réponde à mon cœur! Ou plutôt ces élans, ces transports, ce langage, Sont eux-même un écho de ta propre grandeur ! Tu ne dors pas souvent dans mon sein, nom sublime , Tu ne dors pas souvent sur mes lèvres de feu ! Mais chaque impression t'y trouve et t'y ranime, Et le cri de mon cœur est toujours toi, mon Dieu I (Lamartine ; harmonies poétiques et religieuses, liv. III, 3.) « toi qui es au-dessus de tous les êtres, s'écrie saint Grégoire, animé du même sentiment que M. de Lamartine, que peut-on dire autre chose, en effet, pour te célébrer di- gnement? Comment le discours te louera-t-il? Aucune parole ne saurait t' exprimer. Comment l'esprit t'apercevra-t-il ? Au- cun esprit ne peut te comprendre. Tu es seul incompréhen- sible, car c'est toi qui as fait tout ce que l'esprit comprend. Tu es seul ineffable, car c'est toi qui as créé tout ce que la parole énonce. Tout publie ta gloire, et les êtres qui par- lent, et ceux qui ne parlent pas. Tous les êtres t'honorent, et ceux qui sont doués de raison, et ceux qui en sont dé- pourvus. Tu es le but de tous les désirs, tu es le terme de tous les efforts. La création tout entière te supplie. Tous ceux qui te connaissent te chantent un hymne secret. Pour toi seul tout demeure; vers toi tout tend et se hâte. Tu es la fin de toutes choses, etc., etc. » (Œuvres de saint Grégoire, t. II, p. 2£6.) 353 De ce besoin de converser avec Dieu, avec la nature, de méditer les grandes vérités, les vérités philosophi- ques, morales, religieuses, naît pour le poète chré- tien un troisième sentiment, qui se manifeste dans l'é- vèque de Nazianze et dans le chantre de Saint-Point, je veux parler de l'amour de la solitude. Quatre fci saint Grégoire quitta le monde, malgré les efforts de ses pareuls el de ses amis pour l'y retenir; quatre fois il s'enfuit au désert, et la quatrième fois il y mourut. Cet amour de la solitude dans le poète chrétien, hà- tons-nous de le dire, ne ressemble en rien à l'amour des champs qui se montre parfois dans les écrits des poètes païens. rus quando ego te aspiciara ? Ce n'est pas celte humeur sombre et chagrine qui dicta les Embarras de Rome on de Paris; ce n'est pas non plus ce désir d'une vie facile el commode, exempte de soucis, après laquelle soupirait l'épicurien Horace, Beatus ille qui procul negotiis ; ce n'est pas celte aspiration à de doux et tranquilles loisirs, mélange voluptueux de repos, d'éludé el de sommeil qu'ambitionnait par-dessus tout ce poêle ami de ses aises, Nunc veterum libris, aune somno et inertibus horis Ducere sollicitée jucunda oblivia vitse. 28 354 Non, ce que cherche le poète chrétien dans la soli- tude, ce n'est pas le repos, c'est le travail. La solitude ne ramollit pas, elle le retrempe, elle le vivifie, elle donne du ressort à son âme, des ailes à ses pensées, de l'élan à son enthousiasme. Les grandes scènes de la na- ture l'émeuvent, relèvent, le rapprochent de Dieu. Les poètes païens! ils ne trouvaient pas plus Dieu dans les champs que dans les villes. Leurs dryades, leurs ama- dryades, leurs faunes et leurs nymphes, toutes ces di- vinités mensongères dont ils peuplaient les campagnes, en avaient chassé le Dieu véritable. A force de diviniser la nature, ils l'avaient rendue froide et muette. Elle était devenue un livre hiéroglyphique, où les sages eux- mêmes ne savaient plus lire. Mais que ce livre parlait éloquemment à l'évêque de Nazianze! et qu'il eût voulu pouvoir y lire sans cesse ! « Je voudrais être la colombe aux larges ailes , dit-il , ou l'hirondelle, pour fuir la société des mortels; je voudrais habiter quelque solitude et vivre avec les bêtes sauvages (car elles sont plus fidèles que les hommes); je voudrais y vivre au jour le jour, exempt de peines, de chagrins, d'in- quiétudes ; je voudrais ne différer des bêtes des champs qu'en ce point, à savoir : que ma pensée connût Dieu , qu'elle fût constamment dans le Ciel, et qu'après une vie exempte de trouble, je pusse entrer en possession de l'éternelle lu- mière, etc., etc. » (Saint Grégoire, t. II, p. 878.) La solitude plail également à M. de Lamartine et lui otfre d'utiles enseignements. 355 Heureux qui, s'écartant des sentiers d'ici-bas, A l'ombre du désert allant cacher ses pas , D'un monde dédaigné'secouant la poussière, Efface encor vivant ses traces sur la terre, Et dans la solitude enfin enseveli, Se nourrit d'espérance et s'abreuve d'oubli. Il voit les passions sur une onde incertaine, De leur souffle orageux enfler la voile humaine, Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix ; Il se repose en Dieu qui ne change jamais ; Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages, Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudre et des âges , Où dans leur masse auguste et leur solidité, Ce Dieu grava sa force et son éternité. Comme au prêtre habitant l'ombre du sanctuaire , Chaque pas te révèle à l'âme solitaire : Le silence et la nuit et l'ombre des forêts Lui murmurent tout bas de sublimes secrets ; Et l'esprit, abîmé dans ces rares spectacles , Par la voix des déserts écoute tes oracles. J'ai vu de l'Océan les flots épouvantés , Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés J'ai vu ces monts, voisins des cieux où tu reposes, Cette neige où l'aurore aime à semer ses roses, Ces trésors des hivers où, par mille détours, Dans nos champs desséchés multipliant leurs cours Cent rochers de cristal, quctu fonds à mesure, Viennent désaltérer la mourante verdure ; Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus. 356 Et ces torrents grondant dans les granits fendus, Et ces pics où le temps a perdu sa victoire, Et toute la nature est un hymne à ta gloire. (Lamartine; Méditations poétiques : Solitude.) Quelque frappants, néanmoins, que soient les rap- ports que l'on remarque entre les poésies de saint Gré- goire de Nazianze et celles de M. de Lamartine, ces rapports ne vont pas jusqu'à la ressemblance parfaite. Les deux poètes se rapprochent, bien plus par le fond que par la forme. Ils ont traité les mêmes sujets, mais non pas toujours de !a même manière. La différence qui existe entre les personnes se remarque aussi dans les ouvrages. Or, deux hommes ont rarement différé davantage l'un de l'autre que saint Grégoire de Nazianze et M. de Lamartine, par le caractère, par l'état, par l'éducation, par les mœurs et les habitudes. Saint Gré- goire était prêtre et évèque; la rigueur de son ensei- gnement l'avait fait surnommer, par ses contemporains, le théologien. Sa poésie, par conséquent, ne sort ja- mais des strictes limites de la pure orthodoxie. Tout en chantant, le pontife enseigne encore. Son style est simple, serré el précis. — M. de Lamartine, homme du monde, chrétien par sentiment plus encore que par rai- son, ne prétend pas dans ses vers à celle précision sa- vante et à celte exactitude théologique qui distinguent l'évèque de Nazianze. Il se balance sur ses molles el harmonieuses stances Une pensée, qui sous la plume sévère de Grégoire s'enfermera dans quelque vers ner- veux el substantiels, celle pensée, sous le pinceau flot- 357 tant de M. de Lamartine, «étendra en strophes gra- cieuses, mais parfois indécises. En voici un exemple : Les deux poètes avaient à rendre celte idée que l'homme est plus grand que le monde, parla raison que l'homme se connaît et que le monde s'ignore lui-même. Grégoire adopte la forme du dialogue. LE POÈTE. « Je veux te faire une querelle, ô monde ! Qui es-tu , d'où viens-tu, où vas-tu? Dis-moi cela, tout d'abord. Pourquoi m'emportes-tu comme un tourbillon emporte une fourmi ? LE MONDE. Je ne sais d'où je viens, de Dieu sans doute, et je vais à un état meilleur. Je ne t'emporte pas; mais toi, mal-appris que tu es, tu m'insultes. LE POÈTE. Pourquoi donc demeures-tu, toi, tandis que moi je passe? LE MONDE. Moi je suis matière, et quel profit en ai-je? Mais toi, ayant une volonté, si tu le veux, tu es plus que moi. LE POÈTE. Bien; mais la matière, qui la gouverne? LE MONDE. Que vois-tu donc de mal en elle? Elle est pour les bons une occasion de salut. LE POÈTE. Il vaut mieux, n'est-ce pas, s'accuser soi-même? LE MONDE. Justement, c'est cela. [Saint Grégoire, t. II, p, 466.) 358 Dans une autre pièce sur le même sujet, le poète ter- mine ainsi le développement des mêmes pensées : « Comme un dauphin accoutumé à fendre les flots, jeté sur le rivage, je meurs au sein de L'air 1 monde ! j'ai passé; conduis heureusement l'humanité ! » (Ibid.) Le monde est comparé par le poète à un navire ayant pour mission de conduire les hommes à leur destinée. Les mêmes pensées ont inspiré à M. de Lamartine le cantique intitulé : Eternité de la nature, brièveté de l'homme. Nous n'en citerons que les deux dernières strophes : De l'Être universel, unique, La splendeur dans mon ombre a lui , Et j'ai bourdonné mon cantique De joie et d'amour devant lui ; Et sa rayonnante pensée Dans la mienne s'est retracée, Et sa parole m'a connu ; Et j'ai monté devant sa face, Et la nature m'a dit : passe, Ton sort est sublime, il t'a vu. Vivez donc vos jours sans mesure, Terre et ciel, céleste flambeau; Montagnes, mers, et toi, nature, Souris longtemps sur mon tombeau ! Effacé du livre de vie, Que le néant même m'oublie : 359 J'admire et ne suis point jaloux! Ma pensée a vécu d'avance, Et meurt avec une espérance Plus impérissable que vous! Une autre nuance sépare encore les deux poêles : c'est l'austère gravité de l'un, c'est la teinle quelque peu sensuelle de l'autre. Dans les vers de M. de La- martine, l'amour divin et l'amour profane se donnent souvent la main : Bethléem et Paphos s'y rencontrent ensemble, David et Sapho y mêlent quelquefois leurs lyres. Dans les vers de saint Grégoire de Naziaiue, jamais rien de pareil. Le poêle est toujours chrétien, chrétien rigide, sans faiblesse, sans condescendance pour l'humaine nature. Ce sont les vers, non pas seu- lement d'un prêtre, d'un évéque, mais d'un anacho- rète et d'un pénitent. Qu'on en juge par le morceau suivant : il est dans le goût d'Horace et de Boileau causant avec leur esprit ou avec leur jardinier. Mais sous une forme badine et finement railleuse, quel fonds de sérieuses pensées, quels préceptes de pure et sainte morale! « Que veux-tu, ô mon âme? C'est toi que j'interroge? Quel bien, grand ou petit, veux-tu parmi ceux qu'estiment les hommes? Demande quelque ch